Caritaspatrum
Accueil du siteLES MERES DE L’EGLISE ET AUTRES DAMESLes Cappadociennes
Dernière mise à jour :
vendredi 15 décembre 2017
Statistiques éditoriales :
791 Articles
1 Brève
73 Sites Web
34 Auteurs

Statistiques des visites :
203 aujourd'hui
418 hier
508626 depuis le début
   
Macrine la Grande
dimanche 5 mai 2013
par Pascal G. DELAGE
popularité : 14%

Aînée d’une famille noble de Cappadoce, Macrine est la fille de Basile, rhéteur renommé de Néocésarée dans le Pont et d’Emmilia. Née vers 327, sa mère rêve que son premier enfant sera une nouvelle Thècle. Viendront ensuite Basile (le futur évêque de Césarée), Grégoire (futur évêque de Nysse), Naucratios, quatre autres filles et Pierre (qui deviendra évêque de Sébaste). Alors que Macrine n’a pas douze ans, Basile arrange pour elle un heureux mariage avec un jeune homme « à peine sorti des écoles » (il avait donc 24/25 ans). Celui-ci mourant fort inopinément, Macrine a le front de s’opposer à son père et de choisir résolument la « vie angélique » : elle « se détermina à vivre désormais pour elle-même, décision qui s’avéra plus ferme qu’on ne l’eût attendu de son âge ».

A la mort de Basile l’Ancien vers 341-345, elle incita sa mère à transformer leur maison familiale d’Annisa dans le Pont en communauté religieuse. C’est alors que Basile, son frère cadet revint d’Athènes - en 355 - et qu’il envisageait de s’installer comme rhéteur : alors qu’elle l’avait trouvé exagérément exalté par le sentiment de son talent oratoire, dédaigneux de toutes les dignités et exalté par sa prétention au-dessus des notables de la province, elle l’attira si rapidement à l’idéal de la philosophie que, renonçant à la célébrité mondaine et méprisant la gloire que lui valait son éloquence, il passa comme un transfuge à la vie laborieuse de travaux manuels, se préparant par sa pauvreté parfaite une voie sans obstacle vers la vertu [1]. Le témoignage de leur frère Grégoire est irrécusable, c’est bien Macrine qui a converti son frère à la vie ascétique. Or, jamais Basile ne cite le nom de sa sœur, comme s’il avait voulu occulter sa mémoire. Car à côté de Macrine, il y a une ombre, celle d’Eusthate, l’évêque de Sébaste. Cette haute figure et étrange figure spirituelle était le fils d’un évêque du Pont qui avait été un temps disciple d’Arius à Alexandrie, mais qui fut rapidement attiré par la vie ascétique qu’il va introduire en Asie Mineure, son pays natal. Et il ne tarde pas à s’attirer les foudres des évêques réunis en concile à Gangres vers 340 sous la présidence du fameux Eusèbe de Nicomédie. On lui reproche, ainsi qu’à ses disciples, une attitude par trop libertaire qui bouleverse l’ordre public : des hommes et des femmes abandonnent leur conjoint, les esclaves quittent leurs maîtres, ils se tiennent à distance du clergé marié et organisent des assemblées particulières dans la montagne, les femmes portent des vêtements d’hommes et se font couper les cheveux courts… Quoi qu’il en soit de ces condamnations, des disciples toujours plus nombreux accompagnent Eusthate et vers 350, Macrine entraîne sa mère et son jeune frère Naucratios à quitter la ville pour se retirer dans leur propriété isolée d’Annisa, pour vivre non loin d’Eusthate une vie conforme à ses principes ascétiques.

C’est là que Macrine présentera Basile à son maître spirituel qui deviendra alors celui de Basile. Ce dernier se souvient : Combien de fois ne nous as-tu pas visités dans le monastère des bords de l’Iris […] ? Combien de jours avons-nous passés dans le village de l’autre rive, chez ma mère, où comme des amis nous nous entretenions mutuellement discourant de jour comme de nuit ? [2]. D’ailleurs en dépit de son ascétisme dérangeant, Eusthate fut élu évêque de Sébaste avant la conversion de Basile et il participera comme Basile à la lutte contre l’arianisme, et fut, à cause de cela, exilé en Illyrie. Les choses se gâtèrent dans les années 370, Eusthate supportant mal l’influence grandissante de Basile, refusera en particulier de le suivre sur la question de divinité de l’Esprit Saint. La rupture était consommée en 377, Basile avait obtenu la condamnation des « pneumatomaques » [« ceux qui combattent l’Esprit »] et donc celle d’Eusthate ; en dépit des efforts de réconciliation de Basile, le vieil évêque-ascète allait mourir isolé et c’était Pierre, le dernier fils d’Emmilia qui devait lui succéder sur le siège épiscopal de Sébaste.

C’est ce contexte brûlant qui explique que ni Grégoire de Nysse ne mentionne Eusthate dans la biographie qu’il consacre à sa sœur, ni Basile ne fasse allusion à cette sœur à qui il devait sa conversion ascétique. L’esprit d’Eusthate se retrouve pourtant bien dans le style de vie que va élire Macrine, faisant de la villa familiale un lieu d’hospitalité et de charité où les distinctions entre maîtresses et esclaves sont abolies, les unes et les autres pratiquaient une recherche de perfection spirituelle qui élève au-dessus des contingences de la chair : Comme tout prétexte de vie trop mondaine leur avait déjà été enlevé, Macrine persuade sa mère de renoncer à son mode de vie accoutumé et à ses manières de grande dame ainsi qu’aux services qu’elle avait jusqu’alors l’habitude de recevoir de ses servantes, pour prendre les sentiments du commun et partager le mode de vie des vierges qu’elle avait auprès d’elle, après en avoir fait, d’esclaves et de servantes qu’elles étaient, des sœurs et des égales [3]. L’enthousiasme ascétique éveillé par Eusthate allait de pair avec une libération de la femme et la reconnaissance d’un statut autonome et d’une égale dignité. L’idéal de virginité et de continence ainsi choisi devenait signifiant de la Bonne Nouvelle évangélique dans le Christ : il n’y a plus ni homme ni femme, ni esclave ni maître ; pour les fils de Dieu, il n’y a plus de loi humaine. Un diacre protégé de Basile, Glycérios, profite d’une fête religieuse pour improviser une danse sacrée avec des jeunes filles, puis prendre la campagne en leur compagnie afin de les convertir à la vie ascétique (les pères de familles réagirent violemment et Basile dut temporiser).

Autour de Macrine et de sa mère, se retrouvent leurs anciennes esclaves mais aussi des jeunes filles abandonnées enfants, qu’elles avaient recueillies, et encore des femmes de la haute aristocratie comme Vétiana, la fille d’un sénateur, ou la diaconesse Lampédia. A côté du monastère de Macrine, son frère Pierre, qu’elle avait élevé, dirigeait une communauté d’hommes de l’autre côté de l’Iris, préfigurant les « monastères doubles » de Basile. Si ce dernier ne dit mot de sa sœur, Grégoire, leur frère cadet, élevé lui aussi par ses soins, ne cessera de redire sa dette et son admiration à celle qu’il considère comme son didascale (son « pédagogue »), véritable figure de la sagesse chrétienne qu’elle incarne par le choix de la « vie philosophique », et qui est particulièrement perceptible dans son attitude sereine devant la mort. Le Traité de l’âme et de la résurrection de Grégoire garde la mémoire du dernier entretien du frère et de la sœur à Annisa. Même si le discours est fictif, il témoigne cependant quelque chose de l’intelligence spirituelle et de la capacité de réflexion hors pair de Macrine : elle aurait pu tenir de tels propos, auraient reconnu ceux qui la connaissaient. Ce dialogue philosophique se présente à la manière des dialogues platoniciens : on pense aux figures de Socrate et de Diotime, cette femme de Mantinée dont Socrate dit avoir reçu le seul enseignement convainquant sur la définition de l’amour, mais plus encore au Phédon, car Macrine, agonisante et consolant son frère, renvoie explicitement à Socrate, sur le point de prendre la ciguë, réconfortant lui aussi ses disciples avec courage et force d’âme.

Pour Grégoire, Macrine est la philosophe qui atteste de la vérité par une expérimentation de celle-ci et qui ne veut plus se contenter d’idées abstraites. Elle a trouvé ce chemin de vie en se mettant à l’écoute de la Parole de Dieu et elle y renvoie son frère : « La vérité n’est pas ainsi, et même si nous sommes dans l’impossibilité de te répondre avec la même éloquence, la parole de vérité sur ce sujet est déposée dans les trésors cachés de la Sagesse ». La jeune femme ne cessera de faire faire ce passage à ses frères (et peut-être à d’autres), qui va de la culture antique et rhétorique à un humanisme qui s’enracine dans une pratique évangélique. Maîtresse de sagesse chrétienne, Macrine est aussi cette mère spirituelle qui découvre non seulement à Basile sa vocation mais qui dirige aussi sa propre mère et son frère préféré, Naucratios, celui qui l’avait suivi le premier dans les solitudes de l’Iris, « se tournant vers la vie solitaire et pauvre, n’emportant avec lui rien d’autre que lui-même » [4], et qui périt accidentellement à la pêche alors qu’il était parti assurer le ravitaillement des communautés. Par ailleurs, si ses sœurs sont mariées, plusieurs de ses nièces deviendront à leurs tours moniales. Vivre de l’Evangile : rappelons-nous que pour Basile, l’ascèse ne consistait qu’à prendre au sérieux la Parole de Dieu : Nous nous glorifions d’avoir des couvents d’hommes et de femmes qui mènent une vie de citoyens des cieux, qui ont crucifié leur chair avec ses passions et ses convoitises, qui ne s’inquiètent ni de la nourriture, ni du vêtement, et qui, à l’abri des distractions et assidus auprès du Seigneur, persévèrent nuit et jour dans la prière. Leur bouche ne célèbre pas les œuvres des hommes mais ils chantent continuellement des œuvres à notre Dieu, et ils travaillent de leurs mains, afin de pouvoir partager avec les indigents [5].

Les communautés féminines n’auront pas de règles particulières ; leur vie devait ressembler à l’idéal de Macrine, Basile demandant seulement que la profession monastique devienne publique, dans les mains de l’évêque, acte ecclésial par excellence et qui repose sur l’engagement libre et responsable de la jeune femme : « On appelle vierge celle qui de son plein gré s’est offerte au Seigneur, a renoncé au mariage et a préféré la vie de sainteté ». Quel hommage implicite à sa sœur aînée et à sa ferme sainteté ! Et si philosopher, c’est apprendre à mourir, laissons la parole à Grégoire : Lorsqu’elle me vit près de la porte, elle se souleva sur un coude, incapable d’accourir vers moi, car la fièvre avait déjà consumé ses forces. Cependant, prenant appui de ses mains sur le sol et se soulevant de son grabat autant qu’elle le pouvait, elle s’efforçait de me faire l’honneur de venir à ma rencontre. Pour moi, j’accourrai auprès d’elle et, prenant dans mes mains son visage incliné à terre, je la redressai et lui fis reprendre la position allongée qu’elle avait auparavant. Et celle-ci de tendre les mains vers Dieu et de dire : « Tu m’as encore enrichie de cette grâce, ô Dieu, et tu ne m’as pas privée de ce que je désirais, puisque tu as poussé ton serviteur à faire une visite à ta servante ». Pour ne pas m’affliger davantage, elle essayait d’adoucir ses gémissements, elle s’efforçait comme elle le pouvait de cacher l’oppression de sa respiration, elle cherchait par tous les moyens à créer un climat plus joyeux, commençant à tenir elle-même des propos plaisants et nous en fournissant l’occasion par des questions qu’elle nous posait. Mais dans la suite de notre entretien fut évoqué le souvenir du grand Basile ; mon âme alors perdit courage et, dans ma tristesse, j’inclinais à terre mon visage, cependant que des larmes jaillissaient de mes yeux. Mais elle, loin de se laisser aller à partager notre douleur, fit de cette mention du saint le point de départ d’une plus haute philosophie, et elle se mit à développer de si grands sujets - dissertant sur la nature humaine, découvrant la divine providence cachée dans les épreuves et exposant ce qui a trait à la vie future comme si elle était inspirée par l’Esprit Saint - que mon âme se croyait dégagée, ou presque, de la nature humaine, soulevée qu’elle était par ses paroles et prenant la place, sous la conduite de son discours, à l’intérieur des sanctuaires célestes ! [6].

Macrine devait mourir le 19 juillet 379, quelques mois après Basile. Son frère Grégoire qui était accouru à Annisa, l’assista ainsi dans sa pâque et recueillit sa dernière prière : elle entreprit de raconter ce qu’avait été sa vie depuis sa jeunesse (…) Elle racontait aussi tous les événements de la vie de nos parents dont elle avait souvenance, tant ceux d’avant ma naissance que ceux des années qui suivirent. Le but de son récit, c’était l’action de grâce envers Dieu [7] pouvant ainsi témoigner que jusqu’au bout Macrine fut fidèle à son idéal, vivre « comme un ange », « au-dessus de la nature ». Grégoire de Nazianze, l’ami de Basile, lui dédia aussi une épitaphe funéraire : C’est une vierge resplendissante qu’enveloppe ma poussière - vous en avez peut-être entendu parler - Macrina, l’aînée des enfants de la noble Emmilia ; elle se cachait aux yeux des hommes, et maintenant elle est dans toutes leurs bouches, elle a une plus grande gloire qu’eux tous [8].

 

[1] Grégoire de Nysse, Vie de Macrine, 6 ; trad. P. Maraval

[2] Ep. 223

[3] Vie de Macrine, 7

[4] Vie de Macrine, 8

[5] Ep. 207

[6] Vie de Macrine, 17

[7] Vie de Macrine, 20

[8] Epigramme 163