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Accueil du siteCHRISTIANISATION DE L’AQUITAINEPhoébade d’Agen.
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jeudi 20 avril 2017
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VIENT DE PARAITRE
mercredi 1er février

Sylvain DESTEPHEN

LE VOYAGE IMPÉRIAL DANS ANTIQUITÉ TARDIVE : DES BALKANS AU PROCHE-ORIENT)

En 324, la fondation de Constantinople sur les rives du Bosphore modifie les voyages impériaux qui s’organisent désormais autour de la nouvelle capitale. D’abord considérée comme un point de départ ou de passage, Constantinople se transforme en lieu de pouvoir. La reconstitution des itinéraires permet de saisir l’évolution de l’Empire romain dans sa moitié orientale du IVe au Ve siècle, l’État et la cour avançant d’un même pas. Suivi de sa famille et de ses familiers, escorté par les hauts fonctionnaires et les officiers supérieurs, l’empereur se déplace sans cesse. La présence de parents et de courtisans, d’officiels et de soldats, montre que les voyages impériaux possèdent une dimension privée et publique autant que civile et militaire. L’ampleur de la suite et de l’escorte exige de vastes réquisitions pour fournir gîte et couvert, véhicules et attelages. Le système de cour, porté à sa perfection sous la dynastie théodosienne (379-450), circonscrit ensuite les voyages aux environs de Constantinople, devenue le cadre unique du faste impérial

Éditeur : Boccard

ISBN : 978-2-7018-0493-4

 
L’affrontement avec les spirituels.
mercredi 20 juillet 2016
par Pascal G. DELAGE
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Le 4 octobre 380 s’ouvre à Saragosse (Tarraconaise) un petit synode régional qui réunit douze évêques sous la présidence de Lucius probablement l’évêque métropolitain de Tarragone. Or deux évêques d’Aquitaine ont été invités : Phoébade, qui est nommé en premier, et Delphinus, l’évêque métropolitain d’Aquitaine Seconde. Ce concile a été suscité par la prédication et le comportement peu conformiste d’un groupe d’ascètes espagnols animé par un laïc de Lusitanie, noble et lettré, Priscillien. Il n’est pas question de revenir ici sur cette crise majeure qui va déchirer l’Eglise espagnole [1], mais de voir en quoi elle peut être indicatrice des soucis et des enjeux de la pastorale de Phoébade et de ses pairs dans leur propre province d’Aquitaine.

L’évêque d’Agen a pu être invité à Saragosse pour sa compétence théologique et pastorale : avec la caution d’un compagnon d’Hilaire de Poitiers, la référence théologique obligée en Occident dont s’inspire d’ailleurs la théologie de Priscillien, il s’agissait de délimiter les limites de l’orthodoxie et de l’orthopraxie alors que nombre d’évêques en Espagne même se montraient hésitants et perplexes, tant le courant ascétique semblait tout aussi prometteur que dangereux [2]. Les idées hétérodoxes de Priscillien seront condamnées, mais ce sont plus encore ses prétentions à en remontrer à l’Eglise institutionnelle, à faire la leçon aux évêques, ou même à se passer des clercs qui vont être mises à l’index.

Il ne semble pas que Priscillien lui-même ou les deux évêques lusitaniens qui l’accompagnaient aient été alors eux-même excommuniés car ils ne s’étaient pas présentés à Saragosse. Ch. Pietri suggère que les deux évêques aquitains aient pu consulter Damase de Rome avant leur venue en Espagne : ce dernier conseilla vraisemblablement de ne pas condamner des prévenus en leur absence selon la pratique traditionnelle, un délai devant même leur être accordé pour pouvoir se soumettre [3].

La présence de Phoébade et de l’évêque de Bordeaux peut également impliquer que le mouvement de Priscillien ait commencé à faire des adeptes en Aquitaine dès la fin des années 370. Durant l’Antiquité en effet, les Pyrénées, loin d’être une barrière entre les bassins de la Garonne et de l’Ebre, sont un trait d’union puissant qu’empruntent tout à la fois hommes, idées et marchandises [4]. Lorsque Priscillien fera route en 381/82 vers Rome pour obtenir (en vain) la communion de Damase, il sera bien accueilli par la communauté chrétienne d’Elusana (Eauze) et, si Delphinus de Bordeaux lui refuse l’accès de sa ville épiscopale, il pourra faire retraite chez une richissime bordelaise, Euchrotia, veuve depuis peu de Delphidius, le célèbre rhéteur païen qui eut son heure de gloire sous l’empereur Julien [5].

Or, ces milieux aristocratiques sensibles à la prédication ascétique et contestataire de Priscillien, étaient très proches du pouvoir impérial : le très chrétien Flavius Rufus, originaire d’Eauze, apparaît dès 382 comme un membre influent de l’entourage de l’empereur Gratien [6] ; une autre disciple bordelaise de Priscillien, Urbica [7], est la mère de Thalassius, le proconsul d’Afrique en 378. De tels paroissiens étaient non seulement capables d’ignorer superbement les injonctions de leurs évêques, mais ils avaient aussi la capacité de les court-circuiter et de leur imposer leurs propres vues en faisant jouer leurs relations et leurs réseaux d’influence.

Par ailleurs, il était vital pour les évêques de pouvoir compter sur les aristocraties locales pour poursuivre d’une part l’évangélisation des campagnes, qui passait nécessairement par les possessores des villae, et d’autre part, ces notables possédaient seuls les moyens financiers et matériels qui permettraient d’élever les premiers lieux de culte, cathédrale et baptistère lorsque l’évêque avait fait l’acquisition du terrain nécessaire à l’intérieur de la cité du Bas-Empire, souvent assez loin du centre civique - comme à Agen, Bordeaux ou Poitiers. C’est d’ailleurs dans ces classes les plus urbanisées et les plus instruites que le christianisme progresse le plus dans la seconde moitié du IVe siècle. Phoébade comptera ainsi parmi ses paroissiens –de façon temporaire ou définitive – le clarissime Claudius Lupicinus qui s’était retiré vers 388 dans une villa en Agenais à Montségur (à proximité du département du Lot) après avoir été gouverneur de la province de Maxima Senonia à l’époque de l’empereur Maxime [8].

Cependant cette adhésion de l’ensemble des notables d’Aquitaine aux idées de Phoébade et des autres évêques était loin d’être gagnée : un rhéteur païen originaire d’Agen, Latinius Pacatus Drepanius, ami intime d’Ausone, pourra encore se contenter d’afficher un vague théisme dans le panégyrique qu’il prononcera en l’honneur du très chrétien Théodose au cours de l’été 389 [9]. Entre les excès des adeptes de Priscillien et le conservatisme nostalgique que cultivera encore au début du Ve siècle le toulousain Rutilius Namantianus dans son De reditu suo, la noblesse d’Aquitaine semblait opter doucement pour une conversion raisonnée au christianisme « sans rien renier de ses habitudes et de ses aises » (Robert Etienne), à la manière d’Ausone qui d’ailleurs de façon significative ne mentionne le nom d’aucun évêque dans ses écrits.

Avec l’arrivée au pouvoir de Théodose en Occident en 388, les choses allaient évoluer très rapidement. Jusque-là, pour pouvoir affirmer leur autorité sur leur congrégation et ne pas s’en voir disputer le leadership par les « spirituels », les évêques d’Aquitaine n’avaient guère d’autre recours que l’affirmation de leur solidarité et de leur légitimité collective, chèrement acquise dans le contexte de la lutte anti-arienne. Ils pouvaient encore s’appuyer sur les sièges prestigieux de la chrétienté d’Occident, Rome et Milan dont tant Phoébade que Priscillien recherchaient la communion. Un coup d’état vint mettre un terme à la réforme de Priscillien, devenu entre temps évêque d’Avila, et à la contestation des « spirituels » : en 384, il est convoqué devant un nouveau synode à Bordeaux par le général espagnol Maxime qui venait de s’emparer du pouvoir en Occident l’année précédente.

Or, Maxime avait besoin du soutien de l’épiscopat gaulois pour affermir son pouvoir et il était prêt à lui donner des gages d’orthodoxie dont Priscillien allait faire les frais. Il est probable que Phoébade participa à ce synode présidé par son ami Delphinus, à moins que l’âge ou la maladie l’en ait empêché [10]. Un évêque espagnol proche de Priscillien y fut d’abord déposé. Ce dernier prend alors peur et fait appel à l’empereur. Mal lui en prit : transféré à Trèves, condamné par les évêques qui résidaient à la cour et finalement déféré devant un tribunal civil, il est condamné à mort pour sorcellerie et manichéisme en même temps que quatre de ses disciples, dont la bordelaise Euchrotia.

Dans toutes les Eglises d’Occident, l’exécution de Priscillien souleva stupeur et scandale, principalement chez les évêques favorables aux valeurs nouvelles de l’ascétisme comme Martin de Tours, lui-même ancien moine, ou Ambroise de Milan. Les évêques de Gaules et d’Aquitaine s’étaient réunis à Bordeaux pour veiller à l’unité de l’Eglise, pas pour faire couler le sang, fut-il celui d’hérétiques ! Un schisme ne tarderait à s’en suivre qui divisera l’Eglise gauloise entre ceux qui considéraient comme légale la mort de Priscillien et ceux qui souscrivirent à l’excommunication fulminée par l’évêque de Rome Sirice. Ainsi, paradoxalement, Phoébade qui avait tant œuvré pour l’unité de l’Eglise en Gaule, allait s’éteindre dans une chrétienté – temporairement - déchirée en deux [11]. Il n’empêche que, malgré cette dernière crise, le pouvoir des évêques sur leur cité s’était affermi d’une façon décisive : non seulement le tyranus Maxime avait recherché leur alliance, mais Théodose lui-même s’affirmait un sourcilleux zélateur de la foi catholique dont les évêques étaient les garants.

Entre 380 et 388, Phoébade et Delphinus de Bordeaux reçoivent un court billet d’Ambroise de Milan (Ep. 47) qui leur recommande l’ex-proconsul d’Afrique Polibius, alors que celui-ci est de passage à Milan et qu’il se prépare à regagner ses terres d’Aquitaine [12]. On peut s’étonner que ce haut personnage de l’administration impériale se rendant dans sa province natale ait eu besoin d’un tel billet de recommandation. Quoi qu’il en soit des convictions religieuses du proconsul (chrétien ?), cet aristocrate en était venu en cette fin de IVe siècle à solliciter le patronage des évêques d’Aquitaine pour pouvoir retrouver sa place dans le monde des potentes locaux désormais soumis à la bienveillance des pasteurs catholiques.

 

[1] L’ouvrage de référence sur cette crise demeure Chadwick, Priscillien d’Avila, Oxford, 1976, mais on se reportera aussi à Virginia Burrus, The Making of a Heretic, Berkeley, 1995, Charles Pietri, « L’hérésie hors la loi : l’affaire Priscillien » in Histoire du Christianisme, t. 2, p. 412-433 (op. cit.) et Cf. Lellia Cracco Ruggini, « El éxito de los Priscilianistas » in La Hispania de Teodosio, p. 39-47.

[2] Ainsi l’évêque Hyginius de Cordoue qui d’abord fait figure d’accusateur à l’assemblée de Saragosse, se rétracte, passe dans le camp de Priscillien et finit par être condamné en même temps que lui. On peut aussi s’interroger sur l’absence de Pacientus de Barcelone à ce synode.

[3] Pietri, op. cit., p. 417-418 (cf. encore le Tractatus 2, 56-62, des manuscrits de Würzburg). Cet appel à Rome – un des tous premiers – s’expliquerait d’autant mieux si Phoébade était un des auteurs de la lettre-circulaire des évêques gaulois envoyée à Rome et qui suscita en retour l’épître Ad Gallos de Damase (voir supra).

[4] Ainsi l’empereur d’origine espagnole, Théodose Ier (379-395) recrute une partie de ses partisans en Aquitaine et en Novempopulanie ; les alliances matrimoniales soudent encore ces deux régions : l’aquitain Paulin de Nole épouse une Espagnole de Calahorra, Teresita, avant d’être associé au presbyterium de Barcelone comme un autre ascète du Comminges, Vigilance (cf. J. Fontaine, « Valeurs antiques et valeurs chrétiennes dans la spiritualité des grands propriétaires terriens à la fin du IVe siècle occidental » in Epektasis, Mélanges J. Danielou, p. 571-595).

[5] Ammien Marcelin, Histoires, 18, 1, 4.

[6] Il est alors primicier des notaires : R. Delmaire, Les responsables des finances impériales, p. 88. Cf. encore PLRE, Rufinus 18, p. 778-781, et J. Matthiews, Western Aristocraties and Imperial Court, p. 235-236.

[7] Ausone, Parentalia, 30 ; Prosper d’Aquitaine, Chron., 433.

[8] L’appartenance de Lupicinus au christianisme est attestée par trois tablettes de patronage ornées d’un chrisme. Offertes respectivement par les cités d’Orléans, d’Auxerre et de Sens entre 383 et 388 alors que Maxime gouvernait l’Occident (CIL, 13, 321 ; cf. A. Chastagnol, “Le chrisme des tablettes de patronat” in Orbis Romanus Christianusque, p. 33-4)1. La PLRE propose de voir en Claudius Lupicinus un ex-praesidibus originaire de Rhétie qui se serait retiré ensuite en Agenais. Qu’il ne fût pas poursuivi après la chute de Maxime, correspond bien à la politique d’apaisement de Théodose comme le souligne Pacatus (Panégyrique de Théodose, 43-44).

[9] Pacatus, 4, 2. Son panégyrique, bien reçu par l’Empereur, valut à son auteur le proconsulat d’Afrique en 390 et la fonction prestigieuse de comes rerum priuatorum en 393.

[10] Sulpice Sévère, Chronique, 2, 49-50, ne donne pas le nom des participants du synode de Bordeaux, mais y participa sûrement Martin de Tours. Grégoire de Tours conte ainsi la mort d’un de ses disciples à Blaye lors d’un voyage en Aquitaine de l’évêque-thaumaturge.

[11] Ambroise, De Obit. Val., 25. Ce schisme prit finalement fin vers 398/99 peu après la mort d’Ambroise de Milan, au synode de Turin (le 22 septembre 398) ; il est donc fort probable qu’à cette date, Phoébade, très âgé en 392 au témoignage de Jérôme, soit alors décédé.

[12] Polybius 2 (PLRE 1, p. 711) est également connu de Symmaque, qui s’opposa à la questure de son fils vers 397/9 (Ep. 4, 45 et 5, 9) ; sur l’origine aquitaniate de Polybius, voir J. F. Matthiews, Gallic supporters of Theodosius, p. 1090.