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De différentes manières de faire de la théologie
samedi 24 mai 2008
par Pascal G. DELAGE
popularité : 23%

Traditionnellement, la théologie était l’affaire des hommes et ce n’est pas le soutien impérial à l’Eglise qui allait faire changer les choses. Quoique… Constantin se veut le champion d’une Eglise qui sera l’armature spirituelle de l’Empire et un facteur d’unité. Donc très logiquement, quand des germes de divisions s’y font jour, l’empereur se reconnaît le droit d’intervenir. Ayant réuni en 325 un concile à Nicée, Constantin se pose en garant de l’orthodoxie qui y est définie et exile le prêtre égyptien Arius et ses partisans. L’affaire, qui avait fait grand bruit en Orient, est close et l’hérésie repoussée. Cinq ans plus tard, Arius revenait en vainqueur à Constantinople : dans l’intervalle, les femmes de la famille impériale étaient parvenues à retourner Constantin ou tout au moins, le rendaient plus sensible à un autre équilibre des forces théologiques en présence. Une crise majeure s’ouvrait, qui mettra plus d’un siècle à se résorber en Orient et bien davantage en Occident par suite de la conversion des peuples barbares à un christianisme de forme arienne.

Certes, les femmes ne participent pas aux conciles mais Eutropia, encore une sœur de Constantin, intervient dans le débat théologique en soutenant Athanase d’Alexandrie, l’adversaire le plus illustre des Ariens, alors qu’il est exilé en Occident. De retour en Egypte, traqué à nouveau par la police, l’évêque d’Alexandrie ne s’en tirera qu’en trouvant refuge auprès d’une vierge consacrée qui le soustraira aux limiers impériaux. En Palestine, une aristocrate romaine, Mélanie l’Ancienne, se fait la servante des évêques exilés eux-aussi en raison de leur attachement au Credo de Nicée. Vivant à la Cour, les épouses de ministres ou de généraux jouent de leur influence pour consolider la position de leurs candidats ou entraîner la perte des indésirables. Si Basile de Césarée parvient à contenir une certaine Simplicia en la mettant en garde contre toute ingérence dans le domaine religieux , Jean Chrysostome ne parviendra pas à enrayer les cabales de « vieilles coquettes » qui, avec le concours de l’impératrice (et de l’évêque d’Alexandrie), parvinrent à obtenir sa condamnation à l’exil. Lorsqu’il voudra faire triompher sa position théologique, Cyrille d’Alexandrie n’hésitera pas non plus à rechercher l’appui des femmes influentes du Palais, princesses ou épouses de hauts-fonctionnaires, leur faisant parvenir traités théologiques et menus – mais précieux - cadeaux.

En effet, si les femmes n’écrivent pas de traités de théologie, elles peuvent recevoir des lettres et essais théologiques, quand ce ne sont pas elles qui prennent l’initiative d’un tel échange, comme en témoigne la liste des questions adressées par la bordelaise Hebydia au moine Jérôme de Bethléem qui dédiera encore plusieurs de ses ouvrages à des dames : c’est la preuve que les Pères reconnaissaient à certaines femmes une réelle compétence théologique. Ainsi à Rome, la matrone Marcella est non seulement l’agent littéraire dudit Jérôme, mais aussi son agent théologique, n’hésitant pas à interpeller publiquement le pape Sirice, traquant dans le texte les erreurs supposées d’Origène et faisant jouer ses relations pour mettre à l’abri son protégé dont la prudence n’était pas la première vertu. En face de ce parti « hieronymien », se trouvait Mélanie l’Ancienne qui, elle, soutenait Rufin d’Aquilée et la faction origéniste. Pour faire triompher une ligne théologique ou un projet pastoral, il fallait compter avec les femmes.

A Carthage, au début du IVe siècle, l’archidiacre Caecilianus en fit l’amère expérience. Pour avoir blessé une sourcilleuse matrone espagnole , qui venait dévotement communier munie d’une relique dont Caecilianus suspectait l’authenticité, il vit son élection au siège épiscopal contestée par les prélats numides qui trouvèrent à propos le soutien moral et logistique de Lucilla ! La dame était fort riche, ce qui permit à un mouvement contestataire de prendre forme et de déboucher sur un schisme qui mina de façon durable l’Eglise d’Afrique du Nord. La participation au débat théologique peut donc se faire sous forme de protection politique, d’appui économique, de mise à disposition de réseaux sociaux ou amicaux. Ainsi, lorsque Grégoire de Nysse s’adresse à des femmes ascètes du Mont des Oliviers , il espère bien que ces dernières relaieront ses thèses dans le petit monde monastique de Jérusalem où il n’était pas en odeur de sainteté. Parfois les femmes ne craignent pas de participer au débat de façon publique : lors d’une célébration, l’archevêque de Constantinople Nestorius est pris à partie par l’épouse d’un préfet qui l’apostrophe vertement du haut des matronées de Sainte-Sophie, et l’empereur Constance II dut affronter une manifestation de matrones romaines réclamant le retour de l’évêque Libère qu’il avait exilé. La participation au débat théologique peut être aussi plus radicale : lorsqu’Eusèbe de Samosate reprit possession de son siège épiscopal après avoir été exilé lui aussi pour son attachement à l’orthodoxie, une arienne lui fracassa le crâne avec une tuile jetée du haut d’un toit !