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Accueil du siteLES MERES DE L’EGLISE ET AUTRES DAMESOn a encore oublié Mme Tertullien !
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La naissance d’une littérature pour femmes
samedi 24 mai 2008
par Pascal G. DELAGE
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Tout autant que les traités moraux des Pères, les textes apocryphes nous font plonger dans ce monde des femmes « bien-nées » et cultivées qui passaient alors au christianisme (mais quid des paysannes de la région d’Antioche ou des lavandières du Transtévère ?) et qui entendaient bien disposer de leur vie comme elles l’entendaient pour vivre la nouveauté évangélique. Quitte à se défausser de leurs devoirs conjugaux sur une servante s’il le fallait, comme l’héroïne des Actes d’André : « Maximilla imagina ce qui suit. Elle fit appeler une jeune servante, très belle et de nature excessivement dissolue (la morale chrétienne était sauve !) du nom d’Eucleia, et lui dit ce qu’elle avait sur le cœur : « Je t’octroierai tout ce que tu souhaites, si tu fais un pacte avec moi et gardes le secret que je te confie ». Après avoir communiqué à Eucleia ce qu’elle voulait et reçu toute assurance de sa part selon son désir de vivre désormais dans la pureté, elle put jouir de la paix que voici pendant un temps considérable. Ainsi qu’il est d’usage pour une femme de revêtir les apprêts de l’ennemi, elle en para Eucleia et lui ordonna de coucher à sa place avec son époux ». Retour aux parures du diable et même processus d’idéalisation à l’œuvre : si les textes des Actes apocryphes à partir de la fin du second siècle sont bien les révélateurs des aspirations de leurs lecteurs et surtout de leurs lectrices – car ces dames lisent et elles sont les principales destinataires de ces textes -, la réalité du quotidien des femmes chrétiennes devait rester en deçà des discours exhortatifs des docteurs comme Tertullien, Clément d’Alexandrie ou Origène, tout comme de l’utopie apocryphe qui voulait abolir la conjugalité en tant qu’assujettissement de la femme à l’homme.

Ces textes ont pourtant ceci de commun : ils apparaissent à la même époque, celle où se fait plus précise l’interdiction faite aux femmes de prendre la parole dans l’assemblée et d’enseigner, tant chez Tertullien qu’Origène . Les femmes n’ayant plus voix au chapitre – en tout cas tel était le vœu des pasteurs –, devait naître alors un autre médium, celui d’un discours spécifiquement adressé aux femmes, et spécialement à celles qui entraient dans l’ordre des consacrées. Après Sur le voile des vierges de Tertullien, Cyprien revient, - et c’est maintenant un évêque qui prend le stylet -, sur la place de ces femmes dans la communauté avec l’ouvrage intitulé Sur la tenue des vierges ; on trouve aussi deux homélies syriennes du IIIe attribuées à Clément de Rome qui, tout en insistant sur la beauté de la vie ascétique, veulent éclairer les « renonçants » sur les difficultés de ce genre de vie et le danger de la mixité dans le cadre familier de leurs demeures. Les pasteurs ont le souci d’organiser et de protéger la vie de ces femmes comme de bons patres familias. Toutefois, lorsque Méthode d’Olympe consacrera un traité à la virginité à la fin du IIIe siècle, il le fera sous la forme littéraire d’un banquet fictif (réminiscence platonicienne) qui met en scène dix femmes débattant ensemble des mérites respectifs du mariage et du célibat, rencontre animée par Thècle : le nom de cette dernière n’est pas anodin puisque c’est celui de la plus célèbre des héroïnes de la littérature apocryphe.

En fait, un tout petit nombre de femmes, certes choyées par les communautés locales, opte pour une vie de renoncement et d’ascèse. Pour l’immense majorité des chrétiennes qui sont des femmes mariées et mères de familles, il s’agit d’inscrire plus humblement la nouveauté de l’Evangile dans leur vie quotidienne, comme le décrit l’auteur de la Lettre à Diognète : « Les chrétiens se répartissent dans les cités grecques et barbares suivant le lot échu à chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour le vêtement, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle… Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère. Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants mais ils n’abandonnent pas leurs enfants. Ils partagent tous la même table, mais non la même couche. Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre mais sont citoyens du ciel ».

Membres d’une petite communauté animée par un évêque, quelques prêtres et/ou docteurs, les chrétiennes partagent ainsi avec leurs époux cette citoyenneté céleste en recevant les mêmes sacrements qu’eux, ayant accès aux mêmes textes sacrés et à leurs commentaires, en pratiquant l’aumône ou les autres œuvres de bienfaisance. Les plus fortunées d’entre elles recueillent dans leur maisonnée quelques orphelins et se permettent même d’offrir asile à quelques penseurs dissidents : le jeune Origène a été recueilli par une riche matrone d’Alexandrie qui hébergeait aussi un maître gnostique. La dame avait l’hospitalité œcuménique. D’ailleurs le même Origène trouvera régulièrement un appui et une aide auprès des femmes « bien-nées » : il bénéficiera ainsi de la générosité d’Ambroise, mais aussi de son épouse Marcella et de sa sœur Tatiana qui mirent à sa disposition des moyens de travail considérables comprenant toute une batterie de secrétaires et des rouleaux de papyri, denrée fort onéreuse. En Cappadoce, Juliana lui procure le texte de la Bible de Symmaque pour lui permettre de poursuivre son travail d’exégète. La présence de ces riches matrones est un élément non négligeable dans le dispositif missionnaire des jeunes communautés chrétiennes et la trajectoire personnelle des Pères. L’empereur Valérien ne s’y trompa pas lorsqu’il déclencha une offensive générale contre les chrétiens en 258 : il ordonna que les femmes de qualité soient dépouillées de leurs biens et envoyées en exil. Les femmes étaient le nerf de la guerre et, quoi qu’il en soit des dispositions qui tendaient à les écarter du gouvernement des congrégations, certaines étaient perçues par les païens comme les véritables responsables de la communauté. Ainsi Jérôme rapporte qu’à la fin du IIIe siècle, le philosophe néo-platonicien Porphyre se gaussait de ces chrétiens dirigés par un « sénat de femmes » .