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Accueil du siteLES MERES DE L’EGLISE ET AUTRES DAMESLes filles des tentes
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Shaqiqah, la mère d’un étrange converti
dimanche 5 décembre 2010
par Pascal G. DELAGE
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Fille de la tribu de Rabi’ah, Shaqiqah fut donnée en mariage à un prince lakhmide, Imr’al Qays II (c. 375 – c. 400) qui fut replacé à la tête de la cité-oasis d’Hira par Shapur II après un exil temporaire. Elle est aussi la mère d’un roi fameux, Al-Numan Ier, surnommé le « Borgne » ou encore le « Moine ». Pourtant ce roi n’avait rien de très pieux. Dans les traditions arabes, il est l’homme d’un cheval extraordinaire, Halimah, et d’un palais à Hira non moins merveilleux, al-Khawarnaq, construit par l’architecte syrien Sinimmâr. Après cinq ans de construction, le résultat fut tel que ni Arabe, ni Perse ne pouvait en détacher ses yeux. Al-Numan félicita chaleureusement l’architecte qui se vanta alors imprudemment de pouvoir faire mieux encore. Le Sheikh fronça les sourcils et fit précipiter Sinimmâr du haut de la plus haute tour du palais !

C’est dans ce palais d’Hira qu’al-Numan éleva un des fils du roi perse Yazgard Ier, le prince Vahram, qui put succéder en 420 à son père en triomphant de ses autres frères grâce à l’aide des cavaliers arabes d’Hira. Réputé pour sa violence et ses raids imparables, Al-Numan pouvait aussi se rendre aux confins de ses terres et y entretenir des relations pacifiques avec des représentants de l’empire romain. Et de leur faire part de ses interrogations religieuses. L’information vient d’un de ses hôtes, Antiochos, fils de Sabinos, dux de Phoenicia, qui la relate au grand ascète Siméon le Stylite : Al-Numan est venu jusqu’à ce désert près de Damas et fit un festin auquel il m’a convié. En effet, à cette époque, il n’y avait pas encore d’inimitié entre lui et les Romains [avant 422]. Alors que nous étions assis à table, il se mit à parler de Mar Siméon et me dit : « Celui que vous appelez Mar Siméon, est-il un dieu ? Et comme je lui répondais : « Non, il n’est pas un dieu, mais il est le serviteur de Dieu », une fois encore Al-Numan me dit : « Nous avons entendu parler de lui chez nous, et certains de nos Arabes ont commencé à aller le voir. Certains des chefs de mon camp sont venus me dire : ‘Si tu les laisses aller jusqu’à lui, ils vont devenir chrétiens et suivront les Romains. Ils finiront par se rebeller contre toi et t’abandonner’. Après les avoir renvoyés, j’ai convoqué l’ensemble de mon camp et je leur dis : ‘Si quelqu’un ose aller jusqu’à Mar Siméon, je le décapite, lui et tous les chefs de toute sa tribu, avec ma propre épée’. Après leur avoir parlé et les avoir renvoyés, vers minuit, alors que j’étais couché dans la tente, j’ai vu un homme de belle apparence, une chose que je n’avais jamais vue, et il y avait avec lui cinq autres hommes. A ce spectacle, mon cœur me manqua et mes genoux tremblèrent. Je suis tombé face à terre en me prosternant devant lui. Mais lui, plein de colère, me fit une réponse sévère en disant : ‘Qui es-tu pour empêcher le peuple de Dieu d’aller à la maison du serviteur de Dieu ?’ Puis il donna un ordre aux quatre autres qui me saisirent par les pieds et les mains quand lui-même m’infligea une sévère et cruelle raclée. Et personne ne venait à mon aide pour m’arracher de ses mains jusqu’à ce qu’il eût pitié de moi et qu’il ordonna que je sois relâché. Ensuite il a tiré l’épée qu’il portait, me la montra et jura des serments solennels : ‘Si tu oses encore empêcher une seule personne de se rendre à la maison de Mar Siméon, avec cette épée, je te coupe les membres et ceux de toute ta tribu.’ Dès le matin, à mon réveil, je convoquais toutes les tribus et je leur dit : ‘Celui qui veut aller jusqu’à la maison de Mar Siméon et y recevoir le baptême afin de devenir chrétien, qu’il le fasse en toute sécurité et sans crainte’. Par ailleurs, Al-Numan m’a confié : ‘Si je n’étais pas un sujet du roi de Perse, je désirerai aussi aller vers lui et devenir chrétien. A cause de la peur que j’ai eue et du châtiment, j’ai été incapable de me lever et d’aller dehors. Et voici ce que je commandais, de telle sorte qu’il y a dans mon camp des églises, des évêques et des presbytres. Et je l’ai dit : ‘Celui qui veut être un chrétien qu’il le soit sans crainte. Et quiconque veut être un païen, que ce soit également son droit’ [1].

Les témoignages contemporains sont sans équivoque quant au rayonnement de Siméon le Stylite sur les tribus arabes. L’évêque Théodoret de Cyr rapporte comment les « Ismaélites qui arrivent par bandes, deux cents ou trois cents à la fois, parfois même par mille, renient à grands cris l’erreur de leurs ancêtres, brisant devant ce grand luminaire les idoles qu’adoraient leurs pères, renonçant aux orgies d’Aphrodite [al-Uzza]… et s’abstenant de manger de l’onagre ou du chameau » [2]. La reine même des Ismaélites (une princese lakhmide ou thamukh ?) « qui était stérile et désirait des enfants, envoya d’abord quelques-uns de ses plus hauts dignitaires l’implorer pour qu’elle devint mère. Puis, quand elle eut « été exaucée et qu’elle eut enfantée comme elle le désirait, elle prit le roi qui lui était né et courut auprès du divin vieillard. Et comme l’accès n’était pas permis aux femmes, elle lui fit porter le nouveau-né pour obtenir sa bénédiction » [3].

Les traditions arabes conservent également la mémoire d’une fin étonnante pour un roi qui ne l’était pas moins. Après 22 ans de règne, un jour qu’il faisait admirer ses jardins à son vizir, un chrétien syrien, celui-ci lui fit réponse que tout cela était très beau, mais que cela ne durerait pas. « Qu’y a-t-il de durable ? » rétorqua Al-Numan – « La religion de Dieu, son culte et l’autre monde » répondit le vizir. La nuit même le roi lakhmide quitta son palais, revêtit un froc de moine et on ne le revit jamais. La vision relative à Siméon le Stylite – que ne connaissent pas les historiens arabes - avait fini par opérer son œuvre, à moins qu’il n’y ait une histoire plus ancienne… Shaqiqah, la mère d’Al-Numan, était aussi appelée al-Hayjumana (Higoumenè), ce qui peut se traduire par l’abbesse. Peut-être était-elle une ancienne moniale capturée lors d’un raid saracène… Il se peut aussi que ce surnom s’explique plus simplement par une fondation chrétienne à Hira par la reine-mère, maison de prière qu’elle aurait confiée à un groupe de religieuses ou de « filles du Pacte ». La conversion de la mère aurait préparé celle du fils…

 

[1] Antonios, Vie de Siméon le Stylite, 101 et ss

[2] Théodoret de Cyr, Histoire philothée, 13

[3] Id., Histoire philothée, 21