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Emmelia, la mère des « Pères Cappadociens »
mardi 5 mars 2013
par Pascal G. DELAGE
popularité : 9%

Issue d’une famille chrétienne, Emmélia fut orpheline très tôt, son père - un Cappadocien, peut-être de Césarée – ayant été exécuté pour avoir provoqué la colère d’un empereur (Maximin Daïa en 311-313, mais plus probablement Licinius entre 314 et 324) sans que soit connue autrement la raison de cet impérial courroux. Il est peu probable que cette condamnation ait été prononcée en raison de la foi chrétienne du père d’Emmélia, ses saints descendants n’auraient pas alors manqué de le signaler… Ayant perdu peu de temps après sa mère, Emmelia (au témoignage de son fils Grégoire de Nysse) « aurait aimé choisir la vie ascétique, mais comme elle était orpheline de père et de mère et que, parce qu’elle se distinguait par la grâce de son corps, la renommée de sa beauté en poussait beaucoup à la rechercher en mariage ; comme en outre elle aurait couru le risque, si elle ne s’était volontairement accordée à quelqu’un, de souffrir contre son gré quelque violence, car ceux qui étaient pris de passion pour sa beauté s’apprêtaient à l’enlever, elle choisit un homme connu et réputé pour la dignité de ses mœurs, se procurant ainsi un protecteur pour sa propre vie » [1].

Cet « homme connu » était un rhéteur célèbre de la cité de Néocésarée (Pont), Basile, dont les propres parents avaient confessé la foi lors de la grande persécution de Dioclétien. Le mariage eut lieu vers 325/326. Emmélia avait une quinzaine d’années, Basile, une dizaine d’années de plus qu’elle. Enceinte presque chaque année, Emmelia donnera naissance à cinq filles et quatre garçons. L’ainée, née vers 328, fut une fille, Macrina, nommée ainsi du nom de sa grand-mère paternelle. C’est elle qui réalisera le projet ascétique de sa mère : Emmelia ne rêva-t-elle pas que son premier enfant serait une nouvelle Thècle ? Le deuxième enfant, un garçon qui reçut le nom de son père, naquit l’année suivante. Objet de tous les soins et de de toutes les attentes de la famille, on le prépara à suivre les traces de son père afin qu’il reprenne à son tour le flambeau de l’enseignement de la rhétorique. Après avoir été élevé auprès de ses grands-parents paternels, Basile fut envoyé au début de son adolescence fréquenter les écoles de Césarée de Cappadoce. Ensuite l’ordre des naissances est plus difficile à établir : vient probablement Grégoire qui portait le nom d’un de ces oncles (frère de Basile ou d’Emmélie ?) qui deviendra évêque en Cappadoce, puis une fille ou Naucratios… Ce qui est certain c’est que le dernier-né de cette fratrie après trois autres filles, fut Pierre, né vers 340/42.

La famille vit dans une belle aisance. Plus encore que le métier du père, ce sont les revenus fonciers qui enrichissent la famille et permettent d’acquérir de nouvelles terres. Mais survint le drame : Basile le père décède brutalement en 343/45. Il n’avait pas 50 ans… Emmélia se retire dans une de ces villae à Annisa sur le bord de l’Iris dans la province montagneuse du Pont. Les ainés de ces garçons ont été envoyés aux écoles mais demeure près d’elle Macrina qui, après avoir obstinément refusé un quelconque mariage après la mort du fiancé que ses parents lui avaient choisi, n’a d’autre aspiration que de vivre pour Dieu et avec Dieu. « Emmelia disait souvent qu’elle avait porté ses autres enfants durant le temps habituel mais qu’en ce qui concernait Macrine, c’était continuellement qu’elle la portait en elle, toujours enfermée, pour ainsi dire, dans son sein. Au reste pour la mère, la vie commune avec sa fille n’était ni pénible, ni même sans profit car les soins attentifs qu’elle en recevait remplaçaient pour elle ceux de plusieurs servantes. En outre, de l’une à l’autre, se réalisait un fructueux échange : l’une prenait soin de l’âme de sa fille, l’autre du corps de sa mère, en accomplissant le service requis d’elle dans tous les domaines, et particulièrement en préparant souvent de ses propres mains le pain pour sa mère » [2].

Quoique retirées du monde, les deux femmes n’en avaient pas moins entendu parler de la prédication d’un personnage étrange et charismatique, le prêtre Eustathios, le fils de l’évêque de Sébaste, qui prônait un retour à la simplicité et à la radicalité de l’Evangile, dénonçant tout attachement aux richesses, la pratique de l’esclavage ou la dépréciation dont sont victimes les femmes. Ainsi ses disciples femmes d’Eusthatios auront-elles les cheveux coupés courts et se vêtiront-elles en homme. Scandales ! Non seulement condamné par son père, les idées et les pratiques d’Eusthatios et des siens sont dénoncées lors d’un concile tenu à Gangres en Paphlagonie vers 340. Mais ces idées et cette autre fraternité attirent et ouvrent d’autres horizons. Emmélia et sa fille recevront Eusthatios chez elle, Macrina lui présentera son frère Basile : alors que ce dernier se destinait à une carrière prometteuse, il vend alors tous ses biens, demande le baptême (en 358) et se retire à son tour dans la solitude boisée non loin de la villa familiale.

L’influence de l’ascète est grande sur la famille : Naucratios qui avait suivi également des études de rhétorique, s’était déjà enfoncé dans la forêt pontique avec un serviteur vers 350, vivant de cueillettes et de prière. C’est au cours d’une pêche au filet qu’il mourut accidentellement en 357. Elevé auprès de sa mère, le cadet des garçons, Pierre, reçut une éducation exclusivement monastique jusqu’à ce que son frère Basile, devenue évêque de Césarée de Cappadoce, l’incorpore dans le presbyterium de Césarée en 370. Dix ans plus tard et après la mort de Basile, Pierre deviendra évêque de Sébaste.

Cette retraite monastique n’empêcha pas Emmélia de veiller à l’établissement de ces filles. L’une d’elles, du nom de Théosébia, fut donner en mariage à un prêtre (ou plus exactement à un homme qui devint prêtre ou évêque [3]. Une autre fut religieuse, peut-être à Annisa mais elle renonça à ses vœux après la mort de la grande Macina en juin 379, ce qui lui valut une sévère lettre d’admonestation de son frère Grégoire qui était devenu à son tour évêque de Nysse vers 372 [4]. On ne sait si Emmelia connut ses petits-enfants - une de ces filles ayant épousé le dux de Scythie Soranos -, ni si elle accueillit dans sa communauté ses deux petites-filles religieuses, celles-là mêmes qui reçurent vers 392 à Césarée de Cappadoce l’italien Gaudentius, le futur évêque de Brescia, pour l’heure en route vers la Terre Sainte.

En effet, en 371, âgée de 56 ou 57 ans, ayant mené la vie des toutes premières religieuses jusqu’à la fin de sa vie, Emmelia s’éteignit entre deux de ses deux enfants, Macrina et Pierre, non sans s’être tournée vers Dieu : « A toi Seigneur, j’offre les prémices et la dîme du fruit de mes douleurs. Voici mes prémices : celle-ci, mon aînée ; voilà ma dîme : celui-là mon dernier-né. A toi sont consacrées de par la loi ces deux offrandes, elles sont tiennes. Que vienne donc ta sanctification sur mes prémices et sur ma dîme que voici » [5]. Emmelia fut ensevelie dans le sarcophage de son époux dans la chapelle des Quarante Martyrs, chapelle située non loin de la cité d’Ibora dans le Pont. Il est à noter que nous ne connaissons le nom d’Emmelia que grâce aux épigrammes de Grégoire de Nazianze, le troisième Père cappadocien et l’ami de toujours de Basile : Emmelion est morte : qui l’eut dit ? Elle qui avait donné à la vie la lumière d’une si grande et si belle famille, fils et filles, mariés et non mariés ; elle qui avait été heureuse et féconde en enfants comme ne le fut jamais une mortelle. Trois d’entre eux furent des prêtres glorieux ; une était la compagne d’un prêtre ; et ses proches formaient comme une armée de gens pieux [6] et encore : J’étais muet d’admiration en voyant la progéniture nombreuse et si belle d’Emmelia, cet immense trésor issu d’un noble sein ; mais en la considérant elle-même, Emmelia, comme le bien du Christ, comme un sang précieux, je me dis : « Rien d’étonnant : une racine si grande ! Voici qu’elle est pour toi la récompense de la piété, ô la meilleure de toutes les femmes : la gloire de tes enfants qui fut ton seul désir. » [7].

 

[1] Grégoire de Nysse, Vie de Macrine, 2 ; trad. P. Maraval

[2] Grégoire de Nysse, Vie de Macrine, 5

[3] Grégoire de Nazianze, Epigramme 123

[4] Lettre 46, 2 attribuée à Basile

[5] Grégoire de Nysse, Vie de Macrine, 13

[6] Epigramme 161 ; trad. P. Waltz

[7] Epigramme 162