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Quand se lève le vent de l’épreuve
samedi 24 mai 2008
par Pascal G. DELAGE
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Si le IIIe siècle, le siècle d’Origène et de Cyprien de Carthage, fut une époque de croissance continue et d’épanouissement des communautés chrétiennes, marquée par de brèves et virulentes flambées de violence sous des empereurs comme Dèce et Valérien, il fut par contre pour l’ensemble de l’empire romain une « époque de fer et de rouille » (Dion Cassius), scandée par une succession de coups d’état militaires et d’agressions extérieures avec leur cortège habituel de famine, d’atrocité et de misère. Il ne lui sera pas même épargné une terrible épidémie de peste, la première que devait connaître l’Europe. Ce n’est qu’au début des années 280 qu’un général illyrien, Dioclétien, parvint à rétablir l’ordre mais au prix d’une réforme radicale de toute la société appuyée sur la mise en place d’un état policier et d’une sacralisation jusque-là inconnue du pouvoir politique. La confrontation entre l’Etat romain et les chrétiens était inévitable.

Jusqu’au début du IVe siècle, les disciples du Christ avaient dû faire face à des pogroms locaux lorsqu’on manquait de pain, que le Tibre débordait ou qu’un vent de panique soufflait sur une petite cité d’Orient. Même les mesures de persécution des empereurs du IIIe siècle, si elles avaient effectivement fait des victimes, étaient d’abord pensées comme des mesures d’intimidation : il s’agissait de faire peur. Maintenant il s’agissait d’autre chose. Les édits impériaux pris entre 303 et 304 étaient très clairs : il fallait éradiquer le phénomène chrétien qui ne pouvait cadrer avec l’idéologie étatique mise en œuvre. Et le mal chrétien était déjà bien avancé. Il avait même gagné la maison impériale : l’épouse et la fille de Dioclétien furent parmi les premières à devoir renoncer à leurs sympathies religieuses . Là où ils furent appliqués, les édits de persécution firent des très nombreuses victimes, tant hommes que femmes. On ne conserve parfois que le nom de ces paysannes égyptiennes ou de ces petites villageoises de Syrie, souvent exécutées avec une cruauté incroyable : il s’agissait bien de frapper les esprits par des raffinements sadiques qui devaient servir d’exemple.

Lorsque les Pères prêcheront lors de la fête de ces martyres, tous insisteront sur leur égale participation à la passion du Christ qui faisait d’elles, à l’instar des hommes, des porteuses de la Pâque du Seigneur et de puissantes ambassadrices de la communauté auprès de Dieu. Si l’on conserve ainsi nombre d’homélies en l’honneur de femmes martyres (comme celles, par exemple, de Basile de Césarée sur Julitte de Cappadoce, de Jean Chrysostome sur Pélagie, d’Augustin sur Eulalie de Mérida ou encore d’Asterius d’Amasée sur Euphémie de Chalcédoine), il est bien plus rare de conserver le procès-verbal de la comparution au tribunal de d’une des ces femmes. Cependant les aléas de la conservation des manuscrits ont toutefois permis que parviennent jusqu’à nous l’écho des voix de Crispina de Thagore, d’Irène de Thessalonique et de ses compagnes, ou encore de Victoria d’Abitina, documents précieux qui attestent de cette parrhésia (autorité et liberté intérieure) qui faisait tant l’admiration des Anciens en général et que célébreront avec ferveur et enthousiasme les Pères de l’Eglise.

Selon les provinces et leurs gouverneurs, le sort des chrétiens était plus ou moins enviable. La région la plus éprouvée fut l’Orient où la persécution dura jusqu’en 313. Elle frappait au hasard des dénonciations et de la servilité des gouverneurs. Ceux qui le purent cherchèrent une protection dans la fuite, comme cette Macrine (la grand-mère de saint Basile de Césarée) qui vécut six ans dans les forêts froides et humides du Pont. Moins chanceuse fut Domnina, réfugiée avec ses deux filles dans une villa retirée à la campagne, elles furent trahies par leur régisseur. Arrêtées par la police municipale d’Antioche, elles préférèrent se noyer dans l’Oronte pendant un moment d’inattention de leurs geôliers plutôt que de subir les outrages habituels réservés aux femmes avant leur exécution… A Rome, il y eut peu de martyres appartenant à la vieille noblesse, celle-ci étant encore très largement païenne, si ce n’est la vierge Sotère qui était apparentée à la famille d’Ambroise de Milan. Toutefois la Ville ne cessera d’honorer le souvenir de la jeune Agnès, vénérée à l’égal des grands martyrs Laurent et Sébastien. Ailleurs comme en Gaule, Constance Chlore, le père de Constantin, se contenta de faire détruire les églises, et les communautés locales ne connurent pas, de fait, de martyrs lors de la grande persécution de Dioclétien. Il semble bien que l’épouse de Constance Chlore, Théodora, y soit pour quelque chose, étant probablement elle-même chrétienne : n’avait-elle pas nommé une de ses filles Anastasia (« Résurrection ») ?

Epoque de traques et de peur dont les communautés sortiront traumatisées, il fallait pourtant faire face. Les communautés sont dispersées, les pasteurs exécutés, arrêtés ou en fuite : on retrouve encore des femmes, souvent des veuves, qui entreprennent de récupérer les corps des victimes, quand cela était possible, pour les ensevelir décemment. Si le souvenir d’Irène de Rome est conservé par des cycles hagiographiques, les matrones Pompeia de Carthage ou Asclepia de Salone, qui accomplirent ces derniers gestes d’humanité, semblent bien être des figures historiques.

Et puis la tempête tomba aussi soudainement qu’elle était apparue : l’empereur Galère, qui fut un des initiateurs de la persécution, quelques jours avant sa propre mort, décida d’y mettre un terme devant l’acharnement que les chrétiens et les chrétiennes mettaient à survivre ; les païens eux-mêmes, comme à Alexandrie, n’hésitaient pas à cacher ces hors-la-loi d’un genre particulier, tant l’écœurement devenait général devant tant de sang versé. Et, chose incroyable, voilà que l’un des compétiteurs pour le pouvoir suprême en ce début du IVe siècle, non seulement se prenait d’intérêt pour l’Eglise, mais se présentait même comme son protecteur et son bras droit : Constantin allait devenir le premier empereur chrétien.