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Les larmes de Monique et de quelques autres
samedi 24 mai 2008
par Pascal G. DELAGE
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Les Pères de l’Eglise sont habituellement en lien avec deux types de public féminin : les femmes « bien-nées » et les ascètes, que ces dernières soient vierges consacrées, veuves ou moniales. Elles appartiennent d’ailleurs très souvent elles aussi à l’aristocratie : il faut savoir lire et disposer d’un minimum de culture scripturaire et philosophique pour être la correspondante d’un Père de l’Eglise ! Augustin adresse à Proba un traité sur la prière et un autre sur le veuvage chrétien à Juliana : toutes les deux sont membres d’une des toutes premières familles de Rome, les Anicii, comme leur fille et petite-fille Demetriade qui ne reçoit pas moins de quatre traités sur la virginité à l’occasion de sa prise de voile, et d’ascètes aussi prestigieux que Pélage, Jérôme, Augustin ou Prosper d’Aquitaine, sans oublier un éloge de l’évêque de Rome, Innocent. Il est vrai que ces traités furent probablement provoqués par une « commande » des dames de ladite famille. Les femmes de la grande aristocratie romaine sont des correspondantes habituelles des plus grands pasteurs comme Augustin d’Hippone, Aurélien de Carthage ou Jean Chrysostome qui recherche auprès des Anicii (encore elles !) un appui pour faire triompher – en vain – sa tentative de réforme à Constantinople . Si Ambroise de Milan rédige plusieurs traités ascétiques destinés à des communautés de vierges ou de veuves, on ne conserve pas toutefois de correspondance adressée à de nobles dames, si ce n’est - mais l’exception est de taille - à sa sœur Marcella, une vierge consacrée, à qui il rapporte familièrement tous ses démêlés tant théologiques que politiques (ce qui constitue une source irremplaçable sur l’épiscopat d’Ambroise et l’histoire de l’Italie du Nord à la fin du IVe siècle).

Cependant certains Pères entretiennent une correspondance suivie avec des matrones d’un milieu social moins huppé, comme ces Bordelaises qui s’enquièrent de questions scripturaires auprès de Jérôme. Certaines, comme Artemia ou Vera, feront même la route jusqu’à Bethléem. Ces femmes sont souvent issues des familles de rhéteurs ou de professeurs, celles-là même qui fournirent aussi les évêques de l’Eglise post-constantinienne : des neuf enfants d’Emmilia, l’épouse d’un rhéteur du Pont (Turquie du nord-est), trois furent évêques (Basile de Césarée, Grégoire de Nysse et Pierre de Sébaste), et leur aînée, Macrine, fut une des pionnières de l’ascétisme en Asie mineure.

En effet, à côté des correspondantes et des protectrices, il ne faut pas oublier l’influence d’un autre groupe de femmes : les mères et les sœurs de la famille. Nous avons évoqué Emmilia (mais Basile aimait aussi à rappeler le souvenir de sa grand-mère Macrina qui avait été disciple de l’évangélisateur du Pont, Grégoire le Thaumaturge), et la sœur d’Ambroise de Milan. Tant Jean Chrysostome qu’Augustin ont consacré des pages vibrantes d’émotion à leur mère. Ainsi, l’auteur des Confessions rapporte longuement l’inquiétude de Monique quant au salut de son fils, ce qui lui attira cette réflexion agacée d’un évêque qu’elle avait consulté à ce sujet : « il n’est pas possible que périsse le fils de larmes comme les tiennes ». La prière de Monique sera exaucée bien au-delà de ses vœux : elle qui s’était fixé comme but d’obtenir le baptême d’Augustin et un mariage honorable qui faciliterait son établissement dans le monde (aussi fit-elle déguerpir vers l’Afrique la concubine qui partageait la vie d’Augustin depuis 13 ans !), accueillit comme un don providentiel et imprévu la conversion de son fils à la vie monastique. Cette « femme par son apparence, homme par la foi, personne d’âge par son assurance, mère par son amour, chrétienne par la piété » (Augustin) mourut peu de temps après à Ostie non sans avoir bénéficié d’une expérience extatique partagée avec son fils . Théodoret de Cyr évoque lui aussi longuement la figure de sa mère à qui il devait sa consécration à Dieu, et Grégoire de Nazianze ne consacre pas moins de 54 épigrammes funéraires à Nonna, une figure austère et impressionnante qui « n’avait jamais tourné le dos à l’autel, ni craché une seule fois sur le dallage du sanctuaire » et encore moins « tenu la main ou baisé les lèvres d’une païenne » .

Martin de Tours tint toujours à distance les femmes mais il entreprit, juste après sa conversion à la vie ascétique, un voyage dans sa province natale, en Pannonie, pour amener ses parents à la foi chrétienne, seule sa mère voulut recevoir le baptême. Par ailleurs, il est bien difficile d’apercevoir les femmes du peuple dans l’entourage des Pères ou des maîtres spirituels. On les devine participant aux offices liturgiques, se rendant en pèlerinage aux basiliques martyriales pour y confier leurs vœux ou leurs attentes de guérison, comme en témoignent le Livre des Miracles de Sainte Thècle (consacré au sanctuaire de la martyre à Séleucie d’Isaurie en Turquie) ou celui des Miracles de saint Etienne (lié au lieu de pèlerinage d’Uzalis en Tunisie), offrant selon leurs ressources une petite partie du tapis de mosaïques de l’église locale, faisant graver leur espérance sur une épitaphe funéraire à l’occasion de la mort d’un proche. Dans la prédication quotidienne, lorsque les femmes sont évoquées, c’est souvent pour se voir rappeler leur vocation de gardiennes du foyer qu’elles ont à tenir dans la soumission et la paix.