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L’évêque Marutha de Maipherkat et les dynastes de Sophanène
jeudi 15 novembre 2012
par Pascal G. DELAGE
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Retour sur les princes de Sophanène

Nous connaissons par les sources arméniennes certains dynastes de Sophanène, qu’il s’agisse du Buzandaran (rédigé vers 470) ou la bien plus tardive Histoire de l’Arménie de Moïse de Khorène (VIIIe siècle). Ainsi un seigneur de la terre Copʻkʻ Mec (le nom arménien de la Sophanène) est cité parmi les hauts-dignitaires arméniens qui accompagnèrent l’apôtre Grigor lorsque celui-ci fut consacré comme premier évêque de l’Arménie à Césarée de Cappadoce en 314 selon l’Histoire des Arméniens attribuée à Agatʻangełos (texte rédigé vers 451) mais le nom de ce prince n’est malheureusement pas donné. Le Buzandaran pour sa part garde la mémoire du prince Mar de Copʻkʻ qui compte parmi les « bons serviteurs » qui combattirent auprès de Xorvov III d’Arménie lorsque se révolta entre 337 et 339 le bdeašχ (« grand marquis ») Bakur d’Arzanène, ce dernier ayant recherché l’alliance perse contre son suzerain arménien ( [9]. Selon Moïse de Khorène [10], 3, 4), ce même prince Mar fut envoyé en ambassade par le patriarche arménien Vrtʻanès (333-341) auprès de l’empereur romain Constance II avec un autre dynaste de cette marche méridionale de Sophène, Dat, le prince d’Asthianène. Il est tout à fait possible d’identifier ce prince Mar avec Marutha, l’époux de l’arménienne Mariam. La conversion de Marutha qui se produisit à l’époque de l’évêque Jacques de Nisibe (308-337), s’inscrit également dans le processus de christianisation, plus ou moins bien accepté, des cadres du royaume d’Arménie, conversion imposée par Trdat entre 310 et 330 [11].

Deux autres princes de Copʻkʻ Mec sont encore nommés par le Buzandaran : le nahapet (« chefs de lignage ») Zareh qui accompagna le patriarche Yousik lors de sa propre intronisation à Césarée de Cappadoce en 341/42 [12] et le grand prince Daniel qui faisait partie pour sa part de la délégation qui escorta le patriarche Nerses à Césarée pour qu’il y soit ordonné évêque en 353 [13]. Il est alors fort tentant de voir en ces deux dynastes les deux fils aînés de Mar et de Mariam, le premier Zareh devant être le père de l’évêque Marutha. La Vie arménienne rappelle par ailleurs que c’est à l’âge de cinq ans que le petit Marutha fut confié au prêtre Marmara à la demande instante de sa grand-mère Mariam. Il est possible d’en conclure à une disparition tragique de Zareh entre 342 et 353 et que la vieille reine intervint personnellement pour que son premier petit-fils ne soit pas éliminé à son tour, quitte à le faire entrer dans les ordres. Quelle autre raison aurait pu évincer le fils aîné du fils aîné du prince Marutha, celui-là même qui portait le nom royal de son ancêtre, prétendant naturel du trône de la principauté de Sophanène ? Marutha, un évêque issu de la famille princière de ce petit royaume qui était resté à l’intérieur de la sphère romaine à la suite de la paix désastreuse de Nisibe conclue à la suite à la défaite et à la mort de l’empereur Julien en 363, était tout indiqué pour servir les intérêts de Constantinople à la cour du Roi des rois. Mais il y a plus…

La Vie grecque ancienne conserve le souvenir d’une mission plus ou moins probante de l’évêque Jacques de Nisibe en Sophanène à l’époque du prince Marutha, l’époux de Mariam et comme le suggère la Vie arménienne, si cette dernière se réjouit grandement de la conversion de son époux, rien n’est dit des convictions religieuses de ses fils. Sans vouloir faire coïncider coûte que coûte les renseignements données par les deux vitae, prenons bien note de ce qui est relaté par la Vie la plus ancienne : Le gouverneur de la Sophanène, qui avait maintes fois voyagé en Arménie et était arrivé au district des Taronais, - il n’était pas marié – s’éprit de la fille du gouverneur de la ville ; elle était belle, s’appelait Basista, elle avait changé son nom en Mariamnè, étant chrétienne. La conversion du père de Marutha au christianisme ne fut acquise que par son mariage à une princesse du Taron, très probablement après la mort de son père vers 340. En effet, le prince de Sophanène semble agir sans en référer à sa parenté alors que toute alliance matrimoniale correspond également à une logique géostratégique quoique fut belle la fiancée. Il est donc le seigneur de la terre de Sophanène. Il est regrettable que n’ait pas été indiquée le nom de la ville du Taron dont le père de Basista était le gouverneur.

Toutefois si nous pouvons dater le mariage de Basista de la décennie 340, il est alors plus aisé de déterminer quels étaient les dynastes qui régnaient sur le Taron, cette province arménienne située à l’ouest du lac de Van. La partie orientale avec la cité-forteresse d’Ołakan appartenait à la famille des Słkuni alors que la partie occidentale avec le grand sanctuaire d’Aštišat fut donnée au patriarche Grigor et à ses descendants par le roi Trdat dans la première moitié du IVe siècle. Le père de Marutha s’est-il rendu à Aštišat pour y épouser une Grégoride ? On comprendra qu’il ne pouvait faire moins que de se convertir à la foi chrétienne. Toutefois il serait étrange qu’on ne mentionne dans un texte hagiographique le lien familial qui pourrait exister entre le saint arménien et Marutha. Le prince de Sophanène a pu se rendre aussi à Ołakan. Or cette forteresse passa également sous le règne de Trdat le grand du clan des Słkuni à celui des Mamikoneans, l’une des plus puissantes familles de naxarars arménien [14]. Or dans les années 340, le seigneur d’Ołakan était Hamazasp Mamikonean et Basista pouvait être sa sœur ou sa cousine. Épouser une princesse mamikonéan, s’était entrer non seulement dans une des toutes premières familles d’Arménie mais comme celle-ci ci détenait de façon héréditaire la charge de sparapet (« commandant en chef des armées »), elle était associée de façon très étroite à la gouvernance du Rayaume d’Arménie. C’est ainsi que tout au long de ce premier siècle de l’Arménie chrétienne, les princes mamikonéans firent et défirent les alliances de l’Arménie tant avec la Perse qu’avec Constantinople. Que l’évêque Marutha de Maipherkat ait été apparenté à la puissante famille des Mamikonéans, voilà qui ne pouvait que le recommander encore plus à l’attention de la haute diplomatie byzantine. Certes le Royaume d’Arménie avait été scindé en deux sphères d’influence en 390 entre Constantinople et les Sassanides. Toutefois Aršak III qui régnait encore sur la partie placée sous mandat romain était également l’époux d’une princesse mamikonéanne. Une parente de l’évêque Marutha de Maipherkat ?

Pascal-Grégoire Delage

 

[9] Buzandaran, 3, 9

[10] Histoire de l’Arménie

[11] la révolte de Bakur d’Arzanène peut être d’ailleur d’ordre religieuse, ce prince recherchant l’alliance des perses zoroastriens contre son suzerain chrétien

[12] Buz. 3, 12

[13] Buz. 4, 4

[14] Buzandaran 5, 8 ; 3, 18 ; cf les notices « Taron » et « Ołakan » de l’index toponymique de l’édition du Buzandaran par N. Garsoïan, Cambridge, 1989, pp 492-3 ; p. 485