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L’évêque Marutha de Maipherkat et les dynastes de Sophanène
jeudi 15 novembre 2012
par Pascal G. DELAGE
popularité : 3%

L’évêque Marutha de Maipherkat (aujourd’hui Sivan en Turquie du Sud-Est) fut un personnage-clé des relations entre l’Empire byzantin et l’Empire sassanide, les deux superpuissances de l’Antiquité tardive à la charnière des IVe/Ve siècles. Mais comment un évêque d’une minuscule cité située sur la frange la plus orientale de l’Empire romain put-il accéder à une telle renommée et s’acquitter d’une telle charge ? Certes les auteurs ecclésiastiques de Constantinople tels que Socrate et Sozomène conteront à loisir les dons thaumaturgiques du saint évêque et les miracles qu’il opéra à la Cour du Roi des rois. Toutefois un nouvel examen de ses origines familiales pourrait nous faire entrevoir une autre raison qui put inciter l’empereur Arcadius (395-408) à faire appel à cet évêque de la steppe arménienne pour mener à bien des négociations avec le redoutable et implacable ennemi perse.

Un évêque incontournable

L’histoire de l’évêque de Maipherkat nous est accessible par trois sources distinctes, une Vie grecque tirée d’un Ménologe impérial (BHG 2266) du XIe siècle, une Vie arménienne (BHO 720) du VIe siècle et une Vie grecque plus ancienne encore (BHG 2265), chacune dérivant d’une Vie syriaque aujourd’hui perdue, la Vie la plus proche de l’original (Vie grecque ancienne) pouvant remonter à la seconde moitié du Ve siècle selon J. Noret. Par ailleurs, d’autres sources historiques, extérieures au cycle de du saint évêque de Maipherkat, précisent la silhouette de Marutha, certaines même comme la correspondance de Jean Chrysostome sont contemporaines de ce pasteur et diplomate incontournable. Ainsi alors même que l’on sait par l’historien Socrate, fort bien informé pour les événements du début du Ve siècle, que Marutha siégea au Concile du Chêne à l’automne 404, concile qui aboutit à la déposition du patriarche de Constantinople : Tous donc, dans le même état d’esprit, se rassemblèrent à Chalcédoine de Bithynie. L’évêque de Chalcédoine était alors Kyrinos, d’origine égyptienne, qui disait aux évêques beaucoup de mal de Jean, le traitant d’impie, d’arrogant, d’inflexible. Les évêques se réjouissaient donc de ce qui était dit, mais Marouthas, évêque de Mésopotamie, marcha sans le vouloir sur le pied de Kyrinos, et celui-ci, qui souffrait beaucoup, ne put aller avec les évêques à Constantinople ; il resta seul à Chalcédoine pendant que les autres firent la traversée [1], Jean Chrysostome une fois exilé à Cucuse en Arménie continue à s’enquérir des nouvelles de Marutha et à rechercher sa communion par l’entremise de la diaconesse Olympias à la fin de l’année 404 : N’abandonne pas l’évêque Maruthas , veillant sur lui autant qu’il dépend de toi pour l’arracher au gouffre. J’ai le plus grand besoin de lui pour les affaires de Perse. Apprends de lui, si cela t’est possible, ce qui a été fait là-bas grâce à lui, pourquoi il est revenu, et fais-moi savoir si tu lui as transmis les deux lettres que nous lui avons envoyées. S’il veut nous écrire, je lui écrirai de nouveau. S’il ne le veut pas, qu’il le fasse savoir à Ta Piété s’il s’est fait là-bas quelque bien et s’il espère améliorer la situation en y retournant. C’est pour cette raison en effet que je désirais entrer en relation avec lui. D’ailleurs que tout cela soit ton affaire et, même si tous se précipitent la tête la première, achève ton œuvre. Ta récompense sera en proportion. Prépare-la donc avec soin et dans la mesure du possible [2].

Il est clair qu’aux yeux de Jean Chrysostome l’évêque de cette toute petite satrapie arménienne est le garant de la communion avec l’Eglise perse, voire même le protecteur de cette Eglise. Ordonné évêque de Maipherkat (le « grand village » en arménien), à l’époque de l’empereur Théodose Ier (379-395), Marutha fut ainsi chargé de plusieurs missions à la cour du Roi des rois à Ctésiphon, la première d’entre elle prenant place probablement en 399 à l’occasion de l’accession au pouvoir de Yazdgard Ier. C’est peut-être au cours de cette première ambassade qu’il guérit le roi de migraines continuelles : Il existe des ambassades continuelles entre Romains et Perses ; les raisons pour lesquelles ils échangent sans cesse des ambassadeurs sont diverses. Or il fut nécessaire à cette époque que Marutha, l’évêque de Mésopotamie dont nous avons fait mention il y a peu, soit envoyé par l’empereur des Romains auprès du roi des Perses. Le roi des Perses, ayant trouvé chez cet homme une grande piété, le tenait en honneur et se fiait à lui comme à un véritable ami de Dieu. Cela irritait les mages, qui ont grand pouvoir auprès du roi des Perses, car ils craignirent qu’il ne persuadât le roi de devenir chrétien. Marutha en effet, par ses prières, guérit le roi d’un mal de tête chronique que les mages n’avaient pu guérir. Les mages imaginent donc une ruse. Comme les Perses vénèrent le feu et que le roi a pour habitude d’adorer dans un édifice le feu toujours allumé, les mages, ayant caché un homme sous terre, l’incitèrent à s’écrier, au moment où le roi avait l’habitude de prier, qu’il fallait que le roi en soit expulsé, car il avait commis une impiété en tenant le prêtre des chrétiens pour un ami de Dieu. En entendant cela, Yazdgard (tel est le nom du roi perse), bien qu’il le révérât, voulait pourtant renvoyer Marutha. Mais Marutha, qui était véritablement un homme ami de Dieu, s’adonnait à la prière ; grâce à elle, il découvrit la ruse inventée par les mages. Il dit donc au roi : « Ne te laisse pas jouer, roi, mais en entrant, lorsque tu entendras la voix, fais creuser et tu découvriras la ruse, car ce n’est pas le feu qui parle, mais une invention humaine qui fait cela. » Le roi des Perses se laisse persuader par Marutha, et d’entrer derechef dans le petit édifice où se trouvait le feu inextinguible. Lorsqu’il entend à nouveau la même voix, il ordonna de creuser à cet endroit, et celui qui émettait la voix supposée de Dieu était confondu. Le roi, entrant dans une violente colère, fit alors décimer la caste des mages. Après cela, Yazdgard avait encore plus d`amitié pour Marutha, et il dit à Marutha de fonder des églises où il le voudrait. C’est à partir de ce moment que le christianisme se répandit chez les Perses [3].

Marutha rendit possible un renouveau de l’Eglise en Perse, facilita l’élection d’un nouveau patriarche en la personne Ishaq qui devient évêque de Ctésiphon en 399/400. Comblé d’honneurs par Yazdgard, il obtient de son royal protecteur des reliques des martyrs qui avaient été exécutés lors des persécutions de Shapur II et qu’il déposa dans sa ville épiscopale de Maipherkat qui prit à partir de ce moment le nom de Martyropolis (la « ville des Martyrs »). Le prestige de Marutha ne cessa de croître même après son opposition à Jean Chrysostome et il fut envoyé à nouveau à la Cour du Monarque sassanide : Marutha, ayant alors quitté le pays des Perses, se rend de nouveau à Constantinople, mais peu après il était derechef envoyé en ambassade. Encore une fois les mages inventaient une machination pour que le roi ne fasse plus bon accueil à cet homme. Ils imaginèrent de répandre de la puanteur là où le roi avait l’habitude de se rendre et ils accusaient les compagnons du chrétien d’en être la cause. Mais comme le roi, qui déjà auparavant avait des soupçons contre les mages, faisait rechercher avec soin ceux qui avaient fait cela, on trouvait de nouveau que les auteurs de la mauvaise odeur étaient parmi eux. Aussi châtia-t-il encore plusieurs d’entre eux et tenait-il Marutha davantage en honneur. Il aimait les Romains et recherchait leur amitié et il s’en fallut de peu qu’il ne devînt chrétien, car Marutha ainsi que l’évêque de Perse, Abdas lui avaient donné une autre preuve de leurs pouvoirs miraculeux. Tous deux en effet, en se livrant au jeûne et à la prière, chassèrent le démon qui tourmentait le fils du roi. Mais Yazdgard mourut avant de devenir tout à fait chrétien [4]. En fait quand Yazdgard mourut en 420, il s’appliquait déjà depuis quatre ans à réduire notablement l’influence et les libertés des chrétiens. S’il s’était appuyé sur eux au début de son règne, par suite des provocations de l’évêque Abdas de Suse qui n’hésita pas à s’en prendre à un temple du feu, le roi entre dans une colère d’autant plus que l’évêque Abdas, bravant l’autorité royale, refusa de rebâtir ce temple. Il s’en suivit une nouvelle période de persécutions qui ne prit fin qu’avec l’assassinat de Yazdgard au Khorassan à la suite d’un complot ourdi par des nobles perses. Entre temps, Marutha avait dû mourir car son nom n’apparaît pas parmi les signataires du synode de Séleucie sur le Tigre réuni en 420.

 

[1] Histoire ecclésiastique, 6, 15, 9-10, trad. P. Maraval, éd. Sources Chrétiennes. L’historien Sozomène précise même que l’évêque Kyrinos mourut de cette mauvaise blessure

[2] Lettre 9 à Olympias, 5, trad. A.M. Malengrey, éd. Sources Chrétiennes

[3] Socrate, Histoire ecclésiastique, 7, 8, 1-13 , éd. Sources Chrétiennes, trad. P. Maraval

[4] Socrate, Histoire ecclésiastique, 7, 8, 14-20, trad. P. Maraval