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Gorgonia ou la sainteté des gens ordinaires
mercredi 5 juin 2013
par Pascal G. DELAGE
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Fille de l’évêque de Nazianze, Grégoire l’Ancien et de Nonna, Gorgonia était née probablement vers 328. Toute jeune, fut mariée jeune à un citoyen d’Iconium, Alypios, vers 345. Cependant selon une hypothèse de J. Bernardi [1], Gorgonia aurait pu naître beaucoup plus tôt, soit vers 310/15 et même être mariée dès avant la naissance de ses frères cadets (329/333), Grégoire et Nonna s’étant mariés vers 305. Gorgonia pourrait encore être la fille d’une première union de Grégoire qui, devenu veuf, aurait épousé Nonna. S’expliquerait ainsi que Grégoire de Nazianze semble bien peu connaître cette sœur aînée qui vécut loin de la demeure familiale.

Ce « décalage généalogique » expliquerait ainsi que le gendre de Gorgonia ait le même âge que Grégoire de Nazianze mais il était aussi fréquent de donner de très jeunes femmes en mariage à des hommes bien plus âgés tant dans les milieux chrétiens que païen. Gorgonia donnera cinq enfants à Alypios dont trois filles, Eugenia, Nonna et Alypiana. Selon Elie de Crète (VIIIe siècle), les deux autres enfants de Gorgonia furent des garçons qui devinrent évêques par la suite.

Grégoire de Nazianze, alors prêtre, lui consacra une son oraison funèbre [2] lorsqu’elle mourut vers 370, louant sa vertu et la sagesse dont elle faisait preuve en se tenant le plus souvent en silence. Grégoire rappelle surtout son haut-fait de gloire : avoir œuvré à la conversion de son époux Alypios qu’elle conduisit au baptême comme Nonna l’ancienne avait pareillement converti son propre époux. Partageant son temps entre la bonne tenue de la maison, la catéchèse des siens et la recherche de Dieu, Gorgonia esquissait ainsi selon son frère un chemin spirituel qui soit propre à la condition des femmes mariées : Elle fut chaste sans orgueil car elle mêla au mariage la beauté du célibat et prouva qu’aucun des deux états ne lie complètement soit à Dieu soit au monde mais qu’aucun en revanche n’en sépare… Ce n’est pas en effet parce qu’elle a été liée à la chair qu’elle a été séparée de l’esprit, ce n’est pas parce qu’elle a eu son mari pour chef qu’elle a ignoré le premier chef [3].

Gorgonia devait mourir en 370 à Iconium en Lycaonie où elle vivait depuis son mariage des suites d’un accident de voiture, ces accidents de litières tirées par des mules ou des chevaux n’étant pas rares dans l’antiquité. Soucieux de laisser une image édifiante de sa sœur mais aussi de redorer le blason religieux de la famille - celle-ci a alors à faire face aux murmures qui pouvaient naître de l’attitude de Césaire, le frère cadet de Gorgonia qui continuait à fréquenter la cour de l’empereur arien Valens -, Grégoire va tisser un pieux récit auréolant de miracles des derniers instants de la vie de sa sœur. Elle guérit d’abord miraculeusement de blessures dues à son accident refusant par pudeur de voir un médecin. Se tirant alors nuitamment de sa couche, elle se rendit auprès de l’autel (dans une pièce de sa domus ?) où elle se frotta du pain et du vin consacré persuadée d’en obtenir sa guérison. Profitant de ce répit inespéré, elle reçut dans les jours qui suivirent le baptême et obtint en même temps que son époux reçoive à son tour les sacrements de l’initiation chrétienne [4].

Le répit fut de courte durée et Gorgonia tomba à nouveau malade. L’évêque du lieu, Faustinos vint l’assister sur son lit de mort. Son époux ne devait lui survivre que de quelques mois. Grégoire conçut ainsi son épitaphe : Ses biens, sa chair, ses os, Gorgonion a tout offert au Christ ; elle n’avait laissé que son mari ; et le mari même, elle ne l’a pas quitté pour longtemps, mais lui aussi elle l’a emporté tout à coup, le glorieux Alypios. Heureux époux d’une femme très heureuse ! Maintenant que l’eau lustrale vous a purifiés de vos souillures, vivez régénérés [5].

De Gorgonia, outre l’oraison funèbre et trois épigrammes funéraires, Grégoire dresse encore la silhouette en un verset dans l’un de ses poèmes : « Telle une sorte de prêtresse de Dieu, elle aida les autres, tout en respectant les choses du temps, à ne pas négliger celles de l’éternité » [6], faisant d’elle un « modèle nouveau de la femme » hérité des vertus traditionnelles attachées à la vocation domestique de la femme comme la sage réserve (sophrosunè), la pudeur et la chasteté, revisitées par l’inflexion ascétique propre au christianisme : Quelle femme était plus digne de se montrer ? Et qui se montra moins, restant inaccessible aux regards des hommes ? Qui, plus qu’elle, connut la mesure dans la tristesse comme dans la joie […] Qui modéra autant ses regards ? Qui se moqua du rire jusqu’à trouver excessive l’ébauche d’un sourire ? Qui, mieux qu’elle, disposa des portes de ses oreilles ? Et qui, mieux qu’elle, les ouvrit aux paroles divines ? Et qui, mieux qu’elle, fit de son intelligence le guide de sa langue pour dire les prescriptions de Dieu ? Qui fixa une telle règle à ses lèvres ? [7]. Les fards, les teintures, les tableaux vivants, la beauté des formes qui passe, elle les abandonna à celles qui sont dans les théâtres et dans les carrefours [8].

 

[1] Introduction aux Œuvres poétiques de Grégoire de Nazianze, CUF, 2004, p. XI-XII

[2] Oraison 8

[3] Oraison 8, 8

[4] Oraison 8, 15-16

[5] Epigramme 103

[6] Carmen, 2, 1, 90

[7] Oraison 8, 15

[8] Oraison 10, 22