Caritaspatrum
Accueil du siteCHRONICAE WELLENSISCorrespondance campagnarde
Dernière mise à jour :
mardi 15 août 2017
Statistiques éditoriales :
779 Articles
1 Brève
73 Sites Web
25 Auteurs

Statistiques des visites :
56 aujourd'hui
241 hier
469664 depuis le début
   
Dégel intérieur mais frimas extérieurs. Bonus : un scoop sur les ragondins.
jeudi 1er mars 2012
par Annie WELLENS
popularité : 2%

Encore un peu, Bacchus ami, et notre paysage hivernal du Golfe des Pictons ressemblerait presque à celui de ta Séquanaise natale. Que la rivière, qui passe devant notre maison, soit gelée sur toute sa surface ne se contemple pas tous les hivers. Ma Vera, à l’image de ta Silvania revitalisée par le froid (serait-ce donc un caractère pérenne du tempérament féminin ?), m’a aussitôt enjoint, dès constatation du phénomène, de l’accompagner sur la rive afin de nourrir les volatiles déroutés et affamés, grâce aux restes de pain qu’elle garde précautionneusement, ne supportant pas de les jeter. « Ce serait une offense envers le Créateur » me dit-elle à chaque fois qu’elle débarrasse notre table. Pour ma part, je bénis Celui qui demeure avant les siècles de nous avoir permis d’habiter sur une presqu’île, ce qui limite à une lieue [1] notre parcours pédestre au bord de l’eau.

Sinon, je serais encore par voies et par chemins, à suivre mon épouse qui reprend, hélas ! de nouvelles forces à mesure que s’allonge la route. Je dois t’avouer cependant que j’ai éprouvé un plaisir coloré par l’esprit d’enfance évangélique à voir tant d’animaux rassemblés dans les quelques trous d’eau encore liquide, chaque espèce essayant de tenir malgré tout ses distances vis-à-vis des autres. Les pontifiants « platyrhynchos » [2] ne réussissaient pourtant pas toujours à décourager les approches facétieuses quoique craintives des « Gallinulae » [3] pendant que, venues de notre océan voisin, des « Larinae », dont le cri confine à l’hilarité [4], s’abattaient du ciel sans vergogne pour voler les morceaux de pain au raz du bec des canards. Au bord d’un trou d’eau, côté berge, nous fûmes intrigués par trois animaux poilus, assis sur leur arrière-train, qui portaient délicatement la nourriture à leur bouche avec leurs deux pattes avant.

Le regard attentif de Vera repéra leurs quatre grandes dents démesurées presque rouges et leur queue ronde. Moins doués que notre père Adam, nous ne trouvâmes pas de nom précis à donner à ce qui nous semblait relever de la famille des rats, mais nous n’en avions jamais vu d’aussi gros et avec de telles formes [5]. A ce spectacle de bêtes familières et d’animaux étrangers réunis autour du pain offert naissaient simultanément en moi un désir de louange et l’image, certes bien imparfaite encore, de ce que serait l’univers réconcilié quand tous les siècles seraient consommés . En sourdine, j’entendais l’accompagnement d’Isaïe : Le lion comme le bœuf mangera de la paille. Le nourrisson jouera sur le repaire de l’aspic, sur le trou de la vipère le jeune enfant mettra la main.

Bacchus très cher, il me plaît de te confier que je te dois cette humeur spirituelle légère. Ta réponse à mes interrogations contournées quant à l’opportunité ou non de dévoiler le secret de la confession de Patrick d’Irlande m’a libéré, et le parcours de santé intérieure balisé par Marc l’Ermite que tu m’as proposé a fait le reste. Je me sens délié de cette histoire et reconnais que je n’y cherchais que moi-même. Horace, littérairement, m’enseigne à ce sujet : Decipimur specie recti [« Nous sommes abusés par l ’apparence du bien »] : les poètes, à force de recherche de style, deviennent obscurs. Et notre grand Augustin évoquant le vol de poires commis dans sa jeunesse, ajoute à ma confusion libératrice, puisque, selon lui, l’homme ne se trompe pas par amour du mal , mais à cause de l’apparence du bien que le vice trompeur possède [6]).

Un bienfait ne venant jamais seul, je viens de transcrire pour mon hymnaire, un texte qui parachève par la prière la libération que tu m’as permis de vivre : Tout ce que l’on dit de honteux, tout ce que l’on commet de mal, ce qui nuira, à moi ou à quiconque […]pardonne-le avec indulgence à ceux qui ont failli, et que, le premier en tout, tu choisis de sauver. Auteur prévoyant de la vie…Que le rédacteur [7] de cette hymne fût médecin et diacre ne m’étonne plus.

Porte-toi bien dans la joie salvatrice de notre Dieu.

Bessus

 

[1] Il est difficile de savoir si Bessus utilise la « lieue gauloise », la « lieue romaine » ou la « lieue gauloise romanisée ». Quoiqu’il en soit, le parcours à pied dont il parle ne devait pas excéder une heure de marche.

[2] Aujourd’hui nous dirions plus familièrement « canard col vert ».

[3] Bessus doit désigner ici des « poules d’eau ». Vraisemblablement , la « gallinula chloropus », familière des rivières de marais. A moins qu’il n’ait confondu , ce qui est fréquent encore aujourd’hui, la « fulica atra » ou « foulque macroule » avec la « gallinula ».

[4] Grâce à cette précision, nous comprenons qu’il s’agit de « mouettes rieuses ». Le terme « Larinae » inclut en effet plusieurs genres d’oiseaux de mer, dont les mouettes et les goélands.

[5] Nous tenons là, grâce à la description détaillée de Bessus, la preuve que le « Myocastor coypus » ou « castor des marais » ou « ragondin » existait déjà dans le marais au VIIe siècle, alors que toutes les études actuelles estiment qu’il fut introduit en Europe, pour sa fourrure, seulement depuis le XIXe siècle. A moins qu’une sorte de « crépuscule des ragondins » ne se soit produit entre le VIIe et le XIXe en France ? La question reste ouverte.

[6] Référence certaine aux « Confessions » d’Augustin, Livre II, VI,12.

[7] Selon toute vraisemblance Bessus cite une hymne de Flavius Rusticius Helpidius Domnulus ( ?-524/33), familier de Théodoric, diacre, questeur, médecin.

Articles de cette rubrique
  1. De l’utilité de la navigation sur le Net.
    1er juin 2008

  2. Quand Bacchus s’intéresse aux Pères...
    15 juillet 2008

  3. Promesse de vendanges spirituelles.
    1er septembre 2008

  4. Pédagogie spirituelle
    15 octobre 2008

  5. Appétit de sciences
    1er décembre 2008

  6. Fièvre sternutatoire
    15 janvier 2009

  7. Agacements machistes...
    1er mars 2009

  8. Rencontre après Martin
    15 avril 2009

  9. Coup de tonnerre.
    1er juin 2009

  10. D’une correspondance à l’autre.
    15 juillet 2009

  11. Querelle hymnologique
    1er septembre 2009

  12. Entre vin nouveau et table tournante
    15 octobre 2009

  13. Vers la Lumière.
    1er décembre 2009

  14. De la réduction de texte à la réduction de tête
    15 janvier 2010

  15. D’un hymnographe à l’autre.
    1er mars 2010

  16. Où se résolvent heureusement deux affaires douloureuses pour Bacchus
    15 avril 2010

  17. Terreur volcanique
    1er juin 2010

  18. Douceur médocaine
    15 juillet 2010

  19. Une première liturgique à Mediolanum Santonum : le 15 août
    1er septembre 2010

  20. Turbulences intérieures et menaces incendiaires
    15 octobre 2010

  21. Trafic d’influences, d’Orphée à Grégoire de Nazianze
    1er décembre 2010

  22. De la colère aux larmes : rigueurs de l’exégèse et soucis de voisinage
    15 janvier 2011

  23. Commando colombanophile dans le Golfe des Pictons
    1er mars 2011

  24. La tentation de Saint Hilaire. Un parchemin retrouvé.
    15 avril 2011

  25. Dur printemps pour les Pictons.
    1er juin 2011

  26. Chrysostom’attitude en Narbonnaise.
    15 juillet 2011

  27. La monachomyomachie ou les moines contre les mulots
    1er septembre 2011

  28. Origène for ever !
    15 octobre 2011

  29. Lumière nouvelle sur le péché de saint Patrick.
    1er décembre 2011

  30. Discernement spirituel par correspondance
    15 janvier 2012

  31. Dégel intérieur mais frimas extérieurs. Bonus : un scoop sur les ragondins.
    1er mars 2012

  32. Le phénix de Lactance et le vin de Muscat, ou la thérapeutique spirituelle de Silvania
    15 avril 2012

  33. A mystagogie déplacée, liturgie dévoyée
    1er juin 2012

  34. De la pluie aux larmes, que d’eau ! que d’eau !
    15 juillet 2012

  35. Virgile, le Pseudo-Longin, Antoine et Athanase, même combat !
    1er septembre 2012

  36. De Johannes-Petrus à Doliprane de Céphalée.
    15 octobre 2012

  37. Picnolepsie et antiennes Ô
    1er décembre 2012

  38. Bacchus, vous avez dit : « dévarié » ?
    15 janvier 2013

  39. De Bethléem à Madiran : nouvelles lueurs sur le caractère de Jérôme
    1er mars 2013

  40. La joyeuse cinquantaine
    15 avril 2013

  41. D’Eugène de Tolède aux « énergumènes »
    1er juin 2013

  42. Sentiment océanique
    15 juillet 2013

  43. Des « astrologues chrétiens » : oxymore ou coquecigrue ?
    1er septembre 2013

  44. Les « reliques » ou le feu aux poudres
    15 octobre 2013

  45. Esclave, chasse les mouches !
    1er décembre 2013

  46. Mystère de l’esperluette
    15 janvier 2014

  47. Du Verbe abrégé à la bulle d’eau humaine
    1er mars 2014

  48. Benoit et Colomban : même combat spirituel ?
    1er mai 2014

  49. L’hémine et le charivari
    15 juin 2014

  50. Main basse sur les reliques de Benoît et Scholastique
    15 août 2014

  51. Venance Fortunat, auteur de « Frère Jacques » ?
    15 septembre 2014

  52. Marmite bouillante, amitié florissante
    1er décembre 2014

  53. L’érysipèle, l’hérésie et le Christ médecin
    15 janvier 2015

  54. Erasme et le vin de Nîmes
    15 avril 2015

  55. Confession ou rétractation ?
    1er juin 2015

  56. Le Purgatoire, ou l’Enfer climatisé
    15 juillet 2015

  57. Le Bréviaire d’Alaric ou le salut (pour Bessus) par les Wisigoths
    15 septembre 2015

  58. Haro gaulois sur les stylites !
    1er novembre 2015

  59. Polémique monastique en Armorique et menace de burn-out pour Bessus
    1er mars 2017

  60. Romanos le Mélode : plus fort que le son des cloches et des orgues !
    15 décembre 2015

  61. De l’allitération au kakemphaton et du kakemphaton à l’Hypapante
    15 février 2016

  62. Du bréviaire hispano-mozarabe au sang de Jupiter
    15 juin 2016

  63. L’ascension du Mont Ventoux, un « copié-collé » de celle du Crêt Pourri, ou : Pétrarque a-t-il plagié Bacchus ?
    15 août 2016

  64. Corrupticoles, phantasiastes et dyscoles, ou la mise en abyme de Bessus
    1er novembre 2016

  65. La « Divine Liturgie » de Jean Chrysostome au monastère de Saint Oyend ?
    1er janvier 2017

  66. L’appel au secours de Silvania : Bacchus tenté par l’enkratéia
    1er juin 2017