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Accueil du siteCOLLOQUES DE PATRISTIQUE DE LA ROCHELLELes Pères de l’Eglise et l’exercice du pouvoir.
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Le rire des Humanistes ou le périlleux exercice d’un contre-pouvoir [1/4]
mardi 10 décembre 2013
par Annie WELLENS
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Plusieurs Pères de l’Eglise qualifient le rire de « démoniaque ». Jean Chrysostome, dans son « Commentaire de l’épître aux Hébreux », l’assimile à « la folie et l’hébétement d’esprit », considérant que jouer avec le langage dans le simple but d’amuser, relève de la « turpitude ». Au XVI ème siècle, les pamphlets des humanistes, éblouissants de style et réjouissants d’impertinence, entendent moins divertir que défendre la liberté intellectuelle. Ainsi, l’allemand Ulrich von Hutten s’en prend à l’Inquisition en prêtant aux théologiens soutenant cette institution des propos grotesques, et l’anglais John Skelton, dans une trilogie satirique incandescente, règle ses comptes avec la cour du roi Henri VIII. Érasme, lui, n’hésite pas à priver un pape de l’accès au paradis dans un « petit dialogue machiavélique » au seuil duquel il avertit sur un ton matois : « Lecteur, retiens-toi de rire ! ».

Aux sources bibliques et patristiques

Merci à Qohélet de nous rappeler qu’il y a un temps pour pleurer et un temps pour rire (3,4) [1], même s’il nous arrive de faire les deux en pleurant de rire ou en riant aux larmes. Le rire dont il sera question ici n’est pas sans résonances avec l’un de ceux dont il est question dans la Bible. Non pas le rire des sots ou des moqueurs qui doutent du salut de Dieu et que dénonce la deuxième épître de Pierre (3,3) évoquant ces railleurs pleins de railleries guidés par leurs passions. Ils diront : « où est la promesse de son avènement ? » Depuis que les Pères sont morts, tout demeure comme au début de la création. Nous écouterons au contraire le rire des justes affrontés aux événements douloureux qui leur sont infligés par des hommes de pouvoir. Leur confiance en Dieu rend ces justes capables d’une liberté allant jusqu’à leur faire manier le sarcasme ou la dérision à l’égard de leurs persécuteurs. Ainsi le plus jeune des sept frères martyrs au deuxième livre des Maccabées (7,39) se moque ouvertement d’Antiochus Epiphane, et le roi, hors de lui sévit contre ce dernier encore plus cruellement que contre les autres, le sarcasme lui étant particulièrement amer. Où l’on voit les mots devenir des armes. Autre exemple : à la fin du livre de Baruch au chapitre 6 la copie de la lettre envoyée par Jérémie à ceux que le roi Nabuchodonosor allait emmener captifs à Babylone. Les faux dieux que les prisonniers vont découvrir dans leur exil y sont longuement ridiculisés jusqu’à cette finale qui enfonce le clou : Comme un épouvantail dans un champ de concombres, qui ne protège rien, ainsi en est-il de leurs dieux de bois dorés et argentés. Ou encore, leurs dieux de bois dorés et argentés ressemblent à un buisson d’épines dans un jardin, sur lequel se posent toutes sortes d’oiseaux, ou à un mort jeté dans le noir. Par la pourpre et le lin qui pourrissent sur eux, vous reconnaîtrez qu’ils ne sont pas des dieux. Finalement, ils seront dévorés et deviendront un déshonneur dans le pays. Mieux vaut l’homme juste, qui n’a pas d’idoles ; c’est lui qui échappe à l’opprobre !

Dans le même esprit, rappelons-nous la manière dont le prophète Elie, à lui seul, confond quatre cent cinquante prophètes de Baal : ces derniers s’épuisent du matin au soir à danser, crier et même se mutiler pour appeler le feu du ciel sur leur sacrifice, ce qui serait la preuve de la véracité de leur Dieu. Rien ne se passe. Alors le prophète Elie prépare à son tour un sacrifice, et fait inonder copieusement l’holocauste et le bois, au point que l’eau se répand dans le canal creusé autour de l’autel. Une prière sobre, et le feu de Yahvé tombe et dévore tout, absorbant jusqu’à l’eau du canal (1Rois18,20-40). Le discours inaugural des Béatitudes annonce que le rire de ceux qui se satisfont du temps présent ne durera pas, et que ceux qui pleurent ou subissent des épreuves en raison de leur foi envers le Fils de l’Homme connaîtront le rire de la joie définitive. Nous pouvons entendre en écho celui de la Sagesse qui, depuis les origines, fut « engendrée » par le Créateur : Je fus maître d’œuvre à son côté, objet de ses délices chaque jour, jouant en sa présence en tout temps, jouant dans son univers terrestre ; et je trouve mes délices parmi les hommes (Proverbes, 8,30-31, traduction TOB), le mot hébreu traduit par « jouer » pouvant également signifier « rire ».

Les Pères de l’Église, familiers des textes bibliques à travers la prière, l’étude et la liturgie, inscrivent la nouveauté chrétienne, au fil des premiers siècles, dans des sociétés marquées par l’organisation romaine, l’esprit grec et la religiosité orientale. Ensuite, au sein de l’Empire officiellement chrétien, ils continueront de séparer la vie authentiquement chrétienne et la participation des chrétiens aux spectacles de « divertissements », et ces « divertissements », on peut dire que c’était « du lourd ou du brutal », selon une terminologie plus contemporaine. Ainsi les Pères estimaient qu’aller voir tuer un homme au cirque revenait presque à le tuer soi-même. Ils dénonçaient également la parodie des mystères chrétiens dont les mimes s’étaient emparés, déplorant que l’on rie toujours des choses saintes, selon Grégoire de Nazianze. Augustin ira jusqu’à poser la question de la validité du baptême représenté sur une scène de théâtre [2]. Dans un sermon commentant l’Epître aux hébreux, Jean Chrysostome constate avec douleur que l’Eglise même s’est remplie de rires insensés, et il ajoute à destination de ses auditeurs, dans une belle envolée oratoire : Mais peut-être il en est ici de tellement dissipés, tellement efféminés, que nos reproches les font rire encore, par cela seul que nous parlons de rire. Car le caractère de ce défaut, c’est la folie et l’hébétement d’esprit ; il ne comprend pas, il ne sent pas le reproche. Le prêtre de Dieu est debout, offrant la prière universelle ; et vous riez, sans pudeur aucune ! Lui tout tremblant, offre pour vous des prières ; vous, vous n’avez que du mépris. N’entendez-vous pas cette parole de l’Ecriture : « Malheur aux moqueurs ! » ? Vous ne tremblez pas, vous ne rentrez pas en vous-même ! Quand vous entrez dans un palais, votre allure, votre regard, votre démarche, tout votre extérieur enfin sait s’ennoblir et se composer mais ici où est le palais véritable, où tout est l’image du ciel, vous riez. [3] Mais cette méfiance vis-à-vis du rire n’empêchera pas certains Pères d’écrire des textes polémiques, souvent très littéraires, ridiculisant leurs adversaires en donnant à se moquer de ces derniers. Michel Spanneut fait miroiter, non sans un plaisir manifeste, la verve de Jérôme démultipliée par la polémique : Le pauvre Ambroise « jongle avec les mots mais somnole avec les idées ». L’antithèse convient à cette littérature agonistique : Rufin est « Néron au-dedans, Caton au-dehors », et Jovinien, « le lettré illettré ». Il cultive le calembour. De Chromatius, Jovinus et Eusèbe, pour les unir ans l’amitié, il forge un « Chromajovieusèbe » ![…]Le Rabelais de la patristique promène un rival qui l’a défié, jeune moine issu du barreau, au milieu des fillettes et des femmelettes, « parmi les ventres qui gonflent, les bébés qui vagissent et les divans des maris » [4].

Autant de sources qui abreuveront les humanistes du XVIe siècle.

A suivre…

 

[1] Les citations bibliques, sauf mention contraire, sont extraites de la Bible de Jérusalem.

[2] Sources : Dictionnaire Encyclopédique du Christianisme Ancien, tome 2, article « Spectacles », éditions du Cerf.

[3] Jean Chrysostome, Commentaire de l’Epître aux hébreux, éditions Jeanmin, Paris, 1865.

[4] Michel Spanneut, Les Pères de l’Eglise, volume 2, Bibliothèque d’Histoire du Christianisme, éditions Desclée, p.172 et 176.