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Accueil du siteLES MERES DE L’EGLISE ET AUTRES DAMESLes Cappadociennes
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Théodosia, une parente à la capitale
vendredi 5 juillet 2013
par Pascal G. DELAGE
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Théodosia était issue d’une vieille et riche famille Cappadocienne. Fille d’Amphilochios et de Livia, son oncle maternel était le vieil évêque Grégoire de Nazianze/Diocésarée qui régentait son Eglise depuis la fin des années 320, un bourg des plus modestes qui ne possédait ni rempart, ni hippodrome, ni bains publics au témoignage même d’un autre Grégoire , le fils de l’évêque. Le père de Théodosia exerça sa profession de rhéteur dans cette même cité, et c’est là que naquit probablement la jeune femme dans les années 345/50 tout comme ses deux frères Amphilochios et Euphémios qui entreprirent des études de rhétorique pour marcher sur les traces de leur père.

Arrivée à l’âge de la nubilité vers 360/65, alors que ses deux frères suivaient à Antioche les cours du très célèbre Libanios, les parents de Théodosia se préoccupèrent de lui trouver un beau parti et si l’époux de la jeune cappadocienne n’appartenait pas à une des toutes premières familles de l’Empire [1], son père n’était autre que le très puissant préfet du prétoire de Constantin (de 329 à 337), Flavius Ablabius, le consul en 331. D’origine modeste, le crétois Flavius Ablabius devait payer chèrement la faveur impériale – il avait très probablement reçu également en mariage une nièce de Constantin – et il fut assassiné sur l’ordre de Constance II en 338, quelques mois seulement après la mort de Constantin. L’époux de Théodosia descendait donc de l’empereur Constance Chlore et une sœur du nouvel époux, Olympias, avait été fiancée au jeune empereur Constant. Après la mort tragique de ce dernier en janvier 350, Olympias fut donnée en mariage au roi Aršak II d’Arménie en 358 mais elle périt empoisonnée par une rivale arménienne au début de l’année 362. L’époux de Théodosia portait très probablement le même nom que son père et devait être né dans les années 332/333. Un frère cadet du nom de Seleucos [2] qui mourut vers 375, laissant au moins deux enfants, dont une fille nommée Olympias comme sa tante paternelle.

Vers 370, Théodosia perdit successivement sa mère Livia et son frère Euphémios, à peine âgé de 20 ans, ayant « brillé à la fois par sa science, sa beauté et sa sagesse » (Grégoire de Nazianze). L’un et l’autre furent inhumés dans le domaine familial situé non loin de Nazianze/Néocésarée. Le frère ainé Amphilochios se retira à cette époque sur ce domaine cappadocien d’Ozizala, renonçant à une carrière dans l’administration impériale pour faire profession d’ascétisme comme son cousin Grégoire, le fils de l’évêque de Nazianze. Son retrait du monde fut de courte durée, et en 374, Amphilochios fut placé à la tête de l’Eglise d’Iconium, la capitale de la toute nouvelle province de Lycaonie, province créée l’année précédente par l’empereur Valens. L’élection se fit à l’insu de l’intéressé par suite de l’intervention de l’évêque Basile de Césarée, soucieux de placer des pasteurs nicéens à la tête des Eglises cappadociennes, de la même manière qu’il avait provoqué en 372 l’ordination de son ami Grégoire, le fils de Grégoire de Nazianze, à la tête de la minuscule Eglise de Sasimes, là encore au corps défendant de l’impétrant.

C’est peu dire que la matrone Théodosia était au fait des luttes d’influences qui se menaient dans les Eglises chrétiennes et des efforts désespérés des Nicéens pour résister à la pression de l’orthodoxie arienne que voulait imposer l’empereur Valens. C’est très probablement Théodosia, alors qu’elle était peut-être déjà veuve, qui put, en raison du prestige et de la fortune de sa belle-famille, placer son cousin Grégoire (fin 378 ou début 379) à la tête de la communauté nicéenne de Constantinople juste après la mort tragique de Valens. Certes Grégoire était déjà évêque de Sasimes mais il n’avait jamais pris possession de son siège et vivait retiré depuis trois ans dans un monastère de Séleucie d’Isaurie, près du grand sanctuaire consacré à la Protomartyre Thècle. Il fallait un pasteur de grande envergure pour veiller sur la toute petite minorité nicéenne de la capitale en ces journées de grande confusion politique et religieuse et Grégoire, l’ami de Basile décédé quelque mois plus tôt, apparaissait le champion le mieux indiqué pour soutenir la cause nicéenne. L’arrivée de Théodose Ier à la tête de l’Empire en janvier 379 clarifia très rapidement la situation ; le nouveau prince imposa pour l’Orient l’orthodoxie nicéenne le 27 novembre 380. Toutefois jusqu’à l’arrivée de l’empereur Théodose à Constantinople, la communauté nicéenne avec Grégoire continua à se réunir à l’église de l’Anastasia sous la protection de Théodosia et des siens, offrant ainsi à Grégoire l’occasion d’y prononcer plus de la moitié de ses grands discours théologiques et qui, sans Théodosia, n’aurait jamais été composés et légués au trésor de la pensée patristique. L’Anastasis pouvait être la chapelle du palais de Théodosia et l’apostolat de Grégoire n’y fut pas sans risque tant que l’empereur ne regagna pas sa capitale : lors de la Pâque 379, les Ariens y firent irruption et s’en prirent aux participants nicéens. L’échauffourée fut violente, le sang coula, l’évêque fut blessé et il y eut même un mort.

Au palais de sa cousine et avant de rejoindre la Cappadoce à l’été 381, Grégoire de Nazianze fit la connaissance d’une jeune fille qui approchait de ses quinze ans. Il s’agissait d’Olympias, la nièce de Théodosia que cette dernière élevait auprès d’elle comme le rappellera Grégoire de Nazianze quelques années plus tard, en 384, à la veille des propres noces d’Olympias : « Tu as Théodosia, ô femme pleine de grâce. Qu’aux portes du mariage, elle soit devant tes yeux le modèle vivant de tout propos et de toute action, un Chiron féminin qui t’avait reçue de ton père et t’a formée aux mœurs de la vertu, une femme qui est la propre sœur d’Amphilochios » [3]. La famille de Théodosia visait encore de très nobles alliances. L’époux d’Olympias, Nebridios, était le nouvel intendant des biens impériaux de Théodose Ier, empereur à qui Nebridios devait être apparenté. L’époux apportait la puissance, l’épouse le sang des Constantinides. Le mariage dura peu, et devenue veuve en 386 alors que son époux venait d’être nommé Préfet urbain de Constantinople, Olympias choisit de demeurer veuve et de se consacrer à la prière et aux œuvres pieuses. Devenue quelques années plus tard diaconesse de l’Eglise de Constantinople, elle y accueillit en 398 Jean Chrysostome dont elle devint l’amie et la protectrice. Théodosia était alors probablement décédée, toutefois elle put connaître son élévation à l’ordre des diaconesses en 391 par l’évêque Nectaire car elle mourut probablement après Grégoire de Nazianze qui ne composa pas d’épigramme funéraire à sa puissante cousine.

 

[1] cf la très belle étude de J. Bernardi, « Nouvelles perspectives sur la famille de Grégoire de Nazianze », Vigiliae Christianae, 38, 1984.

[2] On identifie assez facilement ce Seleucos avec un ex-comitibus de l’empereur Julien et qui, comme ce dernier, était païen. C’est possible mais la famille de l’ex-préfet Ablabios apparait plutôt attachée aux traditions chrétiennes hautement revendiquées par l’aïeul

[3] Grégoire de Naziance, Poème 2, v. 97-101.