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Entretien avec... Régis COURTRAY
mardi 10 mai 2011
par Cécilia BELIS-MARTIN
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Régis Courtray, après la publication de votre thèse il y a deux ans [1], les éditions Beauchesne viennent de faire paraître dans la collection le « Point Théologique » sous votre direction un ouvrage collectif consacré à David et Jonathan [2]. Comment en vient-on à s’intéresser à ces héros bibliques quand on est comme vous un spécialiste des Pères latins ?

Les Pères de l’Église ont ceci de fascinant, qu’ils nous révèlent les lectures passionnées qu’ils faisaient de la Bible. Amoureux de l’Écriture, ils la méditaient avec attention ; soucieux des hommes de leur temps, ils la commentaient inlassablement ; infatigables défenseurs de l’orthodoxie, ils n’hésitaient pas à prendre position pour rectifier les erreurs d’interprétations des hérétiques. Travailler sur les Pères ne peut que sensibiliser un chercheur aux textes bibliques et lui donner l’envie de se lancer à son tour sur leurs traces pour faire goûter à ses contemporains la richesse des interprétations des siècles passés ! Différentes figures ont retenu mon attention ces dernières années : la chaste Suzanne, les deux larrons des évangiles, le roi Nabuchodonosor… J’aspirais à poursuivre ces recherches sur un sujet plus large ; David et Jonathan semblaient se prêter à une telle étude. Mais devant l’ampleur des recherches sur la réception de l’épisode, il m’a semblé qu’un travail collectif s’imposait pour décrire au mieux comment chaque époque et chaque genre a relu ces pages bibliques.

Vous nous proposez une riche approche transversale de ce mythe, de sa réception rabbinique aux écrans blancs de nos cinémas. A quoi nous renvoie une telle diversité d’approches ? Des invariants sur l’âme humaine ? L’amitié comme le propre de l’homme ?

De fait, l’ouvrage a tenté de faire le tour – mais le peut-on jamais ? – de l’ensemble des interprétations de l’épisode. Une première partie propose ainsi une lecture exégétique nouvelle du texte biblique ; puis une seconde partie s’intéresse aux lectures anciennes (patristiques, juives, exégétiques) ; c’est ensuite l’héritage culturel qui est envisagé (dans la littérature, la peinture, la musique, le cinéma) ; dans un dernier temps, l’ouvrage se tourne vers les « récupérations » contemporaines de notre époque. Ce sont au total treize chercheurs qui ont collaboré à cet ouvrage sous ma direction.

Ce qui est saisissant, au travers de la diversité des lectures recensées, c’est de constater que chaque époque a relu l’épisode selon sa sensibilité et ses questionnements. L’épisode se trouve ainsi interrogé du point de vue de la politique, de la morale, du sentiment affectif, de l’identité sexuelle…

Mais il est certain que ce qui fait la force de l’épisode, c’est l’amitié inouïe qui unit les deux amis. Au XIIe siècle, le moine Aelred de Rievaulx écrivit un célèbre traité sur l’amitié, adaptant à l’amitié spirituelle l’ouvrage Sur l’amitié de Cicéron. Or, Cicéron avait mis une limite à l’amitié, déclarant « qu’il est impossible de découvrir (des hommes) qui ne font pas passer les charges publiques, les magistratures, les commandements militaires, les fonctions, la richesse avant l’amitié ». « Où trouver, demandait-il, « quelqu’un qui céderait la place à son ami ? » Aelred découvre alors un tel homme en Jonathan, le fils du roi Saül et l’héritier légitime du trône, qui, s’inclinant devant le jeune David, lui déclare : « Toi tu seras roi, et moi je serai le second après toi ». Le moine s’écrie alors : « Voici qu’il s’est trouvé un Jonathan pour triompher de la nature, faire fi de la gloire et de la puissance, céder sa place à son ami. » Et de conclure : « Voilà l’amitié véritable, parfaite, stable et éternelle. » L’enthousiasme du cistercien n’a rien perdu de sa vivacité aujourd’hui !

Des courants socioculturels se sont emparés aujourd’hui de David et Jonathan pour en faire des « icones gays ». J’imagine que cette interprétation devait être assez étrangère aux Pères de l’Église ?

L’intérêt de l’ouvrage était également que l’épisode reçoit des lectures contemporaines et intéresse notre monde dans ses questionnements actuels. Il est rare d’être autant aux prises avec la société quand on s’intéresse aux Pères et à la Bible.

Le récit biblique a été, depuis quelques décennies, récupéré par des lectures homosexuelles et on a voulu voir en Jonathan et David un « couple gay ». L’ouvrage n’entre pas lui-même dans le débat, car tel n’est pas son but. Mais il expose les divers arguments pour et contre en toute objectivité : au lecteur de trancher ! Ce qui importait en revanche, c’était d’une part de rectifier quelques erreurs d’interprétation (il n’est sans doute pas exact, par exemple, de prêter une telle lecture à des œuvres antérieures au XIXe siècle) et d’autre part de montrer que l’épisode ne saurait se réduire à une lecture unique : il est riche de la multiplicité des lectures qui ont été faites au cours des âges et reste ouvert aux lectures qui en seront proposées dans les siècles à venir. Quant aux Pères de l’Église, ils sont bien loin de telles lectures ! L’épisode leur parle d’abord de leur propre expérience de l’amitié, et ils le relisent volontiers à la lumière des amitiés humaines qu’ils ont vécues, enracinées dans le Christ. Pour eux, David et Jonathan fonctionnent comme un modèle d’amitié biblique. À côté de cette première lecture, ils proposent également une lecture spirituelle : au VIIIe siècle, par exemple, Bède le Vénérable voit dans cette amitié la figure du lien entre le Christ et l’Église.

Saint Jérôme que vous connaissez bien a-t-il lui même commenté cette histoire de David et Jonathan ? Quand on voit ce qu’il advint de son amitié pour Rufin, Jérôme devait être un ami assez « redoutable »…

Jérôme n’a fait qu’une rapide allusion à l’épisode, dans son Commentaire sur l’Épître aux Éphésiens. Pour lui, le verset selon lequel « l’âme de Jonathan s’attacha à l’âme de David » (1 Samuel 18, 1) témoigne du lien de charité qui unit le croyant au Christ. Sa lecture est le premier témoignage d’une lecture allégorique qui sera par la suite développée jusqu’à l’extrême.

C’est la seule allusion explicite chez Jérôme, et l’on est d’ailleurs surpris, chez les Pères latins des IVe-Ve siècles, du petit nombre de références à l’épisode. Seul Ambroise utilise davantage le texte, dans le développement qu’il propose sur l’amitié dans son traité Sur les Devoirs. En tout cas, Jérôme ne recourt pas à ce texte pour décrire son amitié avec Rufin. Pourrait-on davantage rapporter à cette amitié ce mot que le moine emprunte sans doute à Aristote : « Une amitié qui peut cesser ne fut jamais une amitié véritable » (Lettre 3, 6) ?

Comment vous-même en êtes-vous venu à vous intéresser au moine de Bethléem ?

Jérôme est un Père qui ne peut laisser indifférent ! La première image qui vient à l’esprit des gens est son mauvais caractère… Mais c’est d’abord sa passion de l’Écriture que nous devrions admirer ! Jérôme est un passionné, un amoureux de la Bible, qu’il traduisit et commenta toute sa vie.

C’est ce goût pour l’Écriture qui m’a d’emblée séduit chez lui. Jérôme est, dans son travail d’exégète, très moderne : il s’entoure de nombreux outils pour étudier le texte biblique ; il aime à comparer les traductions, recourt aux textes originaux, consulte même les rabbins. Dans son travail de commentaire, il compulse les ouvrages de ses prédécesseurs, engage le dialogue avec les adversaires de la foi, et n’hésite pas à faire connaître à ses contemporains les trésors d’érudition des juifs. La lecture de l’Écriture ne se limitait pas chez lui à l’explication du Nouveau Testament : Jérôme a commenté l’ensemble des prophètes (les quatre grands et les douze petits). Ma thèse de doctorat m’a justement permis de travailler sur son Commentaire sur Daniel.

Jérôme aimait à être disciple avant d’être maître ; tout au long de sa vie, il s’est mis à l’école des plus grands exégètes de son temps. Lire l’Écriture avec Jérôme, c’est ainsi profiter de tous ces maîtres qui ont fondé la lecture chrétienne de la Bible.

De nouveaux projets éditoriaux en cours ?

Les projets ne manquent pas ! Je dois entre autres publier la traduction du Commentaire sur Daniel aux éditions « Sources Chrétiennes ». J’ai également repris, en collaboration avec Daniel Vigne de l’Institut Catholique de Toulouse, l’organisation des « Rencontres de Patristique », qui avaient lieu jusque là à Carcassonne ; elles se poursuivront désormais à Toulouse, à partir de 2012. Ces rencontres sont comme le pendant des colloques de La Rochelle. J’espère enfin pouvoir mener d’autres travaux sur l’histoire de la réception des textes bibliques.

Merci Régis Courtray.

 

[1] Prophète des temps derniers. Jérôme commente Daniel, Théologie Historique n° 119, 2009

[2] David et Jonathan. Histoire d’un mythe, Le Point Théologique n° 64, 2010

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