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Eusèbia, ange ou démon ?
vendredi 5 septembre 2014
par Pascal G. DELAGE
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Eusèbia épousa l’empereur Constance II lors de l’hiver 352-353 à Milan après la mort de sa première femme, une fille d’Iulius Constantius et de Galla. Eusébia appartient par sa mère à une grande famille chrétienne de Thessalonique, cité où naîtra la future impératrice (en 329), alors que son père, Flauius Eusebius, le consul de 347 et magister equitum et peditum, était un homo nouus originaire d’Antioche. Ayant perdu son père alors qu’elle était encore jeune (entre 348 et 352), Eusébia grandit à Thessalonique et c’est de là que Constance la fit venir auprès de lui avec sa mère. La jeune femme a alors 23/24 ans.

Ecoutons le jeune césar Julien faire l’éloge de la nouvelle impératrice : Si Eusébia, l’objet de ce discours, a été fille d’un consul, elle est la femme d’un souverain courageux, tempérant, intelligent, juste, excellent, doux et magnanime. Redevenu maître d’un empire qui lui appartenait comme un patrimoine, mais qu’il avait dû reprendre à un usurpateur, voulant, par un mariage, avoir des enfants qui hériteront de sa couronne et de sa puissance, il jugea cette princesse digne de partager avec lui la domination de presque tout l’univers. Quel plus illustre témoignage pourrait-on chercher pour démontrer non seulement la noblesse, mais toutes les qualités que devait, à mon sens, apporter en dot une princesse destinée à un tel empereur, une excellente éducation, une intelligence non moins éminente, la fleur de la jeunesse, une beauté capable d’effacer celle de toutes les jeunes filles de son âge, comme, je pense, devant l’éclat de la lune en son plein s’efface l’aspect des étoiles ? Un seul de ces avantages n’aurait pas paru mériter l’union avec l’empereur ; il fallut qu’une divinité, si j’ose dire, créant pour un bon prince une belle et sage épouse, groupât le tout dans un ensemble qui attira de loin, et sans l’entremise des yeux, le cœur de son heureux fiancé. La beauté, sans le concours de la noblesse et des autres biens de la fortune, aurait peine, ce me semble, à décider un simple citoyen, fût-il passionné, à allumer le flambeau de l’hyménée ; mais ces deux avantages réunis ont noué plus d’une alliance ; toutefois ils ne semblent tout à fait dignes d’envie que joints à un caractère plein d’équilibre et de charme. C’est selon cette ferme conviction et après de mûres réflexions que notre sage monarque, j’ai de bonnes raisons pour le dire, choisit son épouse : son enquête lui avait appris sans doute tout ce que ses oreilles devaient lui faire savoir ; il eut aussi la preuve de sa vertu dans la vertu de sa mère. Mais pourquoi nous arrêter au mérite de celle-ci, comme si nous n’avions pas une matière suffisante dans l’éloge seul de la princesse, objet de ce discours ? Tout ce que je puis dire, sans être long dans mes propos ni fastidieux à entendre, c’est que cette mère fut de race toute hellénique et qu’elle descendait de Grecs illustres ; qu’elle eut pour ville natale la métropole de la Macédoine et que sa retenue la place au-dessus d’Evadné, femme de Capanée, et de la Thessalienne Laodamie. Car toutes deux, privées, le lendemain de leur mariage, d’époux jeunes et beaux par la violence de démons jaloux ou les ciseaux des Parques, elles dédaignèrent, par amour pour eux, de leur survivre, tandis que la mère d’Eusébia, après avoir vu son mari arriver au terme fatal, se consacra entièrement à ses enfants, et elle acquit un tel renom de chasteté que, loin de paraître accessible, comme Pénélope le fut pendant l’absence de son mari errant pour les jeunes prétendants d’lthaque, de Samos et de Dulichium, elle sut éviter que nul homme, fût-il beau et grand ou puissant ou riche, osât jamais venir lui faire la moindre déclaration. C’est la fille d’une telle femme que l’empereur jugea digne d’être son épouse : et, après ses triomphes, il célébra magnifiquement cet hymen, où il convia les nations, les villes et les Muses. Se faire expliquer comment la fiancée fut invitée à venir de la Macédoine avec sa mère, quelle fut la pompe du cortège où défilèrent des chars, des chevaux, des voitures de toute espèce rehaussées d’or, d’argent, d’orichalque et travaillées avec un art excellent, ce serait désirer entendre des récits bien puérils [1].

Préoccupation puérile certes, mais le mariage d’Eusébia fit la fortune de toute sa famille et tout d’abord de ses deux frères, Flauius Hypathius et Flauius Eusebius, qui furent nommés ensemble quelques années plus tard au consulat ordinaire en 359. Le prince Julien, cousin germain de son époux avait quelque raisons de faire son éloge : c’est probablement elle qui suggéra à son époux de le faire César en 355. L’éloge de l’impératrice fut rédigé durant l’hiver 355-356, Julien louant son caractère modéré et l’influence apaisante qu’elle exerçait sur le tempérament emporté de son époux qui était fort épris d’elle. Encore faut-il que Julien se justifie de prononcer l’éloge d’une femme, ce qui semble bien aller à contre-courant des conventions rhétoriques : Pour ma part, je trouverais étrange que l’on s’empressât de louer les hommes vertueux, et que l’on ne crût pas digne du même honneur une femme de bien, alors que nous considérons la femme comme tout aussi capable que l’homme de faire preuve de vertu. Exigeant qu’elle soit modeste, intelligente, prête à distribuer à chacun selon son mérite, intrépide dans les périls, magnanime, libérale, douée, on peut le dire, de toutes les qualités, refuserons-nous à ses actions le tribut d’éloges qui lui est dû et cela de peur d’encourir le reproche de flatterie ? [2].

Eusébia se rendit deux fois à Rome, seule en 356 puis en mai 357 pour accompagner son époux qui y célébrait ses uicennalia. Malgré l’amitié que paraît porter Eusébia à Julien, il semble bien pourtant que l’impératrice qui ne pouvait avoir d’enfant, fit mourir l’enfant premier-né de Julien et peut-être même son épouse Hélène alors que celle-ci venait d’accoucher à Rome [3]. En effet, Eusébia souffrait elle-même de problèmes gynécologiques – cause probable de sa stérilité – et Constance II rappela d’exil vers 357-358 l’évêque-thaumaturge Théophile l’Indien pour que ce dernier puisse guérir sa femme alors que le couple impérial était encore à Sirmium (Théophile avait été exilé pour avoir été un proche du césar Gallus exécuté en 354) : Comme l’épouse de Constance avait été prise d’hystérie et que Constance lui était attachée par tout son amour, il en vint à rappeler Théophile d’exil car ce dernier avait la réputation de guérir les maladies par un pouvoir divin. Quand celui-ci fut là, Constance lui demanda pardon des fautes commises contre lui, le supplia de guérir son épouse, et n’échoua pas dans sa requête. En effet, quand Théophile lui eut imposé ses mains aux vertus propitiatoires, la femme fut libérée de son mal [4].

En fait la rémission fut de courte durée : Eusébia mourut en 359/60 à peine âgée d’une trentaine d’années et fut inhumée aux Sts-Apôtres de Constantinople (Kédrènos). Eusébia fut le plus aimée des trois femmes de Constance II selon l’auteur de l’Abrégé des Césars et Constance II donna en son honneur le nom de Pietas au diocèse du Pont selon Ammien Marcellin [5]. Ce dernier historien, contrairement aux autres auteurs anciens, attribue à Eusebia une influence néfaste sur son époux : Mais parmi ses épouses, il en eut plusieurs, il aima surtout Eusebia, qui certes était belle, mais qui se servait des Adamantia, des Gorgonia et d’autres servantes peu convenables pour nuire à la réputation de son époux, à l’inverse de ce que font normalement les honnêtes femmes dont les avis sont souvent utiles à leurs maris [6].

Il est possible par ailleurs que la Gorgonia en question ne soit qu’une désignation méprisante du cubiculaire Gorgonios, un eunuque, qui est connu pour avoir supervisé en 341 la construction de l’« Eglise dorée » d’Antioche. Les griefs d’Ammien Marcellin contre Eusébia ne sont pas précisés mais l’historien arien Philostorgue accuse de son côté les femmes de l’entourage de Constance II d’intervenir dans les affaires internes de l’Eglise avoir ainsi obtenu en 358 l’envoi en exil des leaders anoméens [7] et tout spécialement Eusébia d’être une arrogante refusant de plier devant de vénérables prélats comme Léontios de Tripolis en Lydie : Quand, lors d’un synode, les évêques se prosternaient devant Eusébia, la femme de Constance transportée d’un gonflement d’orgueil, lui seul la considéra comme de peu d’importance et resta chez lui. Saisie de colère et l’esprit échauffé par cela, celle-ci le fait mander en lui faisant des reproches et en le flattant par des promesses : « Je te ferai construire une très grande église et te donnerai beaucoup d’argent si tu viens auprès de moi. » Lui répondit : « Si tu voulais réaliser une de ces choses, ma reine, ce n’est pas à moi que tu ferais plaisir mais à ton âme, sache-le. Si toutefois tu voulais que je me rende auprès de toi en observant le respect dû à des évêques, je viendrais et toi, aussitôt, tu descendrais de ton trône élevé, tu irais à ma rencontre avec respect et tu placerais ta tête sous mes mains pour être jugée digne des bénédictions. Après quoi je m’assiérais quand toi tu resterais debout respectueusement et t’assiérais quand je te l’ordonnerais dès que je t’en donnerais le signal. Si tu choisis de faire ainsi, je viendrai auprès de toi. Mais s’il en est autrement, tu ne donneras pas assez ni n’en feras assez pour que nous traitions avec mépris la divine loi du sacerdoce en renonçant à l’honneur qui convient aux évêques. » Quand cela lui fut annoncé, son âme s’enflamma et elle considéra comme intolérable d’accepter de telles paroles de la part de Léontios. Elle se gonfla et s’emporta vivement, prononça de nombreuses menaces avec une passion féminine et un esprit léger, rapporta cela à son mari en le poussant au châtiment. Mais celui-ci loua plutôt la liberté d’esprit, calma sa femme et l’expédia au gynécée » [8].

 

[1] Julien, Eloge d’Eusébie, 5-7 ; trad. J. Bidez

[2] Eloge d’Eusébie, 2

[3] Ammien Marcellin, Histoire, 16, 10, 18

[4] Philostorge, Histoire ecclésiastique, 4, 7

[5] Histoires, 17, 7, 6

[6] Histoires, 17, 42, 20

[7] Histoire ecclésiastique, 4, 8

[8] Philostorge, Histoire ecclésiastique, 7, 6, trad. E. des Places

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