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Bakurios, « premier roi chrétien d’Ibérie »
jeudi 20 septembre 2012
par Pascal G. DELAGE
popularité : 12%

A la recherche du « grand Bakurios, le premier roi chrétien des Ibériens » et le grand-père de l’ascète Pierre l’Ibérien

Bakurios, l’aïeul de Pierre l’Ibérien est souvent identifié avec un prince géorgien qui se serait refugié sur les terres de l’empire romain à l’époque de l’empereur romain Valens (364-378). C’est ainsi qu’on le retrouve dans les années 380 à Jérusalem où il veille sur l’étendue du limes arabe. L’aura de sainteté que projette Jean Rufus, le biographe de Pierre l’Ibérien sur l’ancêtre de son héros, consonne bien avec la figure du futur Comes domesticorum qui était alors en lien étroit avec le cercle ascétique de Jérusalem dominé par les figures de l’aristocrate romaine Mélanie et le prêtre Rufin. Mais qu’en est-il réellement ?

« Le premier roi chrétien qui régna sur l’Ibérie » (Jean Rufus)

Notre enquête prendra comme point de départ les données généalogiques contenues dans les premiers paragraphes de la Vie de Pierre l’Ibérien rédigée par son disciple Jean Rufus. Ce texte a été rédigé vers 500, soit à peine une dizaine d’années après la mort de l’évêque non-chalcédonien de Maïouma. Certes ces renseignements ainsi collationnés sur les aïeux de Nabarnugios/Pierre l’Ibérien concernent des personnes décédées depuis plus d’un siècle. Toutefois les disciples de Pierre savaient que ce dernier célébrait une liturgie toute particulière à laquelle il était très attachée, un samedi du temps de carême, et cela à l’intention de l’ensemble de ses aïeux [1]. Nous pouvons donc considérer que les données prosopographiques contenue par la Vie de Pierre l’Ibérien sont d’une fiabilité assez haute du fait de l’intérêt que Pierre lui-même portait à ses ancêtres.

Le père de notre bienheureux père et évêque Pierre était Bosmarios (Buzmihr [2] ), roi des Ibères. Le père de son père s’appelait également Bosmarios. Sa mère était Bakurduktia ; la mère de sa mère, la sainte Duktia. Son grand-père maternel était le grand Bakurios, le mari de Duktia, et le premier roi chrétien qui régna sur le pays, ayant gagné la nation toute entière à la crainte de Dieu. Aussi tous ceux qui furent roi et reines d’Ibérie, eurent à cœur de conquérir à leur tour le Royaume des cieux par la vertu. Sa grand-mère paternelle Osduktia, l’épouse de Bosmarios, était la mère de son père Bosmarios. Le frère d’Osduktia, sa grand-mère paternelle, était Pharsamanios, l’un de ceux qui jouirent d’une grande faveur à la cour d’Arcadius, empereur des Romains, ayant à la fois l’honneur d’un commandement militaire et d’une position élevée à la cour. Néanmoins, à la suite des intrigues d’Eudoxie femme d’Arcadius, il fut obligé de se cacher et revint en toute hâte dans son pays. Une fois devenu roi des Ibériens et ayant rallié à sa cause les Huns Blancs qui étaient les voisins des Ibériens, il fut la cause de bien des déboires dont les Romains furent l’objet. [3]

+++

C’est ce « premier roi chrétien » d’Ibérie, Bakurios, qui est souvent identifié à ce grand officier d’origine ibérienne qui fréquenta le cercle du moine Rufin et de sa protectrice Mélanie à Jérusalem entre 380 et 394 à la suite de son passage en territoire romain (otage ? exilé ? réfugié ?) :

C’est Bakurios, homme en qui on peut avoir toute confiance, le roi de cette nation même, qui fut chez nous Comes Domesticorum et qui avait le plus grand souci de la religion et de la vérité, qui nous a raconté que les choses [la conversion de l’Ibérie] s’étaient passées ainsi, quand, étant alors duc de la frontière de Palestine, il vivait en union très étroite avec nous à Jérusalem [4].

Ce « roi » ibère était déjà présent dans l’état-major romain lors de la bataille d’Andrinople en aout 378 [5] où il commandait les sagittarii et les scrutarii. Il est encore présent, devenu Comes domesticorum, aux côtés de Théodose Ier à la bataille de la Rivière Froide en septembre 394, bataille où il perdra la vie selon l’historien du VIe siècle Zozime [6].

Nous est-il possible de vérifier ou de préciser d’avantage les liens unissant ce Bakurios avec le futur évêque de Maïouma en nous souvenant que déjà le grand historien du Caucase, Cyrille Toumanoff, estimait pour sa part que ce « grand Bakurios » ne devait pas être un « roi d’Ibérie » mais plutôt un vitaxe (vice-roi) d’une province ibérienne [7] . Ainsi à la suggestion de Françoise Thélamon qui se défie de l’information fournie par Zozime, le Comes domesticorum était-il revenu en Ibérie pour y régner sur la « totalité » ou une partie de sa patrie ?

Essai de chronologie relative

L’évêque Pierre est mort en 491 à l’âge de 80 ans selon son biographe [8] : il est donc né vers 411. Le mariage de ses parents peut être fixé vers 410, voire un peu avant, et la naissance de sa propre mère vers 390/94 si Bakurduktia fut donnée en mariage à Bosmarios vers l’âge de 16/20 ans. Il s’en suit que si le grand-père de l’ascète Pierre est bien le comes domesticorum proche de Mélanie l’Ancienne, il a emmené avec lui sa femme Duktia et qu’elle accoucha de son enfant en territoire romain. Il semble bien par ailleurs que le couple n’eut pas eu d’autres enfants (en tout cas ayant survécu [9] ) au témoignage de Jean Rufus si attaché à détailler toute les branches généalogiques de la famille de Pierre l’Ibérien [10].

 

[1] JEAN RUFUS, Vie, 10.

[2] L’inscription la plus ancienne conservée en géorgien retrouvée à Umm Lisan dans le désert judéen contient le nom de Buzmihr, vitaxe (vice-roi) de Gogarène. Il s’agit peut-être le père de Pierre l’Ibérien.

[3] JEAN RUFUS, Vie, 6.

[4] RUFIN, Histoire Ecclésiastique, 1, 11 (trad. Françoise Thélamon).

[5] AMMIEN MARCELLIN, Histoire, 31, 12, 16.

[6] ZOSIME, Histoire nouvelle, 4, 57, 3. Pour une vue d’ensemble des sources gréco-romaines sur Bakarios : PLRE 1, 144. Bakurios fut aussi un correspondant de Libanios (Ep. 1060) qui affecte de voir en lui un païen (voir aussi Epp. 1043-4).

[7] En l’occurrence, la province de Gogarène : Cyrille TOUMANOFF, Studies in Christian Caucasian History, Georgetown, Georgetown University Press, 1963, partie II, « States and Dynasties of Caucasia in the Formative Centuries », pp. 260-261.

[8] JEAN RUFUS, Vie, 193.

[9] Jean Rufus fait allusion à la naissance de plusieurs enfants avant que Bakurios et son épouse ne se convertissent à la continence conjugale (Vie, 7). Sont-ils morts en bas-âge ou Pierre l’Ibérien ne les mentionnait pas en raison d’une vie moins édifiante que le reste de leur parenté ?

[10] Jean Rufus rappelle ainsi que Bosmarios avait eu une fille d’une autre union, nommée Bomirosparia : Le bienheureux Pierre n’avait pas de frère de sang. Il avait une demi-sœur du côté paternel née d’une concubine et nommée Bomirosparia (Vie, 8). Le biographe désigne cette première compagne de Bosmirios comme sa concubine mais la pratique de la polygamie n’est pas à exclure dans le contexte de mœurs marqué par l’influence sassanide (cf. les deux épouses de Varaz-Bakʻar II).

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