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Une « route de femmes »
samedi 24 mai 2008
par Pascal G. DELAGE
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En 384, alors que Jérôme se prépare à repartir en Orient, il écrit à Paula, une des ses élèves romaines, veuve de son état, pour la décider à entreprendre le même pèlerinage, et il lui rappelle un fait-divers qui défraya la chronique romaine plus d’une dizaine d’années plus tôt : « Mais pourquoi ressasser de vieilles histoires ? Suis donc les exemples du présent : vois sainte Mélanie [femme d’un Préfet de Rome], vraie noblesse des chrétiens de notre époque… Le cadavre de son mari était encore chaud, on ne l’avait pas encore inhumé qu’elle perdit en même temps ses deux fils. Je vais dire une chose incroyable mais non pas fausse, j’en atteste le Christ. Qui, dans cette conjoncture, ne l’eût imaginée hors d’elle-même, les cheveux épars, déchirant ses vêtements et lacérant sa poitrine avec frénésie ? Pas une larme ne coula. Elle tint bon sans broncher… après avoir cédé tout ce qu’elle possédait au seul fils qui lui restât, bien qu’on fût au début de l’hiver, elle s’embarqua pour Jérusalem ». En fait, Mélanie fit d’abord voile pour l’Egypte afin de se mettre à l’école des moines, ces chrétiens qui initiaient une nouvelle manière d’être disciple du Christ en abandonnant famille et richesses pour être seuls avec l’Unique. Athanase d’Alexandrie ayant fait connaître en Occident Antoine, le Père des moines, par un petit livre, cette première « vie de saint » avait déclenché un enthousiasme sans précédent chez les chrétiens, mais plus encore chez les chrétiennes militantes de Rome qui, comme Asella ou Marcella, se mirent à refuser mariage et honneurs – souvent au grand dam de leurs familles – pour se regrouper en petites communautés vivant dans la prière et l’étude de la Parole de Dieu.

L’ensemencement monastique ne prit pas d’ailleurs que dans la vieille aristocratie romaine, qui pouvait y voir encore, par le relais de ses femmes, un moyen de cultiver l’excellence que lui refusait maintenant le nouveau pouvoir politique siégeant au loin, à Constantinople. Des bourgeoises - comme la sœur de Basile de Césarée ou celle d’Augustin - fondent des communautés d’un type nouveau dans les villae familiales avec leurs parentes et leurs servantes à la fin du IVe siècle. Les communautés monastiques se multiplient en Syrie, en Palestine à Jérusalem et à Bethléem – autour des Romaines Mélanie et de Paula, la disciple fidèle et l’égérie de Jérôme ; cependant c’est l’Egypte qui reste la terre des moines et des moniales : à la fin du IVe siècle, la ville d’Antinoé rassemble douze communautés de femmes ; celle de Tabennèse comptait environ 400 femmes vivant dans une stricte clôture et sous la direction d’un abba . Des femmes pouvaient aussi se voir reconnaître un charisme de direction spirituelle et reçurent de la Tradition le titre prestigieux d’amma (« Mère ») comme Sara, Théodora ou Synclétique que venaient consulter laïcs, moines et évêques.

Le prestige des moines est tel que l’Egypte devint une véritable terre sainte, visitée pieusement à l’instar de Jérusalem et de Bethléem par les riches matrones venant même d’extrême occident, de Galice comme Egérie, l’auteur d’un pittoresque récit de pèlerinage, ou comme Poemonia, une parente de l’empereur Théodose, au point que l’ermite Jean de Lycopolis se désolait de ce que la mer Méditerranée soit devenue une « route de femmes », femmes que les moines auraient de plus en plus de mal à garder à distance. Si certaines matrones venaient seulement demander une grâce ou une guérison, d’autres demeuraient à la limite du désert pour s’initier à l’ascèse et pratiquer la « vie évangélique ». L’école pouvait être rude ; Mélanie – encore elle - fit apporter trois cent livres d’argenterie au désert de Nitrie pour les donner à abba Pambo : « Sans se lever, continuant de tresser ses feuilles de palmier, il me bénit en me disant simplement : « Que Dieu te donne la récompense » [Pambo ordonne à son disciple que cette somme soit attribuée aux monastères les plus pauvres]. Quant à moi, je restais là, poursuit Mélanie, m’attendant à ce qu’il me félicite ou me loue pour ce don. Comme il ne disait toujours rien, je repris « Pour que tu le saches, maître, il y a trois cents livres ». Sans relever la tête, il me répondit : « Celui à qui tu l’as apporté, mon enfant, n’a pas besoin de poids. Celui qui pèse les montagnes sait bien davantage la quantité de cet argent. A la vérité, si c’est à moi que tu le donnais, tu faisais bien de me le dire, mais si c’est à Dieu, Lui qui n’a pas dédaigné les deux oboles de la veuve, tais-toi » .

A la génération suivante, l’exemple de Mélanie fut imité par sa petite fille prénommée aussi Mélanie. A la veille de la prise de Rome par les Goths d’Alaric, elle obtint de son époux Pinianus qu’il vécût auprès d’elle comme un frère (elle lui avait donné auparavant deux enfants qui ne vécurent pas) et qu’il la suivît dans sa conversion à la « vie parfaite » en se dépouillant de leurs immenses propriétés, qui se répartissaient sur trois continents, et en affranchissant 8 000 de leurs esclaves. Ce ne fut pas sans susciter un tollé d’indignation de la part des sénateurs romains, encore largement païens. Même le très chrétien Théodose voit d’un très mauvais œil la conversion ascétique d’une de ses jeunes parentes, du nom d’Olympias : ne va-t-elle pas dilapider l’héritage familial au profit des églises et des pauvres, alors qu’un si bon parti récompenserait fort à propos un général ou un ministre zélé ? Olympias refuse le mariage, l’empereur place ses biens sous séquestre. La jeune femme ne s’en réjouit que davantage , s’estimant libérée d’un pesant fardeau qui mettait en péril son propre salut ! Devant tant d’opiniâtreté, Théodose céda et Olympias fut ordonnée diaconesse en dépit de son jeune âge (elle a trente ans et les canons ecclésiastiques n’admettent pas au diaconat des femmes de moins de soixante ans). C’est elle qui accueillera à Constantinople Jean Chrysostome devenu évêque de la capitale, le secondant fidèlement dans sa tâche de pasteur et de réformateur, le soutenant aux moments d’épreuve lors du conflit avec la cour et les puissants, ce qui l’entraîna dans la disgrâce de Jean et elle mourra comme lui, en exil, loin de sa communauté religieuse. S’il nous reste 17 lettres de Jean en exil à Olympias, la tradition, hélas, ne jugea pas utile de conserver les lettres de la diaconesse, pas plus que celles de Marcella, de Paula ou autres Mélanie.

Le prestige du modèle ascétique est tel que même les princesses de la famille impériale, comme les trois filles de l’empereur Arcadius font vœu de célibat et mènent au palais une véritable vie monacale. En raison de cette inflexion religieuse, les impératrices, à l’instar de leurs pères ou de leurs époux, s’estiment en droit de se mêler de théologie : Eudoxie soutient un temps Nestorius, condamné au concile d’Ephèse en 431, et Pulchérie s’empresse de réunir le concile de Chalcédoine en 451 qui mit fin – pour un temps court – aux querelles christologiques. Cependant, si nos sources (vies de saints, correspondances…) sont bien documentées sur les « femmes bien-nées », bien plus rares sont les éclairages que l’on peut porter sur les autres femmes, c’est à dire leur immense majorité, qui restent encore attachées aux cultes traditionnels et familiers, principalement dans les campagnes. Encore entrevoit-on au détour d’une lettre de Jérôme que Paula avait fondé à Bethléem trois monastères de femmes correspondant à leurs origines sociales (les nobles, les bourgeoises et les servantes), ou encore que l’entrée au couvent avait pu être décidée par le père ou le reste de la famille : « De malheureux parents, chrétiens à la foi imparfaite, vouent à la virginité leurs filles, si elles sont laides ou faibles de quelque membre, parce qu’ils ne trouvent pas de gendre à leur goût » . Palladius admire ingénument une vieille moniale d’Egypte, amma Talis : « avec elle habitaient soixante jeunes filles qui l’aimaient tellement qu’il n’y avait pas de clé à la clôture du monastère comme dans les autres : l’amour de la vieille femme les retenait ». Ailleurs, une solide fermeture était nécessaire, sous peine de voir s’envoler quelques novices moins motivées que les autres !