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Saint Jérôme : Traité contre l’hérétique Vigilance ou Réfutation de ses erreurs.
dimanche 20 janvier 2013
par Pascal G. DELAGE
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1. On a vu dans le monde des monstres de différentes sortes. Isaïe [1] parle des centaures, des sirènes et d’autres semblables. Job fait une description mystérieuse de Léviathan et de Béhémoth [2] : nous devons aux poètes les fables sur Cerbère, le sanglier de la forêt d’Erymanthe, la Chimère et l’Hydre à plusieurs têtes. Virgile rapporte l’histoire de Cacus. L’Espagne a produit Géryon, qui avait trois corps. La Gaule seule avait été exempte de monstre et on n’y avait jamais vu que des hommes courageux et éloquents quand Vigilance, ou plutôt Dormitantius, a paru tout à coup, combattant avec un esprit impur contre l’Esprit de Dieu. Il soutient qu’on ne doit point honorer les sépulcres des martyrs, et ne chanter alleluia qu’aux fêtes de Pâques. Il condamne les veilles. Il appelle le célibat une hérésie et dit que la virginité est la source de l’impureté. En un mot, son corps parait animé de l’esprit pervers de Jovinien [3] comme celui de Pythagore le fut autrefois par l’âme d’Euphorbe, de sorte qu’il faut répondre à l’un comme à l’autre. Je lui dirai donc avec raison : « Race maudite ! Prépare tes enfants à la mort, à cause du péché de leur père [4] . »

Jovinien, condamné par l’autorité de l’Eglise romaine, vomit son âme au milieu de mets délicats et recherchés plutôt qu’il ne la rendit. Celui-ci est un Quintilien muet [5] ; dans les cabarets, il mêle l’eau au vin [6] et se rappelant son ancienne profession pour infecter de son venin la pureté de la foi, il attaque la virginité dans les festins des séculiers. Il invective contre les jeûnes des saints, il fait le philosophe au milieu des bouteilles et c’est là seulement qu’il se plaît à entendre les cantiques de David et de Coré. Ce que je dis est moins une raillerie qu’une plainte légitime car je ne puis maîtriser mon ressentiment ni passer sous silence l’injure qui est faite aux apôtres et aux martyrs.

2. Malheur étrange ! On dit que des évêques participent à ses crimes, si néanmoins on doit appeler évêques ceux qui ne confèrent le diaconat qu’à un homme marié, qui ne croient pas que la pureté soit compatible avec le célibat, qui indiquent combien ils vivent saintement par les mauvais soupçons qu’ils ont des autres et qui ne confèrent le sacrement de l’ordre à personne s’ils ne voient sa femme enceinte ou portant des enfants entre ses bras. Que feront les Eglises d’Orient, d’Égypte et celle de Rome, où l’on ne reçoit personne qui ne soit vierge ou qui ne quitte sa femme s’il en a une ? Voilà les erreurs de Dormitantius qui, lâchant la bride à la passion, en redouble l’ardeur par ses instructions, quoiqu’elle soit très véhémente, et particulièrement dans la jeunesse de sorte que nous ne différons plus des bêtes ni des chevaux, et nous sommes ceux dont a parlé Jérémie : « Ils m’ont paru être des étalons, chacun hennissant contre la femme de son prochain [7]. » Sur quoi le Saint Esprit donne cet avis par la bouche du prophète : « Ne ressemblez pas au cheval et au mulet qui sont sans raison [8] », ajoutant ensuite pour Dormitantius et ses sectateurs « à qui il faut serrer la bouche avec un mors et une bride. »

3. Mais il est temps de leur répondre en rapportant ici leurs propres termes, de peur qu’on ne m’accuse encore d’avoir inventé le sujet de ce discours pour exercer ma rhétorique comme on l’a dit de la lettre [9] que j’écrivis dans les Gaules, à une mère et à sa fille qui vivaient séparément l’une de l’autre. Les saints prêtres Riparius et Desiderius m’ont engagé à entreprendre ce petit ouvrage, m’assurant que leurs paroisses sont infectées de ces erreurs. Ils m’ont envoyé, par notre frère Sisinnius, les livres que Vigilance a écrits dans son ivresse. J’apprends même par leurs lettres qu’il y en a quelques-uns qui, favorisant son parti, acquiescent à ses blasphèmes. Je sais qu’il n’est ni savant ni éloquent, et qu’il aurait de la peine à défendre une vérité. Néanmoins à cause des hommes du siècle et de quelques petites femmes chargées de péchés qui apprennent toujours et n’arrivent jamais. Jusqu’à la connaissance de la vérité, je répondrai à ses sottises pour satisfaire au désir de deux hommes de bien qui m’en ont prié dans leurs lettres.

4. En effet, il répond à son origine car il descend des étrangers et des voleurs que Pompée, pressé d’aller triompher à Rome, après avoir soumis l’Espagne, laissa aux pieds des Pyrénées où ils formèrent une ville qui prit le nom de Comminges. Il n’est donc pas étonnant qu’il combatte contre l’Eglise de Dieu, qu’il inquiète les Eglises des Gaules et qu’il ne porte pas la croix de Jésus-Christ mais la bannière du diable. Pompée fit encore de même en Orient. Après avoir vaincu les Ciliciens et les Isauriens, il donna son nom à une ville qu’il fonda dans leurs montagnes. Or cette ville aujourd’hui conserve les anciennes traditions mais ne possède aucun Dormitantius tandis que la Gaule souffre un ennemi domestique, un homme dont l’esprit est égaré et qui a besoin des remèdes d’Hippocrate. Elle l’entend dans l’Église proférer ces blasphèmes : « Est-il nécessaire que vous respectiez avec tant de soumission je ne sais quoi, que vous portez dans un petit vase en l’adorant ? » Et cet autre, rapporté dans le même livre : « Pourquoi baiser et adorer de la poussière couverte d’un linge ? » Et encore : « Nous voyons que les coutumes des idolâtres se sont presque introduites dans l’Église sous prétexte de religion. On y allume de grands cierges en plein midi, on y baise et on y adore un peu de je ne sais quelle poussière enfermée dans un petit vase et couverte d’un linge précieux. C’est rendre sans doute un grand honneur aux martyrs que de vouloir éclairer avec de vils cierges ceux que Jésus-Christ, assis sur son trône, éclaire de tout l’éclat de sa majesté. »

 

[1] Is. 13, 21- 22 ; 34, 14–16.

[2] Jb 40,25 – 41, 26 ; Jb 40, 15-24.

[3] Moine venu à Rome qui contestait la thèse d’une récompense particulière due à la virginité ou le jeûne. Ses idées ayant été pourfendues tant par Ambroise de Milan que Jérôme, il fut condamné en 390 par un synode romain.

[4] Is. 19. 21 (selon la version de la Septante).

[5] Quintilien, le rhéteur, naquit à Calagurris, cité d’Espagne du nord, à ne pas confondre avec le lieu de naissance du prêtre Vigilance, aujourd’hui Saint-Martory au sud de Toulouse.

[6] Comme l’hérétique, le cabaretier est coutumier de la tricherie selon Jérôme.

[7] Jr. 5, 8.

[8] Ibid

[9] Jérôme, Ep. 117.