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Accueil du siteLES MERES DE L’EGLISE ET AUTRES DAMESLes Cappadociennes
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Nonna, épouse et mère d’évêque
vendredi 5 avril 2013
par Pascal G. DELAGE
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Fille de Philtatios et de Gorgonia, née vers 285/90 [1], Nonna appartient à l’aristocratie cappadocienne, ses parents étant citoyens de la ville d’Iconium. Elle appartenait à une famille anciennement chrétienne, « rejeton toujours florissant d’une race consacrée » [2] et était sœur d’Amphilochios qui devint rhéteur et dont un fils homonyme fut évêque d’Iconium à la fin du IVe siècle. Quoiqu’il en soit des convictions chrétiennes de ses parents, elle fut donnée en mariage à Grégoire, un riche propriétaire d’une quarantaine d’années, vivant à Nazianze (Cappadoce), cité dont il est probablement le patron mais qui était hypsistarien, « adorateur du Très-Haut », membre d’une secte monothéiste qui mêlait à un fond de zoroastrisme des influences juives. Le mariage eut lieu vers 305/10 et demeura longtemps infécond. Cela n’empêcha pas Nonna de mener son époux au baptême vers 325 : Dans le domaine des choses de Dieu, elle n’eut pas de scrupule à se faire son éducatrice dira d’elle son fils Grégoire : cela n’eut pas l’heur de plaire à la mère du nouveau chrétien qui déshérita alors son fils.

Peu de temps après - en 329, l’époux de Nonna fut ordonné évêque de sa cité, il avait alors cinquante ans. Il semble bien que ce soient les évêques en route vers le concile de Nicée et que le couple avait hébergé qui appelèrent Grégoire à l’épiscopat. Les enfants tardaient toujours à venir jusqu’à ce que naisse une fille, Gorgonia, puis un garçon vers 330, Grégoire (qui comparera souvent ses parents à Abraham et Sara en raison de leur naissance tardive) puis viendra ensuite Césaire : Sarah fut sage d’honorer son cher époux ; mais toi, ma mère, tu as fait de ton noble mari d’abord un chrétien, puis un prêtre éminent alors qu’il était si loin de la lumière. Anne, tu as enfanté le fils bien-aimé que tu avais tant souhaité ; et tu l’as donné au temple, ce Samuel, pour qu’il en fut un chaste serviteur. La seconde Anne a reçu dans son giron le grand Christ ; Nonna, elle, a acquis la gloire de l’une et de l’autre. Et, enfin, c’est dans l’église, en priant, qu’elle a déposé en offrande son propre corps [3].

Selon J. Bernardi, la fille aînée, Gorgonia, serait née bien plus tôt, vers 310/15, et elle aurait même pu être mariée avant la naissance de ses frères cadets. Grégoire laissera de sa mère le portrait d’une femme au christianisme austère, intransigeant, âme de la communauté familiale comme de la cellule villageoise. Elle n’avait jamais tourné le dos à l’autel dans l’église, ni craché une seule fois sur le dallage du sanctuaire ( !) et surtout elle n’avait jamais tenu la main ni baisé les lèvres d’une païenne [4]. On devine presque sa silhouette toute voilée de noir, un peu en retrait, mais bien présente, l’œil vif, tout à l’écoute de l’hôte qui arrive, garante de l’orthodoxie des siens, et l’on sait la panique qui saisit Grégoire à l’idée d’avoir à apprendre à sa mère que son frère Césaire allait prendre un poste officiel vers 361 à la cour de l’empereur apostat Julien… Grégoire le jeune usa de toute sa persuasion pour dissuader son cadet d’accepter un tel honneur qui aurait pu pourtant lui ouvrir les portes du Sénat de Constantinople. Grégoire se souvient de l’accueil que réservait sa mère à ses fils à leur retour à Nazianze : « Grégoire », criais-tu, quand, dans les parterres couronnés de fleurs, tu venais, ma mère, au-devant de ceux qui arrivaient d’une terre étrangère, ouvrant tes bras aimés à tes fils aimés, « Grégoire », criais-tu, et ton sang maternel bouillonnait pour tes deux fils, mais surtout pour celui qu’a nourri ton sein. C’est pourquoi je t’ai, ma mère, honorée de tant d’épigrammes [5].

Une telle figure de femme dut faire autant pour le l’établissement de la foi chrétienne en sa cité que bien des homélies de son fils qui chérissait de tout son coeur cette mère qui l’avait reçu comme un nouvel Isaac : Ma mère, pour tout dire d’un mot, était la digne compagne d’un tel homme [Grégoire l’Ancien] et elle ne lui cédait en rien ; elle sortait d’une famille pieuse, et elle était encore plus pieuse que les siens ; par son corps, elle n’était qu’une femme, mais par son caractère elle était au-dessus des hommes (…) Désirant voir naître dans sa maison un fils - joie que souhaitent bien des gens - ma mère s’adressa à Dieu, le priant d’exaucer son désir ; dans son ardeur, elle offre au Seigneur le fils qu’elle demandait Elle devançait ainsi par son empressement le don qu’elle recevrait. Cette prière ne resta pas vaine et ma mère eut bientôt un gage de son efficacité dans une vision qui lui fit entrevoir ce qu’elle désirait : elle vit clairement mon visage et entendit mon nom. Cette vision accordée à ma mère pendant la nuit se réalisa : je naquis [6].

Nonna dirigea fermement la maison de l’évêque de Nazianze qui était maintenant presque centenaire et qui avait ordonné prêtre son fils contre son gré à la fin de l’année 361. Elle maria sa fille à un notable d’Iconium (un parent éloigné ?) mais elle dut par la suite faire face coup sur coup à la disparition de Césaire en 369, alors que ce dernier avait contracté au cours de sa magistrature des dettes importantes, puis de sa fille Gorgonia en 370. Nonna survécut encore à son époux quasi-centenaire qui mourut au début de l’année 374. Elle-même disparut probablement en 377, ce qui expliquerait que son fils ne lui ait pas consacré l’éloge funéraire que l’on prononçait à l’occasion du premier anniversaire du trépas quoiqu’il en soit de la vive affection que portait Grégoire à sa mère : il se préparait alors à rejoindre la communauté nicéenne de Constantinople. Il reste cependant des traces de cet éloge juste esquissé et que Grégoire introduira plus tard dans l’éloge funéraire qu’il avait prononcé pour son père en 375 [7].

Nonna quitta ce monde alors qu’elle se tenait en prière à l’église - La foi a transporté Enoch et Elie et parmi les femmes, ma mère la première ; la sainte table le sait puisque c’est de là qu’au milieu de sacrifices non sanglants fut enlevée ma chère Nonna, dont le corps restait encore en prière [8] et elle fut inhumée dans l’église familiale du domaine d’Arianze dans la même tombe que Césaire : L’âme ailée de Nonna s’en est allée vers le ciel, mais son corps, au sortir de l’Eglise, c’est près des Martyrs que nous l’avons reposé. Martyrs, accueillez cette grande hostie, cette chair qui a tant souffert et suivi l’exemple que vous aviez donné en versant tous votre sang, oui, votre sang, puisqu’elle a par ses longues souffrances mis fin au grand pouvoir de celui qui perd les âmes [9]. Grégoire ne devait lui consacrer pas moins de 54 épigrammes funéraires (à titre de comparaison, il en consacra 12 à son ami Basile et 12 à son père Grégoire), ce qui est peu dire sur l’amour qu’il portait à sa mère dont témoigne encore cette dernière épigramme : L’une s’illustre par les travaux domestiques, l’autre par ses bienfaits ou sa chasteté, telle autre par les œuvres de sa piété et les tourments qu’elle inflige à sa chair, par ses larmes, par ses prières, par les soins que ses mains donnent aux pauvres ; mais Nonna, c’est par toutes ces vertus qu’elle doit être célébrée ; et s’il est permis d’appeler cela une fin, elle est morte en priant [10].

 

[1] J. Bernardi, Introduction aux Œuvres poétiques de Grégoire de Nazianze, CUF, 2004, p. XI-XII

[2] Grégoire de Nazianze, Epigramme 38

[3] Epigramme 27

[4] Epigramme 53

[5] Epigramme 30

[6] Grégoire de Nazianze, Le dit de sa Vie, 60-80 ; trad. A. Lukanovich

[7] Discours 18

[8] Epigramme 49

[9] Epigramme 33

[10] Epigramme 31