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Accueil du siteCHRISTIANISATION DE L’AQUITAINEPhoébade d’Agen.
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lundi 11 décembre 2017
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VIENT DE PARAITRE
vendredi 1er décembre

Peter HEATHER

ROME ET LES BARBARES Histoire nouvelle de la chute de l’empire)

De l’Écosse jusqu’à la Mésopotamie, de l’embouchure du Rhin jusqu’aux contreforts de l’Atlas, Rome a dominé durant près de cinq siècles un immense territoire. Le démembrement rapide de sa partie occidentale a d’autant plus frappé les esprits que l’empire a remporté jusqu’au bout des succès décisifs, notamment contre Attila en 451.

Pour faire comprendre ce paradoxe, Peter Heather rouvre le dossier en déplaçant le point de vue. Brassant une superbe documentation avec un art consommé du récit, il s’intéresse autant à la vie culturelle, économique et politique de l’Empire qu’à celle des « barbares ». Ceux-ci, en effet, ne viennent pas de nulle part. Qu’il s’agisse des peuples germaniques ou, plus encore, des Huns, Peter Heather fait revivre de l’intérieur la logique des adversaires de Rome. Une logique qui, tout autant que celle des héritiers d’Auguste, façonnera le Moyen Âge européen. On découvre ici l’histoire de la fin de l’empire d’Occident autant que celle des débuts de l’Europe.

Editeur : Alma

ISBN : 2362792315

 
L’évêque en ses synodes
samedi 25 juin 2016
par Pascal G. DELAGE
popularité : 22%

A Rimini, les évêques, finalement retournés par le lobby illyrien acquis à la politique religieuse de Constance II finirent par signer la profession de foi impériale pour pouvoir rentrer chez eux et célébrer la fête de l’Epiphanie nouvellement instituée en Occident et, quoi qu’il en soit de la dramatisation du récit des événements par Hilaire, Jérôme ou Sulpice-Sévère, les évêques avaient également pris le temps à Rimini de négocier avec les représentants de l’empereur des immunités fiscales pour les terres appartenant aux communautés chrétiennes [1].

Il ne restait qu’une poignée d’opiniâtres dans la cité d’Adriatique : « Mais moins ils étaient nombreux, plus ils étaient courageux. Le plus solide parmi eux était, disait-on, notre Phoébade ainsi que Servais, l’évêque de Tongres… De fait, Phoébade déclarait qu’il était prêt à l’exil et à tous les supplices auxquels on le destinerait, mais qu’il ne recevrait pas la formule des ariens. De la sorte, plusieurs jours s’écoulèrent en ce débat durant lesquels on ne progressait guère vers un accord. Peu à peu, Phoébade lui-même faiblissant, cesse finalement de résister aux propositions qui sont faites [un des évêques illyriens a alors recours à une ruse, il permet à Phoébade d’adjoindre tous les éclaircissements personnels qu’il voudrait] Cette déclaration arrangeante recueillit l’assentiment général ; les nôtres n’osèrent pas résister davantage, eux qui avaient déjà le désir de mettre fin d’une façon ou d’une autre à la situation. Dès lors, on s’employa à faire connaître les déclarations mises au point par Phoébade et Servais. Tout d’abord Arius y était condamné avec toutes ses déviations dans la foi : le Fils est proclamé co-éternel au Père, sans commencement, hors du temps. Alors Valens [de Mursa, un des conseillers théologiques de Constance II], comme pour aider les nôtres, ajouta une proposition qui comportait une tromperie cachée : le Fils de Dieu n’est pas une créature comme les autres créatures ; et le caractère trompeur de cette affirmation échappa aux auditeurs » [2].

A la déclaration de Phoébade - « il n’est pas une créature »-, le simple « comme les autres » rajouté par Valens changeait radicalement le sens de la profession de foi dans une perspective nettement subordinatianiste. Cependant, l’âpre résistance de Phoébade et sa bonne foi uniquement prise en défaut par la malignité de l’arien faisaient maintenant de lui - aux yeux en tout cas des Aquitains - un authentique confesseur de la foi. Ce qui peut intriguer l’historien, c’est la raison pour laquelle Valens de Mursa tenait tant à obtenir la signature de Phoébade alors qu’il aurait très bien pu le faire déporter en Orient comme l’avaient initialement prévu les consignes impériales. L’évêque d’Agen était probablement considéré comme le porte-parole des nicéens « jusqu’au-boutistes » de Gaule, et la caution de Phoébade au « Credo daté », mieux que son exil, signifiait la pleine victoire du camp pro-ariens.

Phoébade reprenait la route d’Agen à l’extrême fin de l’année 359 ou au début de 360. Il ne devait être de retour dans sa ville épiscopale que depuis quelques semaines quand il apprit le pronunciamiento du César Julien contre son cousin Constance II en février de la nouvelle année. Loin d’apparaître alors comme le prince apostat que voueront aux gémonies les évêques orientaux, Julien commence par se rapprocher des évêques de Gaule qu’il libère de l’hypothèque arienne.

Ainsi, de retour de Phrygie, Hilaire de Poitiers prend l’initiative de rassembler et réconcilier les évêques « tombés » à Rimini à l’occasion de synodes provinciaux (frequentibus conciliis) semblables à celui qui se tint à Lutèce en 360/1 [3]. L’évêque d’Agen fut associé à cette mission même si Sulpice Sévère, malgré l’admiration qu’il porte à « son » Phoébade, n’en souffle mot, en raison même de la place qui est faite à Phoébade au concile de Valence (Drôme).

En effet, le règlement des séquelles ariennes allait prendre du temps et s’étendre sur plusieurs années, bien après la mort d’Hilaire (367) : le synode qui s’ouvre le 12 juillet 374 à Valence [4], précise dans son préambule qu’il s’est réuni « pour régler de façon satisfaisante, au nom du Seigneur, tous les points relatifs au schisme ». Il s’agit bien sûr du schisme arien et le nom qui figure en tête de liste des évêques présents, est celui de l’évêque d’Agen qui paraît ainsi être le véritable président du synode. Phoébade est même mentionné avant les évêques métropolitains qui s’étaient joints à cette rencontre [5]. Cette place d’honneur s’explique par le prestige personnel dont l’évêque d’Agen jouit auprès de ses collègues en tant que disciple d’Hilaire et confesseur de Rimini ; on peut aussi envisager que cette primauté lui ait échu pour avoir été le doyen des évêques présents [6].

Après s’être préoccupés des séquelles de la crise arienne, les pères de Valence entendirent régler certains points « que nous ne pouvions accepter en raison de la sainteté de l’Eglise, ni cependant condamner devant certains usages qui se sont établis ». Les questions qui vont être débattues témoignent d’abord des progrès de la vie chrétienne en Gaule : organisation du clergé, morale quotidienne, ce qui peut être licite pour des croyants baptisés, ce qui ne l’est pas. Ainsi il y a des chrétiens qui avaient du mal à rompre avec leurs pratiques antérieures : le canon 3 énonce les modalités de la pénitence à appliquer à ceux qui ont sacrifié après leur baptême aux anciens dieux, voire qui ont même participé à des tauroboles tels qu’ils étaient déjà couramment pratiqués au siècle précédent en Aquitaine (comme en témoignent les autels retrouvés à Lectoure) et qui continuaient donc à être célébrés en Gaule dans la seconde moitié du IVe siècle.

Par ailleurs, d’autres baptisés prétendaient entrer dans l’ordre des clercs alors qu’ils avaient contracté un second mariage, faisant fi des usages anciens de l’Eglise (canon 1) ou les ignorant tout simplement. Ces pratiques étaient symptomatiques de chrétiens s’installant dans un « modus vivendi confortable » (Jacques Fontaine) qui s’était instauré progressivement entre une Eglise fière de sa nouvelle légitimité et une religion traditionnelle qui, elle, trouvait sa raison d’être dans le monde de la culture et des Belles-Lettres [7].

D’autres questions soulevées lors de la rencontre de Valence manifestent pourtant que quelque chose bouge dans l’univers des petites communautés chrétiennes. Les évêques doivent faire face au succès grandissant des propagandistes de l’ascétisme dont un des champions était sans conteste le moine Martin porté à la tête de l’Eglise de Tours quatre années plus tôt mais au terme d’une élection mouvementée. Des jeunes femmes se sont consacrées à Dieu très jeunes ou ont été consacrées par leurs parents dans un grand élan de ferveur religieuse. Les enfants ont grandi, l’enthousiasme est retombé : Phoébade et ses pairs doivent maintenant légiférer pour ces vierges qui, oublieuses du premier engagement, se sont mariées [8]. Le refus par certains hommes du sacerdoce, auquel fait allusion le 4ème canon de Valence, pourrait encore être un autre trait de ce revival ascétique qui va tout particulièrement affecter l’Occident chrétien sous le règne de Théodose [9].

Cette nouvelle donne pastorale et spirituelle, qui va voir s’affronter les évêques avec une partie de l’aristocratie de Gaules et d’Aquitaine, n’est pas sans lien avec les raisons qui vont amener Phoébade à traverser les Pyrénées en 380.

 

[1] C.T. I6, 2, 15 en date du 30 juin 360. La fête de l’épiphanie est attestée pour la première fois en Gaule en 361 à Vienne (Ammien Marcellin, 21, 2, 5).

[2] Sulpice Sévère, Chroniques 2, 44, 1-3, op.cit., cf. Sozomène, Histoire Ecclésiastique, 4, 19, 9-12 qui dit connaître aussi une autre version de la fin du synode de Rimini : des évêques refusèrent de signer et de partir, ils furent déposés et remplacés par des proches de Valens.

[3] Cf. la lettre du concile de Paris, tenu en 360/1, in Conciles Gaulois du IVe siècle, p. 89-99 (op. cit.). Saturninus d’Arles et Paternus de Périgueux furent alors déposés pour arianisme ou désordres moraux (Sulpice Sévère, Chron., 2, 45, 3-4).

[4] Cf. Conciles Gaulois du IVe siècle, op. cit., p. 100-111. Siégeaient là une vingtaine d’évêques dont ceux de Nantes, Trèves, Lyon ou Arles.

[5] Comme Florentius (Viennoise), Artemius (Alpes Maritimes), Britto (Belgique première) ou Justus (Lyonnaise première).

[6] Curieusement son nom ne figure pas dans la souscription de la lettre que les évêques réunis adressent à l’Eglise de Fréjus : étourderie du copiste, ou bien Phoébade a-t-il refusé de s’associer à cette lettre ?

[7] Ausone est l’exemple même de ce type de chrétien soucieux du « monde » au point que certains historiens ont même douté de son appartenance au christianisme. Sur le christianisme d’Ausone, R. Etienne, Ausone ou les ambitions d’un notable aquitain, p. 59-67 (op. cit.).

[8] Cette situation est loin d’être anecdotique car elle est encore l’objet du premier canon d’une décrétale du l’évêque de Rome Damase (366-384) connue sous le nom de l’Epistula ad Gallos episcopos (Bruns, II, p. 275) qui répondait justement à une consultation des évêques gaulois.

[9] En arguant de fautes – réelles ou non – des laïcs refusent d’être ordonnés clercs, ce qui peut signifier, ou bien le très grand respect dans lequel est tenu l’état clérical par ces laïcs, ou le refus d’une vie jugée trop ascétique. Que l’on se souvienne des difficultés que l’Eglise de Tours rencontre pour obtenir que l’ascète Martin devienne son évêque en 371, Sulpice Sévère, Vie de Martin, 9, 1-7 ou encore le texte très suggestif du Sur le sacerdoce de Jean Chrysostome (en 390).