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D’Eugène de Tolède aux « énergumènes »
samedi 1er juin 2013
par Annie WELLENS
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Tout en compatissant à ton désarroi face au mal provoqué par une maladroite mise en œuvre de ton désir d’un bien , je ne peux m’empêcher, Bacchus ami, d’imaginer le profit poétique qu’en aurait tiré Eugène de Tolède, ce Wisigoth de notre génération, d’abord prêtre, puis moine, archidiacre, et enfin évêque à son corps défendant [1]. Grâce à un ami épris de littérature hispanique je viens de découvrir les compositions animalières d’Eugène sur les puces, les moustiques, les teignes et les punaises, toutes bestioles dont il déplore les assauts estivaux.

Nul doute que ses carmina s’enrichiraient d’un nouveau titre s’il avait connaissance du drame qui s’est joué au bord de ton étang entre le chat sauvage et le caneton. D’autant plus qu’il semble doué pour cultiver la plainte : l’un de ses chants a pour inspiratrices ses douleurs intestinales. Le fait d’avoir accepté l’épiscopat sous la contrainte du roi Gondeswinthe n’est peut-être pas étranger à ses malaises. Parmi ses pièces liturgiques j’ai retenu pour mon hymnaire son oratio vespertina qui témoigne, elle aussi, d’une inquiétude physique et pourra aider ceux qui souffrent à trouver les mots de la prière : […]Ô Christ […] Éloigne les monstres, resserre mes fibres et règle mon sommeil / Afin que, pendant qu’elles sont alourdies par le repos / mes entrailles perverses / n’éprouvent pas de choses abominables / par la fourbe malice des démons.

L’évocation de ce dernier mot me renvoie à une douloureuse question qui agite actuellement notre communauté : la présence proliférante des possédés - des « énergumènes » comme les nomme une longue tradition – dans nos églises, je parle des bâtiments, et par voie de conséquence, la démultiplication croissante de ceux qui viennent les consulter pour recevoir d’eux des révélations. L’épiscope précédent se méfiait de cette pratique qu’il considérait comme relevant davantage du culte des idoles que de la sainte prière, et il avait adopté la position d’Athanase d’Alexandrie à ce sujet : C’est pourquoi, je vous en prie, que de tels individus restent en-dehors de la société de Dieu, en tant que lépreux et étrangers à la foi ; que de tels actes ne soient absolument pas nommés parmi vous, ni parmi vos compagnons ; car nous, nous sommes étrangers aux démons ; nous avons les prophètes, et nous révérons le Verbe de Dieu qui parle du haut du ciel, et nous n’avons pas besoin de ceux qui parlent de la terre [2]. Mais notre nouvel épiscope ne jure que par la collection des statuts de la loi de l’Église rassemblée, voici deux siècles, par Gennade de Marseille [3]. Et il ne cesse de rappeler à ses presbytres récalcitrants que, selon les canons synodaux, l’Église doit nourrir les « énergumènes » accueillis de manière permanente dans les lieux de culte, sans oublier, certes, de les exorciser ni de leur faire nettoyer le sol du bâtiment.

Ma Vera se passionne pour l’affaire, au point de délaisser la préparation de nos repas, ce qui m’inquiète et me contriste quelque peu. Elle a fait seule le voyage jusqu’au monastère de Lucoteiacum et, prétextant l’urgence d’un discernement à effectuer pour le plus grand profit de tous les fidèles, a obtenu du moine bibliothécaire qu’il lui ouvre ses trésors, toute femme soit-elle. C’est ainsi qu’elle est revenue triomphante, non sans me confesser que ses recherches l’avaient fait naviguer parmi les confusions de vocabulaire : « Je ne savais plus à quel saint me vouer, me dit-elle, pour savoir si nos « énergumènes » étaient également ou non des arrepticii [devins en transe] et même des engastrimythos [ventriloques]. Augustin, Césaire d’Arles, Grégoire de Tours en font mention… » Mon épouse fit silence. Je soupçonnai qu’elle allait atteindre le point culminant de son discours, et que ce soir, peut-être, le repas serait abondant et délicieux. « Enfin, Origène vint à mon secours, reprit-elle, il fait remarquer dans son Commentaire sur les Nombres, que même si les démons disent la vérité à travers les paroles des possédés, Jésus, et ensuite Paul leur enjoignent de se taire, et Origène, béni soit-il, ajoute : Si Paul ne supporte pas qu’un témoignage lui soit rendu, mais en est affligé, combien plus devons-nous nous affliger de voir les âmes séduites par ceux qui prennent l’esprit Python pour quelque esprit divin, et font la même confusion pour le ventriloque, le devin, l’augure et tous les autres démons de cette sorte. » [4].

Mais il est temps (enfin !) de rejoindre la table servie. Que le grand Créateur de la terre soit remercié de ses dons, et qu’il convertisse l’esprit de notre épiscope.

Bessus

 

[1] Il s’agit certainement d’Eugène III de Tolède, mort en 657.

[2] Cette citation appartient de toute évidence au corpus des Lettres festales et pastorales d’Athanase, et plus précisément à la Lettre Festale 42, dont nous n’avons plus que la traduction copte. Bessus, lui, avait sans doute entre les mains le texte grec.

[3] Collection rassemblée par (ou attribuée à) Gennade de Marseille (Ve siècle). Aujourd’hui connue sous le nom de Statuta ecclesiae antiqua.

[4] Vera aurait trouvé beaucoup de grain à moudre dans l’article de Robert Wisniewski, La consultation des possédés dans l’Antiquité tardive : pythones, engastrimythoi et arrepticii, documents.irevues.inist.fr/bitstream/ 2005.

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