Caritaspatrum
Accueil du siteENTRETIEN AVEC...
Dernière mise à jour :
lundi 10 décembre 2018
Statistiques éditoriales :
827 Articles
1 Brève
74 Sites Web
47 Auteurs

Statistiques des visites :
335 aujourd'hui
315 hier
620591 depuis le début
   
Entretien avec... Annick MARTIN
dimanche 10 novembre 2013
par Cécilia BELIS-MARTIN
popularité : 14%

Mme Annick Martin, vous venez de publier avec Xavier Morales dans la prestigieuse collection des Sources Chrétiennes la Lettre sur les synodes d’Athanase d’Alexandrie (2013, n°563), [1]. De quels synodes est-il question et à quel moment de son ministère Athanase éprouva-t-il ainsi le besoin de faire le point sur l’histoire récente de l’Eglise ?

Le contexte direct est celui des années 358 - 360, durant lesquelles se sont réunis les synodes de Rimini et de Séleucie, avalisés par celui de Constantinople : un moment capital dans l’histoire des Églises puisque l’homoousios, c. à d. la consubstantialité du Père et du Fils, établi non sans mal au synode de Nicée de 325, et très tôt remis en cause par les évêques d’Orient dans de nombreux synodes, est remplacé par l’homoios (semblable), c. à d. la simple ressemblance entre le Père et le Fils.

Athanase, « en fuite » depuis 356, caché tantôt dans le désert égyptien, tantôt à Alexandrie, décide de s’adresser aux évêques d’Egypte et à ceux d’Orient pour les mettre en garde contre la « manœuvre » des évêques homéens qui cherchent à annuler la foi de Nicée. Il a deux objectifs : 1. Donner une interprétation des résultats des synodes de Rimini et de Séleucie favorable au nicénisme ; pour cela il va minimiser la victoire finale des homéens à Constantinople. 2. Dénoncer l’homéisme et travailler à un rapprochement avec les homéousiens (ceux qui pensent que le Fils est « d’une substance semblable » à celle du Père) de Basile d’Ancyre et de ses amis qu’il traite désormais comme « des frères ». C’est la première fois que l’évêque reconnaît la possibilité que des chrétiens (les homéousiens) puissent défendre une théologie différente de la sienne, sans qu’il les traite pour autant d’ « ariens ». Il s’agit donc d’une œuvre de combat, qu’il complète après la mort de l’empereur Constance en novembre 361, car il ne désespère pas que la victoire finale des homéens qui vient d’être avalisée par l’empereur soit remise en cause, et que le rapprochement souhaité avec les homéousiens puisse s’opérer pour constituer un front nicéen uni en Orient.

Vous avez longuement cheminé avec les textes de cet évêque d’Alexandrie à qui vous avez consacré votre thèse d’Etat, thèse publiée en 1996 sous le titre d’Athanase d’Alexandrie et l’Eglise d’Egypte au IVe siècle [2]. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce personnage qui déjà ne laissait pas indifférent ses contemporains, « un insolent, un orgueilleux, un homme de désordre et de discorde » pour l’empereur Constantin, « l’homme d’une vie qui réalisa toutes les vertus ensemble » pour Grégoire de Nazianze ?

Je répondrai en réutilisant la conclusion de ma thèse, si vous le permettez : Athanase ne mérite « ni cet excès d’honneur, ni cette indignité ». Le caractère bien trempé du personnage se reflète dans sa théologie assez « manichéenne », si je peux parler ainsi pour un nicéen ! Je m’explique : à la question sur la pleine divinité du Christ, il n’y a pour lui qu’une seule réponse possible : la foi de Nicée. Tous ceux qui ne pensent pas ainsi - et ils sont nombreux en Orient ! – sont des « ariens », c. à d. pour lui, des anoméens (pour qui il n’y a aucune ressemblance entre le Père et le Fils qui lui est inférieur). Cette manière assez brutale de clore le débat, qui revient à l’exclure, ne peut satisfaire l’intellectuel d’hier comme celui d’aujourd’hui qui préfère poser les problèmes en termes de complexité, de contradiction, de pluralisme des idées et des voies de recherche. Ceci explique les jugements, tranchés eux aussi, sur le personnage.

Mais la tâche de l’historien consiste plutôt à évaluer la juste place de l’évêque Athanase dans l’histoire de l’Église, et spécialement dans celle d’Égypte et d’Orient.

Le long épiscopat d’Athanase (328-373), en dépit de plusieurs exils, a-t-il contribué à façonner de façon décisive ce visage si original de l’Eglise égyptienne ou ces traits originaux pouvaient-ils déjà se repérer ou se laisser deviner à l’époque précédente ?

Quand le jeune diacre Athanase succède à Alexandre en 328, il hérite d’un réseau épiscopal égyptien pratiquement en place depuis le début du IVe siècle, au temps de Pierre (300-311). Une centaine de sièges épiscopaux s’échelonnent déjà le long du Nil, du Delta à la Thébaïde au Sud, ainsi qu’en Libye, auxquels Athanase, et quelques années plus tard, Théophile, ne feront qu’ajouter quelques sièges sur les marges. Chacun de ces évêques est nommé et consacré directement par l’évêque d’Alexandrie. C’est la grande originalité de cette Église qui ne connaît pas de structure métropolitaine. Le lien avec Alexandrie est encore renforcé par la lettre festale que l’évêque envoie chaque année à ses suffragants depuis la fin du IIe siècle pour fixer la date de la fête pascale, et, plus tard, celle du jeûne.

L’apport fondamental d’Athanase aura surtout consisté dans le lien étroit qu’il a établi entre cette Église et les moines dont le développement est devenu très important à partir du IVe siècle : ceux des déserts proches d’Alexandrie (Nitrie, Scété), et ceux des monastères pakhômiens le long de la vallée du Nil en Moyenne et Haute Égypte. Le but recherché par l’évêque est de les faire participer à son combat pour la défense de la foi nicéenne. (Rappelons ici, entre autres, le rôle majeur de la Vie d’Antoine écrite en 356, rapidement diffusée et traduite en latin, dont il est l’auteur, ainsi que les déplacements de l’évêque jusqu’en Haute Égypte où il lui arrive parfois de trouver refuge durant ses traques). Cela n’a pas toujours été facile, et certains ont rechigné à se faire enrôler pour des tâches pastorales ; ce fut le cas, par exemple, de Drakontios, moine de Nitrie, qui dut finalement accepter le siège épiscopal d’Hermoupolis parva.

Les évêques égyptiens se montraient-ils aussi dociles qu’Athanase se plait à l’exposer ou, en tout cas, feignait de le croire ?

Au début de son épiscopat, Athanase eut à faire face au schisme mélitien que le synode de Nicée n’avait pas suffi à régler. Mélitios de Lykopolis s’était opposé, pendant la persécution de Dioclétien, à l’évêque d’Alexandrie, Pierre (300-311), dont il contestait le pouvoir. Une Église mélitienne se développa, qu’Athanase, pas plus que les décisions de Nicée, ne réussit, malgré le recours à la force, à faire rentrer dans le rang. Cela lui valut même d’être condamné au synode de Tyr en 335, et exilé en Occident, à Trèves, par l’empereur Constantin. Il eut à faire face à deux reprises, en 339 et en 356, à des challengers hostiles à la foi de Nicée, dont le second, Georges, un homéen, qui surent convaincre plusieurs évêques, surtout libyens. Mais, dans l’ensemble, Athanase réussit à conforter l’unité de l’Église d’Égypte.

Son plus grand échec est à chercher hors d’Egypte, dans sa rupture avec l’Église d’Antioche en 363, et dans l’isolement de l’Égypte qui en découla face au front anti-arien en Orient dirigé par Mélèce et Basile de Césarée.

Qu’en est-il des païens en Egypte à l’époque de l’épiscopat d’Athanase ?

La christianisation de l’Égypte est loin d’être achevée au début du IVe siècle, et la présence des « païens » reste importante encore pour longtemps dans les villes comme dans les campagnes, où se sont maintenues des pratiques de dévotions à des divinités locales, en particulier pour la santé, de même que les pratiques oraculaires, qui touchent aussi les chrétiens. L’attachement aux traditions anciennes reste fort et la conversion au christianisme n’entraîne pas leur disparition comme on peut le voir aussi dans les pratiques funéraires telles que l’embaumement, combattues par Athanase. Les relations entre païens et chrétiens oscillèrent entre coexistence et affrontement. Dans les villes, plus hellénisées, les écoles philosophiques et théosophiques sont présentes, et des débats ont lieu. À Alexandrie, la grande majorité des curiales se recrute encore parmi les païens, et les intellectuels qui animent les écoles et les cercles, comme la célèbre Hypathie, au début du Ve siècle, continuent de recruter des disciples. La ville est aussi connue pour ses affrontements violents entre païens, juifs et chrétiens, et entre chrétiens eux-mêmes qui se disputent les églises ; le Kaisaréion (Cesareum), au sein duquel se trouve la « grande église », fit particulièrement les frais de ces affrontements sous l’empereur Valens, durant le cinquième exil d’Athanase, comme le rapporte l’Index des Lettres festales pour 365 et 366. Et sous Théophile, en 391, c’est le Sérapéion, le grand temple de la ville, qui sera détruit. Cette destruction marque un tournant : les dieux ont abandonné l’Egypte, pensent les païens avec tristesse. Mais la résistance perdurera encore longtemps. De leur côté, derrière leurs évêques, les chrétiens désormais veulent marquer leur différence, contre le risque de paganisation de la nouvelle religion.

Alors que les volumes de la Prosopographie Chrétienne du Bas-Empire (PCBE) consacrés à la Gaule sont sous presse, pensez-vous que l’on puisse un jour pareillement envisager un tel monument pour l’Egypte, je pense en particulier à l’apport tout à fait unique mais difficilement traitable provenant de la documentation papyrologique ?

Au multilinguisme des sources propre à l’Orient, s’ajoute en effet l’abondante documentation papyrologique (en grec et, moins abondante, en copte) qui constitue la spécificité de l’Égypte et son originalité, sans oublier les inscriptions. Si l’information (provenant d’archives administratives, ecclésiastiques et privées) est volumineuse par la quantité des personnages cités, il est rare qu’elle permette de constituer pour chacun d’entre eux une notice développée, au-delà du nom et du titre ; à quoi s’ajoute l’absence de référence spatiale ou temporelle. Pour fragmentaire et lacunaire qu’elle soit, elle demeure indispensable à l’exhaustivité de l’enquête. Des travaux partiels utilisant cette documentation, littéraire et papyrologique, existent déjà et constituent des instruments utiles pour les chercheurs. À défaut d’un volume imprimé qui n’est pas prévu dans l’immédiat, on peut espérer qu’avec l’informatique les données prosopographiques soient systématiquement regroupées dans une banque générale qu’il resterait à constituer, et à mettre régulièrement à jour.

Après toutes ces questions, et pour finir, j’aimerais aussi ajouter que je poursuis mes travaux sur Athanase en espérant publier un jour, dans la suite de la Lettre des Synodes, le Tome aux Antiochiens, avec la collaboration de Xavier Moralès, car c’est une œuvre capitale pour comprendre les relations entre Alexandrie et Antioche. Et dans la foulée, je ne désespère pas de revisiter un jour le travail majeur de Ferdinand Cavallera sur Le schisme d’Antioche qui a fait date en son temps (1905).

Merci Annick Martin.

 

[1] Athanase d’Alexandrie, La Lettre sur les Synodes, Collection Sources Chrétiennes, n° 563, Cerf, 2013, Texte critique par H.G. Opitz, Introduction, texte, traduction, notes et index par Annick Martin et Xavier Morales

[2] Annick Martin, Athanase d’Alexandrie et l’Eglise d’Egypte au IVe siècle (428-473), Collection de l’Ecole Française de Rome, n° 216, Rome, 1996

Documents joints à cet article :
Articles de cette rubrique
  1. Entretien avec... Benoît JEANJEAN
    10 septembre 2008

  2. Entretien avec... Sylvain DESTEPHEN
    10 octobre 2008

  3. Entretien avec... Marie-Anne VANNIER
    10 novembre 2008

  4. Entretien avec... Renaud ALEXANDRE
    10 décembre 2008

  5. Rencontre avec... Patrick LAURENCE
    10 janvier 2009

  6. Entretien avec... Françoise THELAMON
    10 février 2009

  7. Entretien avec... Philippe BLAUDEAU
    10 mars 2009

  8. Entretien avec... Peter van NUFFELEN
    10 avril 2009

  9. Entretien avec... Christel FREU
    10 mai 2009

  10. Entretien avec... Pierre JAY
    10 juillet 2009

  11. Entretien avec François CASSINGENA-TREVEDY
    10 août 2009

  12. Entretien avec... Karine ROBIN
    15 septembre 2009

  13. Entretien avec... Simone DELEANI
    10 octobre 2009

  14. Rencontre avec... Martine DULAEY
    10 novembre 2009

  15. Rencontre avec... Mickaël RIBREAU
    10 décembre 2009

  16. Rencontre avec Pierre MARAVAL
    10 janvier 2010

  17. Rencontre avec Philippe HENNE
    15 mars 2010

  18. Rencontre avec Delphine VIELLARD
    10 septembre 2010

  19. Rencontre avec... Marcel METZGER
    10 octobre 2010

  20. Rencontre avec... Marie-José DELAGE
    10 novembre 2010

  21. Rencontre avec... Guillaume BADY
    10 décembre 2010

  22. Rencontre avec... Marie-Laure CHAIEB
    10 janvier 2011

  23. Rencontre avec... Cristian BADILITA
    10 février 2011

  24. Entretien avec... Marc MILHAU
    10 mars 2011

  25. Entretien avec... Léopold MAUREL
    10 avril 2011

  26. Entretien avec... Régis COURTRAY
    10 mai 2011

  27. Entretien avec... Dominique BOCAGE-LEFEBVRE
    10 juin 2011

  28. Entretien avec... Jean-Marc VERCRUYSSE
    10 juillet 2011

  29. Entretien avec... Aram MARDIROSSIAN
    10 août 2011

  30. Entretien avec... Benoît GAIN
    10 novembre 2011

  31. Entretien avec... Dominique LHUILLIER-MARTINETTI
    10 décembre 2011

  32. Entretien avec... Pierre DESCOTES
    10 janvier 2012

  33. Entretien avec… Stéphane RATTI
    10 février 2012

  34. Entretien avec... Sophie MALICK-PRUNIER
    10 mars 2012

  35. Entretien avec… Emmanuel SOLER
    10 avril 2012

  36. Entretien avec... Carine BASQUIN-MATTHEY
    10 mai 2012

  37. Entretien avec… Attila JAKAB
    10 juin 2012

  38. Entretien avec… Aline CANELLIS
    10 juillet 2012

  39. Entretien avec... Tiphaine MOREAU.
    10 août 2012

  40. Entretien avec... Luce PIETRI
    10 octobre 2012

  41. Entretien avec... Daniel VIGNE
    10 novembre 2012

  42. Entretien avec... Sylvain Gabriel SANCHEZ
    10 décembre 2012

  43. Entretien avec... Gérard NAUROY
    10 janvier 2013

  44. Entretien avec… Anne-Marie TAISNE
    10 février 2013

  45. Entretien avec... Dominic MOREAU
    10 mars 2013

  46. Entretien avec... François-Xavier BERNARD
    10 avril 2013

  47. Entetien avec... Ariane BODIN
    10 mai 2013

  48. Entretien avec... Maël GOARZIN
    10 juin 2013

  49. Entretien avec... Jean-Luc SCHENCK-DAVID
    10 juillet 2013

  50. Entretien avec... Vincent PUECH
    10 août 2013

  51. Entretien avec... fr. Xavier BATLLO
    10 octobre 2013

  52. Entretien avec... Annick MARTIN
    10 novembre 2013

  53. Entretien avec... Guy-Jean ABEL
    10 mars 2014

  54. Entretien avec... Hélène MOUNIER
    10 avril 2014

  55. Entretien avec... Michele CUTINO
    10 mai 2014

  56. Entretien avec... Annie WELLENS
    10 janvier 2015

  57. Entretien avec... Jean-Marie AUWERS
    10 février 2015

  58. Entretien avec... Nathalie RAMBAULT
    10 mars 2015

  59. Entretien avec... Jean GUYON
    10 avril 2015

  60. Entretien avec... Vincent DESPREZ
    20 juin 2015

  61. Entretien avec Thomas DESWARTE
    10 septembre 2015

  62. Entretien avec... Michel POIRIER
    10 novembre 2015

  63. Entretien avec Arevik PARSAMYAN
    15 janvier 2016

  64. Entretien avec... Pierre-Marie Picard
    25 octobre 2016

  65. Entretien avec... Lionel MARY
    25 novembre 2016

  66. Entretien avec... Bruno DUMEZIL
    25 décembre 2016

  67. Entretien avec… Marie-Françoise BASLEZ
    25 janvier 2017

  68. Entretien avec... Adrien BAYARD
    25 mars 2017

  69. Entretien avec... Marie-Joseph PIERRE
    15 mai 2017

  70. Entetien avec... Brigitte STEGER
    5 juillet 2017

  71. Entretien avec ... Mgr Charbel MAALOUF
    5 octobre 2017