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Entretien avec... Sylvain Gabriel SANCHEZ
lundi 10 décembre 2012
par Cécilia BELIS-MARTIN
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Sylvain Sanchez, votre thèse, consacrée à « Priscillien, un chrétien non-Conformiste » [1] nous met en présence d’une figure aussi fascinante que déroutante, une figure tragique également. Mais rappelez-nous qui était Priscillien, chrétien réformateur et évêque fort contesté ?

Priscillien est un riche Espagnol cultivé de l’Antiquité tardive. Il fait partie de l’élite sociale de sa patrie. Né vers le milieu du IVe siècle, il est de rang sénatorial ; sa famille appartient aux grands propriétaires terriens de l’Hispanie. Après une formation scolaire commune à tous les enfants de bonne famille romaine, il se convertit subitement au christianisme et devient ascète chrétien. Après une période comme prédicateur laïque, il est élu évêque de la ville d’Avila. Son charisme et sa popularité lui ont attiré les foudres de certains membres de l’épiscopat, dont celles du métropolitain siégeant à Mérida. Accusé de gnosticisme et de manichéisme, Priscillien a péri, avec ses compagnons de la première heure, sous le glaive du pouvoir séculier à Trèves, pour fait de magie, à la fin du IVe siècle. La postérité l’a dépeint tantôt comme un hérésiarque, tantôt comme un saint. La culture galicienne a bâti, autour des martyrs, un mythe fondateur de son patrimoine religieux.

Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à Priscillien ?

Après des mémoires universitaires consacrés à la figure de Justin Martyr, apologiste du deuxième siècle et une monographie publiée par les éditions Gabalda en 2000, je ne souhaitais plus explorer les traités de controverse entre judaïsme et christianisme. Ma curiosité me conduisait sur d’autres terres à défricher… Le fil rouge de ma recherche : découvrir d’autres figures conciliant culture et croyance, raison et foi. Pendant ma préparation au concours d’agrégation (1997), j’avais rencontré l’hérésie du priscillianisme. Les spécialistes soutenaient des thèses très contradictoires sur ce personnage historique, quand bien même ils appartenaient au même milieu confessionnel. Ce mouvement était-il une secte décriée à tort ou une hérésie réellement déviante doctrinalement ? Et déviante par rapport à quelle norme ? Cela a suscité ma curiosité. En 1998, j’ai demandé à Jacques Fontaine (membre de l’Institut) s’il y avait encore quelque chose à explorer sur ce sujet. Il m’a conseillé d’étudier les rapports entre priscillianisme et manichéisme. Cela a donc été le sujet de ma thèse de doctorat.

Comment l’historiographie de ces dernières années a traité l’« affaire Priscillien » et quelles en sont les avancées que vous feriez vôtres ?

Depuis les années 1950, les spécialistes ont étudié la question surtout sous l’angle historique en bénéficiant des avancées réalisées dans le champ de l’Antiquité tardive. Le regain d’intérêt pour la spiritualité chrétienne a profité à la recherche. Priscillien n’est plus perçu comme un hérétique connaissant mal son latin mais comme un lettré tardif et un ascète non-conformiste. J’ai moi-même profité des conseils précieux de Jacques Fontaine en me situant dans son sillage. Notons que la découverte de l’Autrichien Johannes Divjak par rapport au corpus épistolaire d’Augustin (dans les années 1980) a permis de mieux comprendre l’implantation régionale du priscillianisme au Ve siècle en Espagne. Aujourd’hui, depuis 2005, des philologues (italiens, portugais, anglais) se lèvent à nouveau pour proposer des traductions des œuvres du mouvement espagnol. Un gros travail reste à faire sur l’interprétation de ces textes pour les rendre compréhensibles à un lecteur moderne.

Qu’en est-il du recours de Priscillien aux apocryphes chrétiens ? S’agissait-il d’un comportement réellement marginal ou d’une pratique somme toute banale à une époque où le canon des Écritures chrétiennes n’est pas totalement assuré ?

Fidèle à la conception qu’il se fait du christianisme des origines, Priscillien accorde une grande importance aux livres apocryphes. Il considère que les Écritures sont constituées de deux corpus inégaux : le corpus canonique des livres de la Septante (incluant les livres qu’on appelle aujourd’hui les deutérocanoniques) rassemblant les écrits sacrés et le corpus des écrits inspirés rassemblant un nombre important de textes apocryphes. Cette conception des Écritures (scripturae) repose sur sa lecture de l’apocryphe du 4 Esdras (apocalypse juive du premier siècle). L’auteur de l’apocryphe contestait la décision de Yavneh (en 70) quant à la constitution du canon juif en montrant qu’à côté des 24 livres retenus et lisibles par les fidèles existaient 70 livres à donner à lire en secret aux sages. De façon analogique, Priscillien considère qu’il ne faut pas se couper de tout un corpus de livres qui, certes, n’ont pas la même valeur d’inspiration mais contiennent toute une tradition orale dont se nourrissait déjà l’Église primitive.

Il n’est de connaissance scientifique qui ne repose sur un examen sérieux des sources. Les textes remontant à Priscillien ou à ses disciples sont peu nombreux à être parvenus jusqu’à nous comme ces fameux traités de Wurtzbourg. Mais rappelez-nous de quoi il s’agit ?

À l’automne 1885, un savant allemand, Georges Schepss (1852-1897) découvre onze pièces anonymes (incerti auctoris opuscula patristica) apologétiques et homilétiques, contenues dans le codex Mp.th.q. 3 de la bibliothèque de l’université de Wurtzbourg. Il soumet ce codex en parchemin (œuvre d’un copiste italien des Ve-VIe siècles) à un savant octogénaire, le grand historien de l’Église Johann Joseph Ignaz von Döllinger (1799-1890), en lui procurant une copie de la découverte. Ce dernier ne tarde pas à rapprocher ce qu’il lit des doctrines de Priscillien. Le jeune savant de trente-trois ans suit la suggestion de son aîné, et attribue la paternité des ces onze pièces à l’évêque d’Avila, sur la base de la critique interne ; il porte sa découverte à la connaissance du monde scientifique, à travers plusieurs articles, et publie l’édition critique des traités dans la collection « des écrivains chrétiens de langue latine » (Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum) en 1889 mis en ligne sur le site Joyeurs.com.

Une traduction en français est-elle attendue ?

Elle n’est pas programmée chez Sources chrétiennes même si on m’a demandé ce que je comptais faire. Ayant lu la traduction castillane de Bartolomé Segura Ramos (1975), celle portugaise de Ricardo Ventura (2005), celle anglaise de Marco Conti (2010), je préférerais monter une équipe pour ce projet afin d’éviter les écueils sur lesquels ont achoppé mes collègues européens. Il faudrait réunir un philologue rompu au latin tardif, un philosophe spécialiste du néoplatonisme, un théologien versé dans les doctrines anté-nicéennes et un historien spécialiste du sujet pour coordonner l’équipe. Ce projet nécessite de l’argent. À l’heure de la crise, il faut recourir à des mécènes privés et non plus aux voies habituelles dont les sources sont en cours de tarissement. Je n’ai pas réservé ce travail dans la collection Sources chrétiennes aux éditions Le Cerf, car Priscillien ne m’appartient pas. Je souhaite que d’autres chercheurs puissent s’intéresser au sujet, car il y a encore beaucoup de travail à faire pour éclairer ce mouvement. Ma propre recherche n’est qu’un tremplin pour que d’autres s’élancent à leur tour… De toute façon, attendons l’édition critique chez Brepols par Alberto Ferreiro et par Marco Conti pour avoir un texte latin retravaillé et mis à jour par rapport à l’édition de Schepss.

Alors Priscillien, hérétique ou pas ?

En reprenant le ton de mes conversations privées avec Jacques Fontaine, je dirais la chose suivante : Priscillien d’Avila est à l’Hispanie ce que Martin de Tours est à la Gaule. Sur le premier l’Église a élaboré l’image d’un hérétique, sur le second celle d’un saint. Le qualificatif de non-conformiste a permis de sortir Priscillien des catégories orthodoxe/hétérodoxe. Aujourd’hui, le débat est déplacé : il ne s’agit plus de le noircir au profit d’une tradition confessionnelle ou de l’encenser pour l’intégrer à une confession qui chercherait des pré-réformateurs avant la lettre pour récrire l’histoire de l’Église, ou encore de lui donner une coloration occulte pour en faire un ésotériste, un initié imprégné de gnose… Pour répondre clairement à la question, je dirai que Priscillien est un mystique chrétien voulant vivre un christianisme des origines selon la vision qu’il en avait à l’époque dans les années 375-380. Son christianisme empreint d’archaïsmes au niveau doctrinal a été mal compris en pleine période de querelle arienne. Son succès populaire et la propagation de l’ascétisme parmi l’élite romaine lui ont attiré des regards envieux et jaloux. Il a été victime de la calomnie de la part d’hommes de pouvoir. On peut dire, dans son cas, qu’il est tombé dans une conspiration.

Une hypothèse moderne voudrait que le corps de Priscillien, ramené en Espagne par ses disciples quelques temps après son exécution, fût inhumé dans ce lieu connu quelques siècles plus tard sous le nom de Compostelle. Que pensez-vous de cette hypothèse ?

Cette hypothèse a été énoncée en 1900 par Louis Duchesne, qui l’avait reprise à un Allemand. Elle a été adoptée par Miguel de Unamuno en 1912. Des fouilles archéologiques sous la nef de la cathédrale de Santiago de Compostela en 1946-1959 ont mis au jour une nécropole avec plusieurs tombes des IVe-Ve siècles, appartenant à des familles modestes. Les tombes font face à l’est et semblent situées autour d’une tombe plus importante, dont les restes ont été entièrement enlevés à une époque ancienne. Ces inhumations cessent autour de 600 et il n’y a pas de graffiti. Mais les indices suggèrent l’hypothèse que des chrétiens ont voulu être ensevelis à cet endroit près d’un saint. Cependant, aucun document ne permet d’identifier ce saint ; selon Jacques Fontaine, il reste possible que ce soit Priscillien. Cette hypothèse a été exploitée par maintes créations artistiques cinématographiques et littéraires…

Qu’en est-il aujourd’hui ? Une recherche scientifique permet de reconstituer un itinéraire probable des reliques : elles sont ramenées en Espagne vraisemblablement à l’évêché d’Avila. Puis, le culte du martyr attirant sans cesse plus de monde, les reliques sont transférées au lieu-dit des « martyrs » (entre Caldas de Reyes et Padro en Galice). Après le concile de Tolède en 400, Dictinius rapatrie les reliques près d’Astorga dans un couvent dont il est fondateur. Cette reconstitution repose sur une démonstration qu’il est trop long de rapporter ici.

Que les restes de Priscillien aient reposé dans le sous-sol d’un sanctuaire consacré à l’apôtre est une hypothèse séduisante mais peu probable. Par contre, que l’implantation du culte de saint Jacques sur l’initiative de Martin de Braga à la fin du VIe siècle et l’érection du sanctuaire de Saint-Jacques de Compostelle à partir du IXe siècle, sous influence carolingienne, correspondent à la volonté politique de substituer au culte de Priscillien un culte approuvé par l’Église, ceci est très vraisemblable. Le tombeau de saint Jacques situé géographiquement près du port de Bisria (prononcé « Pisria » par les Suèves) et du mont ilicinus (actuel mont des Yeuses) serait venu supplanter l’implantation locale du nom de Priscillien. La toponymie gardait en effet le souvenir de Priscillien par l’anagramme entre les deux toponymes de Pisria et ilicinus, qui permet de reconstituer le surnom du maître si contesté (Priscillianus).

Peut-on poser une question plus personnelle : que peut faire découvrir ou expérimenter cette fréquentation quasi-quotidienne de Priscillien au gré des années que vous lui avez consacrées ?

Sonder, scruter et ruminer les textes anciens est un exercice qui bouscule beaucoup d’idées reçues, car il oblige à se remettre en cause quant à notre vision des premiers temps du christianisme très souvent inféodée à la tradition confessionnelle dans laquelle nous avons grandi. Cette immersion textuelle permet de prendre conscience de la richesse des traditions chrétiennes… Le présent de l’historien est toujours prégnant et les risques de projections sont constants mais je crois pouvoir dire que ma fréquentation de cet auteur ancien a bouleversé bien des valeurs qui nourrissaient ma vie intérieure. Mon contact avec Priscillien m’a conduit à rejeter une vision dualiste de l’histoire de l’Église (chrétiens/hérétiques), à sortir des combats de chapelle (protestants/catholiques) qui jalonnent l’historiographie, à relire Origène d’un regard neuf, en me plongeant à sa suite dans les lectures judéennes et judaïques de la Torah, à m’imprégner de la tradition des Pères du désert, à lire Évagre le Pontique, à changer la vision partiale que j’avais des premiers temps de l’Église.

Priscillien est-il toujours au centre de vos recherches ou bien vous consacrez-vous maintenant à l’étude d’une autre figure ou d’une autre réalité de l’Antiquité tardive ?

Le priscillianisme est toujours un sujet d’étude passionnant. Je publie l’an prochain un petit livre clair, concis et abordable sur l’évêque d’Avila à destination d’un lectorat plus large sous la forme d’un essai historique pour les éditions Beauchesne, en livrant les conclusions auxquelles je suis arrivé et que la Somme de 2009 ne faisait qu’entrevoir.

Le retour de Priscillien aux origines de la foi chrétienne m’invite à considérer le christianisme du premier et du deuxième siècle d’un autre regard. L’approche scientifique actuelle d’un christianisme des origines (Le Christ, ses disciples, les apôtres, Paul) considéré comme très mystique m’interpelle beaucoup.

Merci Sylvain Sanchez.

Vous pouvez retrouver Sylvain Gabriel Sanchez sur son site internet.

 

[1] S.G. SANCHEZ, Priscillien, un chrétien non-Conformiste, éd. Beauchesne, 2009, 523 p.

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