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Trafic d’influences, d’Orphée à Grégoire de Nazianze
mercredi 1er décembre 2010
par Annie WELLENS
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Bacchus très cher, que Dieu, Roi infini, par qui la machine du monde existe [1], me soutienne dans une nouvelle tempête qui doit bien peu à la force des vents, mais beaucoup trop à un diacre dévoyé se piquant de nouveauté liturgique. Profitant de mon absence relative à notre bienheureux et paisible séjour en votre compagnie chez Josselinus, ce fourbe a fait inclure deux hymnes orphiques dans l’hymnaire dont j’ai la charge. Notre épiscope n’y a vu que des langues de feu, et, crois-moi, ce n’était pas celles de Pentecôte, sinon il aurait fait preuve d’un meilleur discernement. Je confesse, cependant, une jalouse admiration pour la manière dont le crypto-orphéophile (ou orphéotéleste, selon les érudits) a mené sa barque. Il a placé son « opus », ainsi ose-t-il s’exprimer, sous le patronage de Grégoire de Nazianze, le remerciant de lui avoir montré la voie dans son Christus patiens. Tu connais aussi bien que moi cette Passion du Christ de 2600 vers attribuée (je demeure circonspect) à notre grand Cappadocien, et justement qualifiée de « centon » en raison de ses nombreux emprunts littéraires : une véritable tragédie à la grecque, quant à la thématique et à la mise en scène, truffée de vers d’Euripide, principalement issus, si j’ai bonne mémoire, de deux pièces, Médée et Hippolyte. Encore convient-il de souligner que la finale résonne de façon plus dramatique que tragique : les textes évangéliques envahissent les dernières pages qui s’achèvent sur la victoire du Christ à laquelle Marie est associée. Mais entre le talent du Cappadocien ( ? je maintiens le point d’interrogation quant à sa réelle identité) évangélisant la culture païenne en respectant sa forme et le simple transfert d’ hymnes, d’un culte à un autre, perpétré par un diacre atteint d’engouement versificateur, il n’y pas icône [2].

Je te laisse juge. Tu admireras la candeur du malfaiteur. Il a simplement recopié les poèmes, non sans prendre soin de rayer les noms mythologiques, pensant que notre Sauveur Saint et miséricordieux y trouverait son compte. Malheureusement, les dérives gnostiques hétérodoxes du texte, assimilant le créé au créateur (on peut d’ailleurs se demander s’il est encore question de création) n’ont pas attiré son attention, ce qui témoigne de son jugement théologique altéré. En voici un bel exemple : Flamme sacrée, qui veilles éternellement dans les palais élevés de Jupiter, portion toute-puissante des étoiles, du soleil et de la lune, Ëther dominateur de toutes choses, ardeur vivante de tout ce qui respire, toi qui règnes dans les hauteurs azurées, noble élément du monde, fleur flamboyante, rayon radieux, je te supplie avec prière d’être pour moi innocent et tempéré. Ma propre tempérance ne résiste pas à te livrer le fleuron de cet emballement orphique dénaturant le chantier de mon hymnaire : Ô dieu dont l’œil éternel embrasse tous les ouvrages, Titan illustre, lumière toute-puissante, lumière infatigable, miroir animé de tout ce qui respire, père du matin lorsque tu es sur la droite, et de la nuit quand tu arrives à gauche, modérateur du temps, traîné par quatre chevaux à la course retentissante ; torrent de feu, aimable divinité, achevant ta course par un rapide tourbillon … nous te supplions, accorde une vie heureuse aux jeunes enfants qui se dévouent à tes mystères. Certes, la qualité des images me comble, mais il eut fallu un traitement convertisseur que ce diacre (j’allais écrire : « ce diable »…) n’a pas su ou voulu mener.

La découverte de cette manipulation me valut une nuit d’insomnie que j’ai tenté de convertir en agrypnie liturgique, selon le vocabulaire de nos frères byzantins, puisque nous étions la veille d’un dimanche et que le recours à la prière des Vigiles m’apparaissait comme un puissant remède. J’eus droit, tu t’en doutes , à quelques réflexions désobligeantes de ma Vera : « J’ai donc épousé un moine » me lança-t-elle avant de disparaître dans notre chambre. Dès le lendemain, je rencontrai notre épiscope qui m’avoua avoir seulement parcouru le texte, et rapidement convaincu par une lecture plus attentive, me laissa toute liberté de retirer ces hymnes à la gloire d’Orphée.

Que le Créateur infini du ciel infuse en nous le don de la grâce éternelle.

Bessus

 

[1] L’émotion de Bessus est telle qu’il en oublie de citer ses sources, ce qui n’est pas dans ses habitudes. Selon nos recoupements, il apparaît vraisemblable qu’il cite le début d’une hymne d’Eugène III de Tolède, mort en 656 ou 658, lequel emprunte à Lucrèce la formule « machine du monde ».

[2] Nous tenons là une attestation des racines anciennes de l’expression couramment employée de nos jours : « y’a pas photo ! ».

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