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Le rire des Humanistes ou le périlleux exercice d’un contre-pouvoir [2/4]
lundi 20 janvier 2014
par Annie WELLENS
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Disons que le Julius est un délassement d’Érasme qu’il n’aurait effectivement jamais publié en l’état [1]. Parmi les raisons qui font reconnaître Érasme comme l’auteur de ce dialogue on peut citer la qualité du latin, l’existence d’un manuscrit du Julius de la main même d’Érasme, la similitude des idées sur la papauté avec celles développées dans l’Eloge de la Folie. De plus, une épigramme d’Érasme contre Jules II figure en exergue du livre, et l’on connaît également un manuscrit de ce court texte assassin dont témoignent ces deux lignes : Tu diffères de lui [Jules César] par seulement un tout petit trait : comme la racaille, tu aimes le vin plutôt que les lettres [2]. Érasme met d’autant plus d’ardeur à se défendre d’avoir écrit ce livre qu’il souhaite ne pas irriter Léon X, le successeur de Jules II : Il a besoin que le pape accepte la dédicace du Nouveau Testament (texte grec et traduction) qu’il vient de publier et qui a mis toute l’Europe en émoi. Il faut éviter à tout prix que le pape le fasse interdire. Érasme a également besoin que le pape le dispense du port de l’habit de moine et lui assure le maintien de ses bénéfices malgré sa naissance illégitime [3].

Il convient d’aller plus loin dans l’analyse du Julius  : outre la satire évidente contre un pape, on peut y lire une critique de l’Église toute entière sous une forme très lisible et drôle, donc accessible à un large public. En Italie où il a séjourné trois ans à partir d’octobre 1506, Érasme a vécu une immersion culturelle humaniste de haut niveau tout en observant avec beaucoup d’attention le jeu politique, diplomatique et guerrier mené par le pape Jules II [4]. Après son retour en Angleterre en juillet 1509, il continue de de se tenir au courant des agissements du pape grâce à un important réseau d’amis résidant en Angleterre ou à Rome, ce qui lui permet d’entrer dans la complexité des conflits entre les États et le Vatican. Dans le Julius il affirme que les sujets ont le droit de reprendre le pouvoir à un souverain qui en abuse, et il dénonce à plusieurs reprises ces abus en les « mettant en scène ». Ainsi, Jules II arrive devant les portes du Paradis après sa mort et s’étonne de les trouver fermées alors qu’il en a la clef :

Jules : Qu’est-ce qui ne va pas ? Les portes ne sont pas ouvertes ? J’ai l’impression que la serrure a été changée ou forcée.

Son Génie protecteur : Regarde plutôt si tu as apporté la bonne clef. Celle qui ouvre cette porte n’est pas celle qui ouvre le coffre-fort. Pourquoi n’as-tu pas apporté les deux clefs ? Celle-ci est la clef de la puissance, pas de la connaissance.

Jules : Mais jusqu’ici je n’en ai jamais eu d’autre et je ne vois pas à quoi servirait la clef de la connaissance puisque j’ai celle de la puissance [5].

Exclu du Paradis par Pierre, le pape n’hésite pas à le menacer s’il ne lui ouvre pas la porte : Si tu n’obéis pas promptement je te balance la foudre de l’excommunication avec laquelle j’ai parfois terrorisé les plus grands rois et jusqu’à des royaumes [6]. Pire encore aux yeux de Pierre, pendant son pontificat il avait promis par de nombreuses bulles que quiconque combattrait sous la houlette de Jules irait directement au ciel , quelle que fût sa vie antérieure [7].

A travers le dialogue haut en couleurs entre les protagonistes, Érasme dénonce une autre dérive du pontificat de Jules, son constant refus des réformes et des conciles généraux. Jules vilipende ceux qui souhaitaient des changements, ces canailles qui menaient le jeu pour faire revenir l’Eglise à son ancienne condition sordide et à une misérable frugalité, alors qu’elle était florissante grâce à tant de puissance et de richesses […] Ils avaient aussi dit qu’il était légitime qu’un souverain pontife clairement scélérat fût dépouillé de ses honneurs, que les évêques coureurs et ivrognes seraient relevés de leurs fonctions […] C’était sans limite, c’est affligeant de raconter tout ce qu’ils voulaient faire dans le seul but de nous accabler de pratiques pieuses et de nous spolier de nos richesses et de notre puissance [8]. Jules avait choisi la puissance temporelle au détriment de la vérité spirituelle. C’est pourquoi il préférait « mille guerres à un concile ». Or, Érasme, toujours dans les nuances, estime que les nations chrétiennes ne doivent pas se faire la guerre, et si vraiment, il faut la faire, que ce soit alors « contre les Turcs ».

Goûtons le dialogue final, dans lequel Pierre prive définitivement le pontife du Paradis. Jules ne se laisse pas abattre et se promet de revenir à la charge :

Jules : Tu n’ouvres donc pas ?

Pierre : J’ouvrirai à n’importe qui plutôt qu’à un fléau comme toi.[…]Veux-tu un bon conseil ? Tu as une armée d’hommes résolus, tu as beaucoup d’argent, tu es un bon bâtisseur. Bâtis-toi un un nouveau paradis, mais bien protégé, pour que tu ne puisses pas en être expulsé par des démons au petit pied.

Jules : Pas du tout, je ferai comme je l’entends, je me ferai oublier quelques mois et avec des troupes renforcées, je vous virerai de là à moins que vous ne veniez à résipiscence. Je ne doute pas en effet que sous peu, des milliers d’hommes ne viennent à moi, en provenance des monceaux de cadavres des champs de bataille.

Pierre : Quelle calamité ! Ah, la malheureuse Église ! [9]

Aux lecteurs d’imaginer de nouvelles péripéties, Érasme ayant arrêté son récit à la porte du Paradis.

Annie Wellens

(à suivre…)

 

[1] Sylvain Bluntz, Présentation de Jules privé de Paradis. Petit traité de machiavélisme, dialogue joyeux, élégant et érudit entre le pape Jules II et saint Pierre, collection Le miroir des humanistes, éd. Les Belles Lettres, 2009, p. 25.

[2] Ibid. p. 30.

[3] Ibid. p. 24.

[4] Ibid. p. 13

[5] Ibid. p. 32.

[6] Ibid. p. 42.

[7] Ibid. p. 54.

[8] Ibid. p. 90.

[9] Ibid. p. 136.