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Accueil du siteLES MERES DE L’EGLISE ET AUTRES DAMESOn a encore oublié Mme Tertullien !
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mercredi 20 septembre 2017
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Où il est question de Mme Tertullien et de ses soeurs
samedi 10 mai 2008
par Pascal G. DELAGE
popularité : 9%

Il semble que la réputation d’antiféministes, voire de machistes, des Pères de l’Eglise soit bien établie. Ainsi lit-on sous la plume de Tertullien : « Tu enfantes dans les douleurs et les angoisses, femme ; tu subis l’attirance de ton mari et il est ton maître. Et tu ignores qu’Eve, c’est toi ? Elle vit encore en ce monde, la sentence de Dieu contre ton sexe. Vis donc, il le faut, en accusée. C’est toi la porte du diable. C’est toi qui as brisé le sceau de l’Arbre ; c’est toi qui la première as déserté la loi divine ; c’est toi qui as circonvenu celui auquel le diable n’a pu s’attaquer ; c’est toi qui es venue à bout si aisément de l’homme, l’image de ton Dieu. C’est ton salaire, la mort, qui a valu la mort au Fils de Dieu. Et tu as la pensée de couvrir d’ornements tes tuniques de peau ». Virulente mise en demeure, mais qui ne doit pas nous faire oublier le jeu rhétorique et l’ironie sarcastique que manie à merveille le Maître carthaginois. Certes, il s’agit bien de mettre en garde les femmes de la congrégation chrétienne contre les diverses sollicitations mondaines de la culture gréco-romaine – souci identique chez un contemporain de Tertullien, Clément d’Alexandrie ; mais c’est en même temps le signe que, d’une part, les matrones chrétiennes au début du IIIe siècle n’y étaient pas insensibles, et que, d’autre part, elles s’accordaient une certaine liberté d’action pour assumer et vivre leur féminité.

Par ailleurs, il n’est pas possible de réduire la pensée de Tertullien à quelques semonces plus rigoristes que franchement patriarcales, car on trouve chez lui une exaltation de très belles figures féminines comme Perpétue et Félicité (s’il est bien le rédacteur anonyme des actes de leurs martyrs ), ou encore Maximilla et Prisca, les prophétesses de Phrygie qui secondaient le charismatique Montan dans son entreprise de revival évangélique. Et n’ayons garde d’oublier le traité-testament qu’il laissa à sa femme : Tertullien presse cette dernière de ne pas prendre un autre époux si elle devait devenir veuve, ou tout au moins, étrange concession à une époque où le remariage est très mal vu dans les cercles chrétiens, qu’elle prenne soin d’épouser un baptisé !

Nous voilà à nouveau alertés sur la distance qui existera nécessairement entre le discours des Pères de l’Eglise et ce que pouvaient vivre les membres des communautés chrétiennes : une fois son époux mort, Madame Tertullien pourrait faire ce qu’elle voudrait… Il est vrai que traditionnellement les veuves dans le monde gréco-romain, si elles étaient d’une certaine condition sociale, disposaient d’une réelle autonomie personnelle, échappant alors tant à la tutelle des pères que des fils. Devenues chrétiennes, il n’y avait aucune raison pour que ces femmes renoncent à cette liberté d’action et de parole que leur veuvage leur avait procurée. Déjà à l’œuvre dans les communautés apostoliques , les veuves sont (ou se sont) organisées en un ordre particulier. Ainsi à Rome, au milieu du IIe siècle, lorsque le visionnaire Hermas est appelé à rendre compte de sa révélation à la communauté locale, il s’adresse à deux personnes bien précisément : un homme, Clément, probablement un des pasteurs de la ville, et une femme, « Grapté, qui s’en servira pour l’instruction des veuves et des orphelins ». Les veuves que Polycarpe de Smyrne salue encore en tant que groupe spécifique et qu’il appelle Autel de Dieu , sont des femmes avec qui il faut compter dans le « management » de la communauté tant en raison de leur puissance économique que de leur expérience de la vie au quotidien. L’auteur de la Tradition Apostolique au début du IIIe siècle s’en émeut : ne prétendraient-elles pas non plus, ces veuves, participer à la direction de la congrégation ? Que nenni ! « Quand on institue une veuve, on ne l’ordonne pas, mais elle est désignée par ce titre. Si son mari est mort depuis longtemps, qu’on l’institue, mais si son mari est mort depuis peu, qu’on ne lui fasse pas confiance… Mais on ne lui imposera pas la main, parce qu’elle n’offre pas l’oblation [l’eucharistie]. Or l’ordination se fait pour les clercs en vue du service liturgique ».

L’affaire sera entendue à Rome, tout comme d’ailleurs dans les autres communautés qui ont essaimé tout au long du pourtour méditerranéen. Pas d’ordination pour ces dames à qui d’ailleurs les Pères vont se dépêcher de proposer un autre modèle religieux, celui de la vierge consacrée, en souhaitant qu’à l’avenir elles se montrent de bonnes et dociles filles. Cependant Perpétue, Félicité, les disciples de Montan, très probablement la martyre Blandine de Lyon, étaient des femmes qui avaient connu le mariage. Un des aspects de la nouveauté du message chrétien avait d’abord porté sur la continence plus que sur la virginité. En effet, ce choix de vie impliquait une communauté qui avait déjà une histoire longue derrière elle, avec des familles anciennement chrétiennes. La virginité offrait alors l’alternative d’un statut autre pour la femme qui ne la cantonnerait plus au rôle traditionnel d’épouse et de mère .