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Une correspondante de Jérôme, Hebydia
samedi 17 mai 2008
par Pascal G. DELAGE
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En 407, la bordelaise Hebydia s’adresse au moine Jérôme, un des meilleurs connaisseurs de l’Ecriture de son temps. Ecrivant de extremis Galliae finibus (« du fin fond de la Gaule ») à l’ascète de Bethléem, elle pose douze questions sur l’Ecriture et sur la façon de vivre saintement dans le veuvage : « Comment peut-on être parfait et comment doit vivre une veuve qui est restée sans enfant ? ».

Hebydia est fortunée car son correspondant loue ses aumônes : « Toi qui n’as pas d’enfant même en petit nombre, aies-en beaucoup [par ta charité] » (Lettre 120, 1) et appartient au cercle de notables aquitains. Elle devint veuve jeune n’ayant pas eu le temps de devenir mère avant la mort de son époux. Au témoignage même de Jérôme, Hebydia est apparentée au poète et rhéteur bordelais Attius Tiro Delphidius qui était pour sa part un païen tout comme son père Attius Patera. Leur famille était originaire d’Evreux, « issue de la race des druides » et liée au culte d’Apollon (Ausone, Aux professeurs de Bordeaux, 4 et 5).

Jérôme connaît donc bien la réputation de la famille de sa correspondante, ayant mentionné Attius Patera dans sa Chronique pour l’année 336 (« Patera, rhéteur, dispense son enseignement à Rome avec un immense succès ») et le fils Delphidius pour l’année 355 (« Alcimus et Delphidius, rhéteurs, dispensent leur enseignement en Aquitaine avec beaucoup de brio. »). Ausone dans sa notice sur les maîtres qu’il a connus en Aquitaine, rappelle le sort terrible de la veuve de Delphidius exécutée à Trèves en 385 mais qui, elle, était chrétienne.

Toutefois il semble bien qu’Hebydia n’ait pas été la fille de Delphidius mais que, selon l’hypothèse avancée par Hagith Sivan, elle fut sa belle-fille. Elle serait alors l’épouse du jeune rhéteur Alethius Mineruius, mort prématurément sans enfant. A ce jeune lettré prometteur Ausone a consacré également une émouvante notice dans son ouvrage Sur les professeurs de Bordeaux : « Comme l’herbe du solstice, montré au monde et ravi aussitôt, tu disparus aux jours de ta puberté, abandonnant les amis et leurs vœux stériles, et la rhétorique privée des fruits qu’elle attendait de ta fleur ; et ton beau-père, et cette noble alliance que ton père n’eut pas le temps de te pardonner, et les richesses de tes deux familles que tu laisses sans héritier » (Prof., 5).

Belle-fille de Delphidius et non sa fille : ainsi se comprennent mieux les attaques de la lettre 120 de Jérôme contre les manichéens, attaques qui auraient été parfaitement déplacées dans une lettre adressée à une femme dont la propre mère avait été exécutée pour… manichéisme. Certes, le péril rôde en Aquitaine pense Jérôme mais Hebydia s’est adressée après tout à un bon directeur spirituel…

Veuve au début des années 380, plus jeune que Paulin de Nole d’une dizaine d’années, Hebydia est une figure notable de la communauté bordelaise, baptisée probablement comme lui par l’évêque Delphinius. Elle-même descendait d’une famille illustre de rhéteurs mais de confession chrétienne. L’alliance de Minervius avec une chrétienne pourrait bien être la cause de ce mécontentement de Delphidius auquel fait allusion Ausone dans sa notice sur le jeune disparu. Delphidius aurait préféré que son fils épouse une femme attachée aux cultes traditionnels, à moins que Minervius ne soit allé jusqu’à promettre à Hebydia de devenir chrétien au moment de leur mariage.

En 407, probablement âgée d’une quarantaine d’années, Hebydia participe à l’animation d’un cercle de spirituels qui comprenait également Artemia et son époux Rusticus, très probablement deux Aquitains comme elle. C’est au nom d’Artemia qu’elle adressera une seconde missive à Jérôme. La réponse aux deux courriers lui sera rapportée de Bethléem par le moine Apodemius.

DE JEROME A HEBYDIA :

J’ignore ton visage, mais l’ardeur de ta foi m’est bien connue. Depuis les extrémités de la Gaule, tu m’invites - moi qui me terre dans la campagne de Bethléem - à répondre à quelques questions des Saintes Écritures, en m’adressant, par l’intermédiaire de l’homme de Dieu, mon fils Apodemius, un petit aide-mémoire. Comme si tu n’avais pas dans ta province des hommes savants et accomplis dans la Loi de Dieu. A moins que tu ne réclames de nous une épreuve, plutôt qu’un enseignement ; tu veux savoir ce que nous aussi nous pensons de ce que tu as appris d’autres bouches.

De tes ancêtres, Patera et Delphidius, l’un, avant ma naissance, a professé la rhétorique à Rome ; l’autre, quand j’étais encore tout jeune, a illustré toutes les Gaules par son talent d’écrivain en prose et en vers. Ils sont morts maintenant et, silencieux, m’adressent à bon droit le reproche d’oser chuchoter quelques mots à leur descendante ; toutefois, si je leur accorde une grande éloquence et la science de la littérature profane, j’ai le droit de leur refuser la science de la Loi de Dieu. Celle-là, nul ne peut la recevoir, si elle ne lui a été donnée par le Père des lumières « qui illumine tout homme venant en ce monde » et se tient au milieu des fidèles qui sont réunis en son nom.

Lettre 120, Préface.

LES 12 QUESTIONS D’HEBYDIA :

I. Comment peut-on être parfait, et comment doit vivre une veuve qui est restée sans enfants ?

II. Que signifie le texte de Matthieu : « Je ne boirai plus désormais de ce produit de la vigne, jusqu’à ce jour où je le boirai de nouveau avec vous, dans le royaume de mon Père » ?

III. Pourquoi les Évangélistes racontent-ils des faits différents à propos de la résurrection et des apparitions du Seigneur ? Pourquoi, au dire de Matthieu, le Seigneur est-il ressuscité au soir du sabbat, aux premières lueurs du dimanche, tandis que Marc affirme qu’il est ressuscité au matin du lendemain ?

IV. Comment, suivant Matthieu, Marie-Madeleine a-t-elle vu, le soir du sabbat, le Seigneur ressuscité, tandis que l’Évangéliste Jean rapporte que, le dimanche matin, elle pleurait auprès du tombeau ?

V. Comment, suivant Matthieu, Marie-Madeleine avec une autre Marie, prosternée au pied du Sauveur le soir du sabbat - selon Jean le dimanche matin - s’entendent-elles dire par le Seigneur : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père » ?

VI. Comment, alors qu’une troupe de soldats montait la garde, Pierre et Jean sont-ils entrés librement dans le tombeau, sans qu’aucun garde les en empêchât ?

VII. Comment Matthieu écrit-il (et aussi Marc) qu’il a été commandé aux Apôtres par les femmes de précéder le Sauveur en Galilée, où ils le verraient, tandis que c’est à Jérusalem que Luc et Jean rappellent qu’il a été vu par les Apôtres ?

VIII. En quoi consiste ce que nous lisons dans Matthieu 1 : « Les tombeaux s’ouvrirent, et beaucoup de corps de saints qui étaient morts ressuscitèrent ; puis, sortant du tombeau après sa résurrection, ils vinrent dans la sainte cité et apparurent à beaucoup » ?

IX. Comment le Sauveur, selon Jean, insuffle-t-il l’Esprit-Saint aux Apôtres et, selon Luc, dit-il qu’il l’enverra après l’Ascension ?

X. Que signifie ce dont discute l’apôtre Paul quand il écrit aux Romains : « Que dirons-nous donc ? Y a-t-il de l’iniquité chez Dieu ? Loin de là », etc. ?

XI. Que veut dire ce qu’écrit l’Apôtre dans la seconde aux Corinthiens : « Aux uns, odeur de la mort, pour la mort, et aux autres odeur de la vie, pour la vie ; et qui donc est capable d’une telle œuvre ? »

XII. Que veut dire ce qu’il écrit dans sa première épître aux Thessaloniciens : « Que lui-même le Dieu de paix vous sanctifie en toutes choses, que votre esprit soit intact, et que votre âme et votre corps se conservent sans reproche pour l’avenir du Sauveur, notre Seigneur Jésus-Christ » ?

Lettre 120, Préface.