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Entretien avec... Pierre DESCOTES
mardi 10 janvier 2012
par Cécilia BELIS-MARTIN
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Pierre Descotes, vous êtes intervenu tout dernièrement au colloque de La Rochelle 2011 sur les rapports entre la chair et l’âme selon saint Augustin. Comment, quand on est un jeune chercheur, en vient-on à s’intéresser à des questions aussi pointues et à un penseur comme Augustin d’Hippone ?

Grâce aux rencontres de professeurs qui m’ont donné le goût de cet auteur, et m’ont orienté vers des textes d’une richesse littéraire et intellectuelle sans fin ! Mon intérêt pour l’œuvre d’Augustin remonte en fait à mon année de licence : lorsque je suis entré à l’École Normale Supérieure, après deux années de classes préparatoires et donc d’études très généralistes, j’ai profité de ma première année pour réfléchir au domaine de recherche dans lequel je voulais travailler. J’hésitais très sérieusement entre la littérature latine, et la littérature française du XXe siècle (André Gide ou Paul Claudel ?)… J’ai heureusement eu la grande chance de suivre, un peu par hasard, le séminaire qu’assurait, à la Sorbonne, le professeur Gérard Ferreyrolles, et qui portait cette année-là sur l’influence de saint Augustin sur la littérature et la pensée du XVIIe siècle : j’ai tout de suite été frappé par l’ampleur et la profondeur des problèmes philosophiques et théologiques qu’avait abordés Augustin – plus particulièrement par sa réflexion sur le rapport entre liberté humaine et grâce divine.

Aujourd’hui encore c’est de cette question de la grâce que je m’occupe. Il me semblait – et il me semble encore – qu’il y avait, chez Augustin, un effort pour penser la place de l’homme dans le monde qui s’inscrivait certes dans un contexte chrétien, mais qui pouvait intéresser tout lecteur, par son exigence, sa profondeur et son humanité. J’ai donc contacté M. le professeur Vincent Zarini, directeur de l’Institut d’Études Augustiniennes et professeur de littérature latine à la Sorbonne pour lui demander de m’orienter dans ma découverte d’Augustin – ajoutez à cela le séminaire de M. le professeur Jean-Marie Salamito, qui m’a fait découvrir les sermons d’Augustin et m’a conseillé de travailler sur sa correspondance… Comme moi pour comme, je pense, pour la plupart des jeunes chercheurs, le choix d’un sujet de recherches tient à quelques rencontres importantes, de personnalités qui savent mettre un auteur en valeur, et éveiller l’intérêt d’un étudiant.

C’est ainsi que la thèse que vous préparez porte sur « La lettre 140 de gratia testamenti noui : un microcosme de la pensée théologique de saint Augustin ». Pouvez-vous nous rappelez le contexte et les enjeux de cette lettre ?

Je travaille depuis mon Master 2 sur la correspondance d’Augustin. Il faut bien comprendre qu’Augustin n’était pas un théologien enfermé dans son étude, tout occupé de questions théoriques, au contraire ! Il voyageait, prêchait quotidiennement devant un public parfois dissipé, et entretenait une correspondance considérable : nous avons conservé plus de deux cent cinquante lettres de sa main, dont chacune manifeste un rapport particulier, individuel avec son correspondant. La lettre sur laquelle je travaille me paraît intéressante à plusieurs égards : d’abord parce qu’elle date de 412, c’est-à-dire des débuts de la controverse qui a opposé Augustin à son grand adversaire, le moine Pélage, sur la question de la grâce.

Or, on a toujours tendance à réduire Augustin aux derniers traités qu’il a rédigés, aux points les plus extrêmes et les plus sévères de sa doctrine (la prédestination, le sort des nouveau-nés morts avant d’avoir été baptisés, ou le péché originel). Avec la lettre que j’étudie, on a en quelque sorte le « premier mot » d’Augustin sur la grâce : tous les points les plus importants de sa doctrine y sont abordés, mais sans qu’une polémique qui a duré près de vingt années ait trop imprimé sa marque. Pour parler un peu rapidement, on trouve dans cette lettre une vision plus « humaine » de la pensée d’Augustin, saisie en sa forme originelle et débarrassée des emportements ultérieurs de la controverse. En outre, il y a de grandes chances qu’Augustin s’adresse, dans ce texte, à un de ses amis de jeunesse, qui s’était laissé entraîner dans le manichéisme et que l’évêque d’Hippone tentait de ramener à la foi chrétienne. Il y a là un croisement entre une perspective théologique et une préoccupation humaine et personnelle, qui nous rapproche d’Augustin et nous livre une vision plus nuancée, et plus juste, de son activité pastorale quotidienne.

On imagine bien combien demeure féconde la théologie du « Docteur de la grâce ». Mais reste-il encore des aspects de la pensée d’Augustin à explorer pour les jeunes générations de chercheurs ?

Augustin a beaucoup écrit – vraiment beaucoup. Ce qui veut dire qu’il reste une masse considérable de textes à lire, à traduire, à mettre à la disposition des lecteurs, et à étudier. J’ai été très heureusement surpris, lorsque j’ai commencé à travailler sur la correspondance de saint Augustin, par la richesse extrême de cet ensemble de textes qui avaient été somme toute très peu travaillés. Et je ne parle pas même des sermons ou des commentaires sur les psaumes, qui constituent un terrain de recherche encore assez mal connu… Or, si Augustin a actuellement assez mauvaise presse, c’est parce qu’on le résume à certains points qui lui sont reprochés : l’ « invention » du péché originel ou ses développements sur la prédestination en particulier ; c’est parce qu’on se concentre sur quelques traités polémiques, en oubliant tout le reste de son œuvre. L’image que le grand public, aujourd’hui, a d’Augustin est celle d’un théologien rigide, sombre et sévère.

L’enjeu de l’étude des lettres et des sermons de l’évêque d’Hippone, c’est justement de montrer que nous avons affaire, avec Augustin, à un penseur infiniment plus nuancé et plus humain que ce que l’on veut laisser croire. A titre personnel, ce qui me frappe et m’impressionne chez Augustin, c’est son souci de se rendre accessible à son lecteur, sans jamais rien céder de la profondeur et de l’exigence de sa pensée. C’était un philosophe et un théologien qui respectait profondément ses auditeurs et ses lecteurs, et tentait de leur enseigner les questions les plus complexes, de la manière la plus claire possible. Il me semble que cette alliance de pédagogie et d’exigence intellectuelle est sa véritable marque de fabrique, bien plus que sa conception du péché originel ou de la prédestination.

Un coup de cœur pour un livre ou un article relatif à Augustin et que vous aimeriez partager avec nos amis internautes ?

Le problème n’est pas tellement de choisir un livre intéressant, c’est de laisser de côté un nombre considérable d’ouvrages passionnants – cela me donne l’impression de commettre une nombre incalculable d’injustices ! Cela dit, si je devais conseiller la lecture d’une introduction à la vie et à l’œuvre d’Augustin, j’orienterais mon interlocuteur vers deux ouvrages : nous avons en effet une grande chance, celle de disposer, en langue française, de deux remarquables biographies d’Augustin – remarquables par l’exactitude historique des faits qu’elles rapportent comme par l’agrément de leur lecture. Il s’agit du Saint Augustin de Serge Lancel, et de La vie de saint Augustin de Peter Brown. Les deux ont l’avantage immense de replacer la réflexion d’Augustin en son contexte, de montrer comment sont nées et se sont développées ses thèses principales. Or c’est, il me semble, le meilleur service que l’on peut rendre à Augustin, que la postérité a figé dans une image sèche et peu avenante de « docteur de la grâce » : rendre à sa pensée sa vie, sa couleur et son mouvement.

Une dernière question : quelle est votre appréciation sur l’enseignement du latin aujourd’hui, et de manière plus générale, sur la transmission de ce que nous appelions les « Humanités » dans le cadre de l’enseignement supérieur ?

C’est une question difficile, et je ne veux pas me risquer à des jugements trop tranchés, mon expérience d’enseignant étant somme toute limitée. Il me semble toutefois qu’il est fort dommage qu’on méconnaisse la richesse considérable de l’enseignement du latin et du grec à des enfants et à des adolescents. Je n’ai rien contre les mathématiques, bien au contraire, et je reconnais tous les bienfaits que leur enseignement apporte, en particulier dans le développement des capacités de raisonnement logique. Mais il est évident à toute personne qui a fait un peu de latin ou de grec que les langues anciennes exigent une faculté de concentration, d’analyse, de compréhension qui ne sont pas moins grandes. Pour « construire » et traduire une phrase de Cicéron, de Démosthène ou de Tacite, il ne faut pas moins de logique et de précision que pour résoudre une équation – et peut-être plus encore, car le travail du latiniste, s’il est tout aussi logique, est peut-être moins mécanique ! Quant à l’argument de l’ « utilité » des sciences, présumée supérieure à celle des humanités, il ne supporte pas un examen un tant soit peu impartial. Qu’est-ce qui est le plus « utile » dans la vie quotidienne : savoir extraire une racine carrée et effectuer une règle de trois, ou être capable de saisir, d’interpréter en fonction de son contexte et de reformuler clairement la pensée de son interlocuteur ? Or c’est justement cela, la tâche d’un latiniste ou d’un helléniste : saisir et restituer la pensée d’auteurs qui ont formé notre culture et nos modes de pensée. Ce n’est peut-être pas «  rentable » - mais ce n’est certes pas inutile…

Merci Pierre Descotes

 
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