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Entretien avec... Maël GOARZIN
lundi 10 juin 2013
par Cécilia BELIS-MARTIN
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Maël GOARZIN, vous êtes tout à la fois philosophe et historien, votre sujet de thèse portant sur la « vie droite » dans l’Antiquité Tardive. Vous reconnaissez-vous d’abord comme philosophe ou comme historien ?

Une première réponse, qui a l’avantage d’être courte, mais qui évite en quelque sorte la question est celle-ci : je suis historien de la philosophie… Une deuxième réponse, plus développée, est nécessaire cependant pour comprendre ce qu’être historien de la philosophie veut dire, et quels sont les liens entre l’historien et le philosophe. En effet, je me considère avant tout comme un philosophe, et face aux textes que j’étudie, j’adopte une lecture philosophique et non historique. Ce qui m’intéresse avant tout dans un texte, ce n’est pas ce qu’il me révèle sur la réalité historique dont parle l’auteur ou dans laquelle le texte s’inscrit, mais la pensée ou le mode de vie philosophique véhiculés par l’auteur. En ce qui concerne ma recherche actuelle par exemple, je ne m’intéresse pas à la manière dont vivait réellement les hommes et les femmes de l’Antiquité Tardive, mais au mode de vie idéal qu’on leur propose à travers la biographie. Néanmoins, l’historien de la philosophie, pour comprendre la philosophie d’un auteur, a tout intérêt à faire appel à l’historiographie, car les textes étudiés s’inscrivent dans le temps et l’espace et ne peuvent donc pas être appréhendés sans une bonne connaissance du contexte historique dans lequel ils s’inscrivent. La philosophie étant un mode de vie, et non seulement un discours théorique (comme Pierre Hadot l’a bien mis en évidence en ce qui concerne la philosophie antique), son étude nécessite la prise en compte du contexte historique et social dans lequel telle ou telle philosophie a été vécue. La pensée n’est pas, me semble-t-il, désincarnée, et ce que l’histoire apporte au philosophe, c’est précisément un éclairage sur la réalité historique dans laquelle le philosophe s’inscrit : la prise en compte du philosophe en tant qu’homme et non seulement en tant que penseur. L’homme pense, certes, et c’est peut-être l’une des caractéristiques fondamentales du philosophe, mais l’homme vit, et parce que cet ancrage dans l’existence du philosophe a un impact sur sa philosophie, l’historien de la philosophie a besoin d’être historien autant que philosophe.

Vous avez choisi de poursuivre votre recherche en vous appuyant sur la lecture des biographies et hagiographies composées durant l’Antiquité Tardive. Comment le repérage de ces différents modes de vie proposés alors aux hommes de cette époque nous éclaire sur leurs aspirations et peuvent encore nous parler aujourd’hui ?

Ce qui m’intéresse dans les biographies, c’est avant tout la possibilité de voir vivre le philosophe ou le saint au quotidien, dans sa vie de tous les jours. Ce que le genre littéraire biographique apporte, c’est une focalisation parfois inédite sur les actions quotidiennes de celui dont on raconte la vie : ses habitudes alimentaires, ses relations avec les autres, son rapport à la prière ou à la contemplation, et sa manière de concilier cela avec le travail et l’action de manière générale… Par opposition aux textes plus théoriques, qui présentent parfois un modèle difficilement imitable, et qui décrivent de manière plutôt abstraite les différentes vertus du sage et du saint, les biographies nous présentent un modèle concret, plus proche de la vie quotidienne et donc plus facilement imitable ; imitable pour les lecteurs de l’époque, qui sont très attachés à ce genre littéraire (les biographies sont très nombreuses dans l’Antiquité Tardive, que ce soit en contexte païen ou chrétien), mais aussi par nous, lecteurs contemporains. Il y a en effet, dans l’Antiquité Tardive, un besoin assez fort de modèles à suivre, et si certains modèles sont contemporains, comme c’est le cas des premiers saints de l’Eglise dont on raconte la vie (les premiers martyrs et les moines du Désert, par exemple), d’autres modèles sont plus lointains. Par exemple, les Pères de l’Eglise ont souvent recours aux figures de l’Ancien Testament pour présenter un modèle de perfection. C’est le cas de Moïse, dont Grégoire de Nysse raconte la vie, et c’est également le cas, chez les philosophes, de Pythagore, dont Porphyre et Jamblique vont écrire la biographie, sept siècles après sa mort. Il n’est donc pas absurde, aujourd’hui encore, de prendre pour modèle les sages et les saints que nous présentent les biographes de l’Antiquité Tardive. Chaque époque a besoin de modèles à suivre, et peut faire retour vers le passé pour y trouver ce qu’elle cherche. Si la sagesse traverse les siècles, comme l’affirme Grégoire de Nysse au début de la Vie de Moïse, pourquoi ne pas utiliser, aujourd’hui, ces modèles antiques qui nous sont parvenus ? N’y a-t-il pas une actualité des modes de vie proposés dans l’Antiquité Tardive ? C’est précisément cette question et plus généralement l’intérêt de l’éthique antique pour une réflexion éthique contemporaine que je développe, au fil de mes lectures, dans la section « réflexions (in)actuelles » de mon carnet de recherche. C’est également à cette question que je m’intéresse dans le cadre d’un projet sur le stoïcisme réalisé en ce moment même pour Proethica, think tank en sciences morales basé à Genève.

Vous nous proposez de suivre votre recherche par le biais d’un carnet de recherche que vous avez ouvert tout récemment, « Comment vivre au quotidien ? L’éthique pratique dans l’Antiquité Tardive ». Comment est née l’idée d’un tel projet et comment s’articule-t-il avec votre travail universitaire ?

L’idée d’ouvrir un carnet de recherche comme je l’ai fait au mois de janvier dernier est d’abord liée à l’envie de communiquer mes recherches sur internet : avec la communauté de chercheurs d’une part, afin d’offrir une plus grande visibilité à mes recherches et d’ouvrir le dialogue avec les chercheurs intéressés par mon sujet de thèse ; et avec un public plus large, d’autre part, un public extra-universitaire. Le volet le plus important du carnet est étroitement lié à mon travail de thèse, dont je partage les avancées et les questionnements. Ce premier volet comprend également une part importante de partage de l’information (annonces de colloques, de publications ou d’appels à contribution, ainsi que compte-rendus de colloque ou de lecture). Pour les chercheurs intéressés par l’éthique dans l’Antiquité Tardive, mon carnet de recherche peut ainsi devenir une source d’information intéressante et un lieu d’échange permettant l’avancée de la recherche dans un domaine précis. Le deuxième volet de mon carnet de recherche, qui s’adresse à un public plus large, propose une réflexion éthique plus actuelle à partir de mes lectures des auteurs antiques. Ce sont les réflexions (in)actuelles que j’ai déjà mentionnées. L’idée du carnet de recherche est donc avant tout lié à la possibilité d’une collaboration entre scientifiques, dans le but de faire avancer la recherche dans un domaine, mais aussi à l’envie de communiquer les résultats de mes recherches à une plus grande échelle. Ce double objectif de mon carnet de thèse permet, à mon avis, de valoriser ma recherche d’une part, et de faciliter d’autre part l’accès à la recherche scientifique, en favorisant le dialogue entre les chercheurs et en exportant la recherche scientifique en dehors de l’université. Internet retrouve ainsi le rôle pour lequel il a été développé dans les années 1950, c’est-à-dire faciliter la communication entre les chercheurs des différentes universités, tout en l’élargissant à un public extra-universitaire.

Y a-t-il une ascèse particulière à laquelle doit se plier l’auteur d’un carnet de recherche comme le vôtre ?

Les différents billets de mon carnet de recherche sont avant tout le fruit d’un travail effectué pendant mon temps libre. Il exige donc une certaine rigueur, mais aussi et surtout une motivation qui, pour l’instant, ne manque pas. Les échos positifs, la création de nouveaux contacts, la reconnaissance des autres chercheurs et la visibilité auprès des personnes extra-universitaires sont une source de motivation suffisante pour le moment. Et si certains billets prennent du temps à écrire, la mise par écrit des idées étant parfois difficile, l’écriture est également une pratique heuristique, qui permet de synthétiser mes avancées, formuler mes hypothèses et même parfois de découvrir ce à quoi je n’avais pas encore pensé. De plus, tout ce qui est veille scientifique (annonce de colloques, de conférences, de publications, etc.) est finalement assez rapide. J’encourage donc tous les chercheurs à se lancer dans cette entreprise, qui prend un peu de temps, mais qui apporte surtout beaucoup, tant à la recherche elle-même qu’au rayonnement de la recherche. La plate-forme Hypothese.org permet d’ouvrir son carnet de recherche en quelques clics seulement. Seule exigence : avoir une idée de ce que vous voulez faire de votre carnet et votre affiliation institutionnelle. Ensuite, l’aventure peut commencer…

Dans votre blog, vous rendez compte d’un important colloque qui s’est tenu du 3 au 5 avril dernier à l’université de Paris Ouest-Nanterre, « Des dieux civiques aux saints locaux (IVe-VIIe siècle) », qui portait sur le culte des saints dans l’Antiquité Tardive. Tout en invitant nos amis internautes à prendre connaissance de votre texte in extenso, pourriez-vous nous redonner les principales conclusions ou les avancées majeures de ce colloque ?

Le colloque, qui posait la question du passage du culte des dieux païens au culte des saints chrétiens, plus particulièrement dans le contexte de la cité, a donné lieu à une présentation très nuancée de la question. Ainsi, les nombreuses études présentées au cours de ces trois jours ont dessiné une image complexe, qui permet de se défaire d’une vision réductrice présentant l’essor du culte des saints comme étant homogène dans l’ensemble du monde romain tardo-antique. Le passage du culte des dieux civiques aux culte des saints locaux ne peut pas être décrit unanimement en terme de substitution, mais s’avère être un phénomène bien plus complexe. Le colloque a bien montré que l’essor du culte des saints n’était pas nécessairement lié au déclin des cultes et rites païens, et que l’un n’implique pas nécessairement l’autre. Finalement, le modèle occidental a pu être relativisé par l’étude des saints d’Orient, qui sont venus nuancer la perception de la question du culte des saints dans l’ensemble du bassin méditerranéen. Un colloque intéressant donc, qui m’a permis, en tant que philosophe, de ne pas oublier l’importance du travail d’historien !

Un prochain colloque ou un coup de cœur pour un livre que vous aimeriez nous conseiller ?

Je vous conseille le dernier ouvrage d’Alain Le Boulluec (EPHE), Alexandrie antique et chrétienne. Clément et Origène (Institut d’Etudes Augustiniennes, Paris, 2012), dont les études approfondissent plus particulièrement le système de pensée chrétien et païen à Alexandrie à une époque donnée, en l’occurrence à l’époque de Clément et Origène, montrant ainsi la nécessité, lorsqu’on étudie la pensée d’un auteur, de prendre en compte le contexte historique dans lequel il évolue.

Merci Maël Goarzin.

 
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