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Macrina l’Ancienne ou la première génération.
mardi 15 janvier 2013
par Pascal G. DELAGE
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Née vers 275, il est peu probable que Macrina ait connue Grégoire le Thaumaturge mais elle a pu naître dans une famille qui avait été convertie par l’Apôtre du Pont. Appartenant à la caste des grands propriétaires, elle fut mariée à un fils de bonne famille vers 295. Le nom de l’époux de Macrina nous demeure inconnu. Peut-être s’appelait-il Basile comme son fils et l’aîné de ses petits-fils. Propriétaire terrien, peut-être rhéteur, cet homme était probablement membre de la curie de la cité de Néocésarée, et surtout, il était chrétien comme son épouse.

Quand éclata la grande persécution contre les chrétiens au printemps 303, le couple ne tarda pas à quitter la cité de Néocésarée pour se réfugier dans une de leurs propriétés perdues dans la montagne. C’est là qu’au témoignage de leur petit-fils Grégoire, le futur évêque de Nysse, ils vécurent cachés au sein d’une nature peu hospitalière pendant de nombreuses années, probablement jusqu’au printemps de 311 quand l’édit de l’empereur Galère mis fin à la persécution, « en confessant plusieurs fois le Christ » [1]. Cette fuite hors d’atteinte des menées des persécuteurs était l’attitude prônée unanimement par les pasteurs d’alors et Eusèbe de Césarée se souvent alors d’avoir rencontré en Palestine Mélétios, « l’évêque des Eglises du Pont » [2] qui s’était retiré à Césarée. Ce Mélétios était le successeur de Grégoire le Thaumaturge, peut-être un de ces disciples, et Césarée de Palestine semblait être le lieu le plus indiqué pour offrir un refuge, là où Grégoire le Thaumaturge qui portait encore le nom de Théodore, avait suivi les cours d’Origène. Mais la persécution avait fait également des victimes dans le Pont, en particulier en la personne de Pierre, le premier évêque de la ville de Sébaste, qui fut exécuté en 303/304.

Macrine et son époux purent se retirer sur leurs terres d’Annisa, dans les environs de la petite cité d’Ibora, villa où bien plus tard la petite fille de Macrina fondera un ascétère pour les femmes qu’elle réunira autour d’elle [3] dans les années 350, communauté féminine qui sera doublée d’un établissement pour les hommes qu’un autre petit-fils de Macrine fondera à son tour cinq ans plus tard. Grégoire de Nazianze qui visita alors la retraire de Basile, a laissé une description saisissante de la retraite d’Annisa : Je vais admirer ton pays du Pont, ta tanière pontique et ton séjour digne d’un exil, puis ces hauteurs suspendues au-dessus de vos têtes, ces bêtes sauvages qui mettaient à l’épreuve votre confiance et ce désert qui s’étend au-dessous… ces forêts d’arbres sauvages, cette couronne de monts escarpés qui point ne vous couronnent, mais vous emprisonnent, et puis cet air qui vous est mesuré, ce soleil que vous désirez et que vous apercevez comme par une cheminée… Tout ce qui est échappé aux rochers est ravin, tout ce qui a échappé aux ravins est ronce ; et tout ce qui est au-dessus des ronces est hauteurs à pic. Le sentier qui passe au-dessus est bordé de précipices et incliné de part et d’autre ; il provoque le vertige chez ceux qui le suivent et les contraints à la gymnastique pour leur sécurité. Un fleuve en bas gronde… roule moins de poissons que de pierres, et il ne se repend pas en un lac, mais s’abime en des gouffres… furieux, il est infranchissable ; bourbeux, il est imbuvable ; toute sa bonté, c’est qu’il n’emporte pas votre cabane quand les torrents et les orages le mettent en fureur [4]. Aucun fonctionnaire impérial n’irait s’aventurer dans ce bout du monde mais la vie y était très difficile, obligeant aussi Macrina et son époux à gagner la foret à la moindre alarme, nul n’étant à l’abris d’une dénonciation anonyme.

Le couple avait déjà au moins deux fils : Basile qui devint rhéteur à Néocésarée vers 320/5 qui de son union avec Emmilia, fonda une famille aussi nombreuse qu’illustre au sein de l’Eglise, et Grégoire qui devint évêque en Cappadoce [5]. Raymond Van Dam suggère que ce Grégoire pourrait être davantage le frère d’Emmilia que celui de Basile l’Ancien, la jeune femme étant originaire de Cappadoce. Mais la famille de Macrina pouvait posséder des terres en Cappadoce et le prénom choisi n’est pas sans rappeler la très grande vénération dont Macrina entourait la mémoire du Thaumaturge [6]).

Le couple de Macrina l’Ancienne s’installa à nouveau à Néocésarée, là où, devenue veuve, elle élèvera les enfants de son fils aîné dans les années 330 comme en témoignera Basile, devenu évêque de Césarée de Cappadoce : Quelle preuve plus claire pourrait-il y avoir en faveur de notre foi que le fait d’avoir été élevé par une aïeule qui était une bienheureuse femme sortie de chez vous [Néocésarée dans le Pont] ? Je veux parler de l’illustre Macrine, qui nous a enseigné les paroles du bienheureux Grégoire, toutes celles que la tradition orale lui avait conservées, qu’elle gardait elle-même et dont elle se servait pour éduquer et former à la pété le tout petit enfant que nous étions alors [7]. Macrina devait mourir vers 340, âgée d’une soixantaine d’années, non sans avoir transmis à ses petits enfants le goût de l’Evangile et le sens de l’intelligence de l’Ecriture telle qu’elle l’avait reçu d’Origène par l’entremise de Grégoire le Thaumaturge. Pas de Pères cappadociens sans cette femme du Pont qui les relia par toute sa vie au grand Maître alexandrin.

 

[1] Grégoire de Nysse, Vie de Macrine, 2.

[2] Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, 7, 32, 27-28

[3] Le lieu est identifié par Pierre Maraval avec le village de Sonusa, proche du confluent du Yesil Irmak (l’Iris ancien) et du Kelkit Cayi (le Lycos)

[4] Grégoire de Nazianze, Lettre 4,trad. légèrement modifiée de Paul Gallay.

[5] Basile, Lettre 59, 1

[6] Raymond Van Dam, Families and Friends in Late Roman Cappadocia, University of Pennsylvania Press, 2003, p. 30

[7] Basile de Césarée, Lettre 204, 6 ; trad. Yves Courtonne, voir aussi Lettres 210, 1 ; 223, 3.