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Accoucher d’un monde nouveau
samedi 24 mai 2008
par Pascal G. DELAGE
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La prise de Rome en 410 par les Goths d’Alaric marqua la fin d’un monde, même si l’événement ne fut pas perçu comme tel par les contemporains. Certes Jérôme se lamentera tant de la prise de la ville que du décès de plusieurs de ses amis qui périrent dans ce contexte : « J’ai reçu soudain la nouvelle de la mort de Pammachius et de Marcella, du siège de Rome et du dernier sommeil d’un grand nombre de frères et de sœurs… Quand la brillante lumière du monde fut éteinte, quand la véritable tête de l’empire romain fut coupée et que le monde entier périt dans une simple cité, je me suis tu ». Pourtant d’autres tribus germaniques avaient déjà à maintes reprises menacé Constantinople et à la fin du IVe siècle, un empereur avait perdu la vie en tentant de s’opposer à leur trek ; bien d’autres peuplades, bousculées par l’arrivée des Huns dans les steppes européennes, après s’être pressées le long des frontières romaines, avaient réussi à percer le limes sur le Rhin et le Danube à la fin de l’année 406. Un monde s’écroulait. Jérôme dresse un tableau haut en couleurs de la progression des Barbares en Gaule dans une lettre célèbre adressée à une jeune veuve gauloise, Geruchia, qui, la malheureuse, ne pense qu’à se remarier alors que son pays est à feu et à sang : « Nous survivons en petit nombre ; ce n’est point dû à nos mérites, mais à la miséricorde du Seigneur. Des peuplades très innombrables et très féroces ont occupé l’ensemble des Gaules. Tout le pays qui s’étend entre les Alpes et les Pyrénées, tout ce que limitent l’Océan et le Rhin, est dévasté par le Quade, le Vandale, le Sarmate, les Gépides, les Hérules, les Saxons, les Burgondes, les Alamans, et – malheur pour l’Etat ! - les Pannoniens eux-mêmes devenus ennemis ; car Assur aussi est venu avec eux. Mayence, cité jadis illustre, a été prise et saccagée ; dans son église, des milliers d’hommes ont été massacrés ; les Vangions ont été réduits par un long siège ; la ville si puissante de Reims, Amiens, Arras, les plus reculés des hommes, les Morins, Tournai, les Nemètes, Strasbourg ont été transférés en Germanie. L’Aquitaine et la Novempopulanie, la Lyonnaise et la Narbonnaise, sauf un petit nombre de villes, sont complètement ravagées. Les villes encore épargnées sont dépeuplées au-dehors par l’épée, au-dedans par la famine. Je ne puis, sans pleurer, mentionner Toulouse, dont la ruine jusqu’ici n’a été empêchée que par le mérite de son saint évêque Exupère. Les Espagnes elles-mêmes, qui voient venir à leur tour la mort, tremblent chaque jour et se rappellent l’invasion des Cimbres, et ce que d’autres ont souffert en une seule fois, elles souffrent continuellement à le redouter… Réponds-moi, fille très chère dans le Christ : est-ce entre tant de malheurs que tu vas te marier ? Qui prendras-tu pour mari ? Probablement un homme qui devra fuir ou faire la guerre : tu vois ce qui s’ensuit dans l’un ou l’autre cas. Au lieu du chant fescennin, c’est l’effroyable trompette à la rauque sonorité qui éclatera à tes oreilles ; les jeunes filles de ton cortège, tu les trouveras peut-être en larmes ; de quels plaisirs pourras-tu être comblée, toi qui as perdu les revenus de tes propriétés, toi qui verras ta famille assiégée dépérissant de maladie ou de faim ? » Jérôme exagère-t-il ? Quelle est la part de la rhétorique ? Mais dès 407 le moine avait accueilli à Bethléem plusieurs réfugiées venues d’Aquitaine. Sous le choc de l’agression, ceux et celles qui en avaient eu le moyen, avaient fui. De la même manière en 410, les riches matrones de Rome prendront la mer, souvent dans des conditions précaires, pour fuir vers l’Afrique et Carthage dans l’attente de jours meilleurs qui, de fait, ne tarderont pas à se présenter : Proba reviendra à Rome et Mélanie la jeune finira par vendre ses propriétés d’Espagne pour en faire bénéficier ses fondations monastiques.

La fuite peut être géographique, mais elle peut aussi se faire spirituelle : des aristocrates du nord de la Gaule font le choix de se retirer en couple dans des retraites : à la montagne, comme dans le cas de l’ex-préfet des Gaules et son épouse Galla dans un domaine qu’ils baptisèrent la « Cité de Dieu » en hommage à Augustin, ou bien dans les îles, comme dans ceux de Pimeniola et Loup (futur évêque de Troyes) ou de Galla et Eucher (futur évêque de Lyon) qui émigrèrent à Lérins près d’Honorat, le fondateur d’un ascétère à Lérins qui sera une pépinière de pasteurs courageux à l’heure où les Wisigoths et les Burgondes s’installaient durablement en Gaule. Là et ailleurs en Occident, il faudrait maintenant compter avec les Barbares. Certains se demanderont alors comme Augustin, Salvien ou Prosper d’Aquitaine si leur irruption n’était pas tout simplement le fait de la Providence. Il ne s’agit plus alors de fuir, de résister, mais d’aller à leur rencontre comme autant de frères encore perdus dans la nuit du paganisme ou de l’hérésie .

La vierge parisienne Geneviève, issue d’une famille franque depuis longtemps romanisée, incarnera à merveille ce pont entre le monde de l’ancienne Rome et ces nouvelles royautés germaniques, prenant la tête de la résistance quand les hommes ne pensent qu’à fuir à l’approche des troupes d’Attila, organisant le ravitaillement lors d’un siège de sa cité par les Francs de Chilpéric, roi dont elle forcera l’admiration et qui, quoique païen, deviendra son allié, sinon son ami. Son fils, Clovis, ayant réussi à faire passer sous son autorité la quasi-totalité des provinces gauloises, entourera d’un même respect quasi-sacral cette singulière religieuse et, après avoir fait élever une basilique funéraire sur la tombe de Geneviève, il se fit inhumer auprès d’elle, l’élisant gardienne de son dessein politique.

Les relations avec les envahisseurs germaniques ne furent pas toujours aussi constructives ou bienveillantes. Les Vandales, par exemple, traitèrent durement les populations locales, d’autant plus qu’elles se montraient attachées au catholicisme. Augustin cite ces religieuses d’Afrique du nord qui se mutilèrent le nez et les oreilles pour dissuader les Germains de les violer. Les évêques africains durent même instaurer un ordre spécial de religieuses qui regroupait les moniales qui avaient été violentées. Lorsque les Vandales se furent établis en Afrique et tentèrent de détourner les Romains de leur orthodoxie, de nombreuses femmes, souvent des laïques, furent alors exécutées comme Dionisia, Dativa, Leontia , ou encore cette Julia dont on fera la patronne de la Corse.

Entre l’autorité de Geneviève sur les princes francs et les violences subies par d’autres femmes en Afrique, il y a place pour tout le spectre des attitudes et des accommodements. Si les Pères de l’Eglise n’encouragèrent pas les mariages mixtes (qui existèrent, mais que ne permettaient ni les lois romaines ni les lois barbares), des grands pasteurs, comme Remi de Reims, Avit de Vienne et, un peu plus tard, Grégoire le Grand, ne cessèrent d’intervenir auprès des reines franques, burgondes ou lombardes pour obtenir de leurs époux ou de leurs fils qu’ils passent au catholicisme. Cependant, si l’histoire retient le nom de Clotilde, de Carétène ou Théodolinde, nos sources, et c’est bien compréhensible, sont silencieuses sur d’autres tentatives qui durent se solder par un échec. L’entreprise de conversion fut menée par le haut, les élites de ces populations – une partie en tout cas – reçurent le baptême, mais la conversion du petit peuple, tant romain que germain, attendra encore longtemps si tant est qu’elle se soit achevée un jour. Pourtant, dès le début du Ve siècle, le prêtre aquitain Eutrope est le témoin de l’audacieuse entreprise de sa fille spirituelle, Cerasia, qui n’hésita pas à apprendre la langue des Barbares et à se mêler à eux pour leur apporter l’Evangile : « Aux païens et à vos chers barbares (barbares par la mentalité non moins que par la langue, car ils s’estiment perdus s’ils ne voient pas d’idoles), vous rendiez de singuliers services : leur suggérer, en un langage flatteur et approprié à chacun, la connaissance de notre Dieu ; exposer en langue barbare la doctrine hébraïque, prête à dire avec l’Apôtre : « Je rends grâce de ce que je parle la langue de vous tous » ; montrer qu’une idole n’est pas Dieu, que le vrai Dieu réside non sur l’autel des bois sacrés, mais dans l’âme des saints, montrer que, s’ils voulaient le salut, ils devaient croire au Sauveur ; dès qu’ils étaient consentants et pleins de désir, leur procurer les bons offices des clercs ». Alors que son pays a été envahi par des populations païennes et qu’il n’est plus possible de s’appuyer sur les pouvoirs politique et ecclésial qui se sont effondrés, pour assurer la croissance de l’Eglise, c’est une femme qui annonce l’Evangile avec la seule force de la parole désarmée.