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VIENT DE PARAITRE
samedi 1er juillet

Brigitte STEGER

PIAZZA ARMERINA : LA VILLA ROMAINE DU CASALE EN SICILE)

La villa du Casale à Piazza Armerina, en Sicile, offre un des plus importants ensembles de mosaïques de l’Antiquité tardive. Il n’existe pas, en français, d’ouvrage sur cette riche villa, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. L’auteur en renouvelle l’étude en apportant des réponses quant à l’identité de son propriétaire, jusqu’alors inconnu. Il s’agit d’un important ouvrage qui traite de l’art et la politique sénatoriale romaine.

Editeur : A & J Picard

ISBN : 978-2708410268

 
Phoébade avant l’épiscopat
jeudi 5 mai 2016
par Pascal G. DELAGE
popularité : 3%

Dans le Contra Arianos, Phoébade ne se laisse guère aller aux confidences personnelles : nous devrons nous résoudre à ignorer si Phoébade appartenait à une famille chrétienne (comme l’était Ambroise de Milan) ou s’il était un converti (comme Hilaire de Poitiers). Par contre, ce qui est certain, c’est qu’en 358, il avait déjà une connaissance approfondie des Ecritures Saintes auxquelles il a eu accès dans la version de la Vetus Latina, cette version qui paraîtra si rébarbative au jeune Augustin quelques dizaines d’années plus tard, indice d’une appartenance déjà ancienne au monde des clercs ou des « servi Dei ».

Pour être en conformité avec les canons édictés à Arles, concile où étaient présents deux évêques aquitains, Orientalis de Bordeaux et Mamertinus d’Eauze (ou plus vraisemblablement de Toulouse), Phoébade dut être ordonné à l’épiscopat par au moins trois évêques [1] à la suite d’une élection qui a rassemblé les clercs et le peuple des fidèles. Mais les clercs et les laici de quelle cité ? ceux d’Agen ou ceux de la communauté dont dépendaient les chrétiens d’Agen jusque-là ? Cette question revient encore à s’interroger sur l’identité et les motivations de ceux qui ont décidé de faire de la communauté chrétienne d’Agen une Eglise à part entière.

En raison de ce que l’on observera en Orient lors de la « seconde crise arienne » sous l’empereur Valens (364-378), il n’est pas à exclure que Phoébade fut ordonné évêque dans le contexte de l’opposition nicéenne à Constance II, afin de pouvoir contrecarrer ses tendances césaropapistes en multipliant des pasteurs fidèles à Hilaire [2].

Sur sa formation théologique, l’unique traité de Phoébade ayant survécu jusqu’à nous montre qu’il connaît l’africain Tertullien dont il va reprendre l’argumentation anti-hérétique pour l’adapter à la polémique anti-arienne (Hilaire fera de même) ; il cite encore expressément les conciles de Nicée et de Sardique alors que l’évêque de Poitiers – mais peut-être s’agit-il d’un effet de rhétorique – affirme qu’il n’avait pas entendu parler du concile de 325 avant son exil en Asie Mineure [3].

Cette boutade d’Hilaire rappelle que, dans un premier temps, pour les évêques gaulois, la question de l’orthodoxie fut tout autant – sinon plus – une question de solidarité avec Athanase d’Alexandrie que de dogmatique pure à laquelle les évêques occidentaux ne s’initièrent que progressivement. Athanase avait séjourné à Trèves lors de ses deux premiers exils et avait gagné à sa cause les évêques successifs de la capitale impériale, et par eux, l’ensemble de l’épiscopat gaulois. Des liens personnels entre les évêques Maximin, puis Paulin, de Trèves et l’Aquitaine peuvent expliquer la prise de position d’Hilaire en faveur de Nicée [4].

L’orthodoxie nicéenne trouvera encore en Aquitaine ses plus farouches supporters à Toulouse : Constance II jugera nécessaire de faire intervenir la troupe pour mettre au pas les clercs de cette ville en révolte ouverte à la suite de la déposition de leur évêque Rhodanius [5], clercs dont Phoébade pouvait être très proche. La rédaction du Liber contra Arianos s’enracine dans ce réseau des Eglises d’Aquitaine qui prirent fermement position contre l’arianisme de Constance II par solidarité avec Athanase avant 357.

Mais l’écriture du Contra arianos révèle encore autre chose, c’est que Phoébade est un fils de la paiedeia [6], cette formation intellectuelle indispensable à tous jeunes « bien-nés », l’équivalent de nos grandes écoles préparant les fils de l’aristocratie municipale aux plus hautes charges de leur cité, et parfois même, de l’Empire. Cet enseignement était dispensé au début du IVe siècle tant à Bordeaux qu’à Toulouse par des professeurs qui seront plus tard immortalisés par les vers d’Ausone comme Patera, Delphidius (Bordeaux) ou encore Exupérius (Toulouse)…

La célébrité des rhéteurs aquitains est telle que certains sont même appelés à enseigner leur art jusqu’à Rome ou Constantinople, quelques-uns même deviendront précepteurs de princes impériaux [7]. Cette réputation des écoles d’Aquitaine nous rappelle que cette province fait alors figure de « Silicone Valley » tant au plan social qu’intellectuel, et encore au début du Ve siècle, Salvien de Marseille en vantera encore les richesses et la fertilité [8]. Appartenant à cette classe des curiales aquitains [9], Phoébade a suivi le même cursus universitaire que ses contemporains Hilaire de Poitiers ou Ausone qu’il a pu croiser sur les bancs de l’université de Bordeaux ou de Toulouse [10].

Cette proximité de l’évêque Phoébade avec le monde des rhéteurs et des grammairiens est indirectement confirmée par une loi de Constantin en 329 (CT 16, 2, 6), qui interdit aux curiales ou à leurs fils d’entrer dans les ordres. L’empereur veillait ainsi à ce qu’ils n’échappent pas aux charges municipales collectives dont avaient été exemptés les clercs. Il s’agissait de ne pas mettre en péril l’équilibre économique de ce groupe de notables sur qui reposaient collectivement l’administration et la gestion de la cité [11].

Il existait cependant deux professions qui permettaient aux « bien-nés » d’échapper à ces redoutables munera – et donc par conséquent de pouvoir rejoindre la militia Christi : celles des rhéteurs et des médecins (les bienfaits que la cité pouvait escompter de l’exercice de leur art valaient bien l’exemption des charges locales) [12]. Basile de Césarée, Grégoire de Nazianze ou encore Augustin d’Hippone, tous issus du monde des curiales, pour ne prendre que des exemples célèbres, n’ont pu entrer dans le clergé que parce qu’ils avaient suivi au préalable des études de rhétorique. Dans les années 380 et justement à propos des évêques qui siégèrent à Rimini, Jérôme note ironiquement qu’ils sont tous pris dans les cénacles d’Aristote ou de Platon [13].

Fils de curiales, Phoébade a grandi dans une de ces somptueuses villae semblables à celles découvertes à Lamarque (Castelculier), Bapteste (Moncrabeau) ou Sainte-Bazaille, pour ne citer que de villae découvertes en Agenais [14] ; il a suivi des études de rhétorique dans la ville proche avant qu’une décision personnelle ou un appel de la congrégation chrétienne ne le pousse à rejoindre un groupe des clercs à Bordeaux, à Toulouse ou à Agen même [15].

Le nom même de Phoebadius n’est pas sans rappeler l’onomastique de ces notables aquitains issus du monde de l’université comme Phoebicius, le grand-père d’un autre professeur célèbre, Delphidius [16], dont les noms pareillement évoquent le culte du dieu solaire Apollon tout comme d’ailleurs celui de Delphinus, le futur évêque de Bordeaux, contemporain et compagnon de route de Phoébade à partir des années 380 [17].

 

[1] Concile d’Arles, canon 20. Le concile d’Arles requiert sept évêques consécrateurs mais tolère qu’il n’y en ait que trois. C’est ce même chiffre minimum de trois qui sera repris par le concile de Nicée (c. 4) en 325. Cf. J. Gaudemet, L’Eglise dans l’Empire romain, Paris, 1958, p. 338-339.

[2] Basile de Césarée n’agira pas autrement dans les années 370 pour lutter contre un autre empereur arien, ou dans un autre contexte théologique, Proculus de Marseille au début du Ve siècle pour contrer l’évêque-primat d’Arles.

[3] Hilaire, De synodis, 95.

[4] Maximin de Trèves, grand défenseur d’Athanase et promoteur du concile pronicéen de Sardique en 343 passe pour être originaire du Poitou où il serait mort le 12 septembre 346 (cf. art. de V. Saxer in DECA ; contra N. Gauthier in L’évangélisation des Pays de Moselle, p. 51-54), tout comme Paulin appartenant lui-aussi à la classe des curiales d’Aquitaine (Vita Paulini, BHL 6562/3, AASS 6 Août, 676-9).

[5] Hilaire, Contre Constance, 11, 33 : « Et ensuite, contre l’Eglise de Toulouse quelles fureurs tu as exercées ! Clercs roués de coups de bâton, diacres meurtris par le plomb des fouets ; et – que les saints comprennent comme moi ! sur l’oint même [Rhodanius] on a porté la main », op. cit.

[6] Cf. Henri-Irénée Marrou, Histoire de l’éducation, p. 119-124.

[7] Sur le monde universitaire du Sud-ouest, voire Ausone, Commemoratio professorum. Précepteurs aquitains auprès d’un prince : Arborius auprès de Constance II ou d’un autre membre moins illustre de la famille de Constantin en 324, Experius auprès de Dalmatius et Hannibalianus en 327, Ausone enfin auprès du jeune Gratien en 367.

[8] Salvien de Marseille, Du gouvernement de Dieu, 7, 8 : « « Nul ne doute que les Aquitains et les habitants de la Novempopulanie n’aient possédé la moelle de toutes les Gaules, la source de la complète fécondité, et non seulement de la fécondité mais encore du bien-être, de la beauté et des plaisirs, choses qui sont parfois préférées à la fécondité. Tout le pays est tissé de vignes, parsemé de fleurs poussant dans les prés, parsemé de champs cultivés, plantés d’arbres fruitiers, embelli par les bosquets, arrosé de sources, entrecoupé de fleuves, couvert de moissons ondoyantes : si bien que les possesseurs et les maîtres de cette terre semblent avoir possédé aussi bien une partie du sol terrestre qu’une image du paradis ».

[9] Cf. le « Noster Phoegadius » de Sulpice Sévère au début du Ve siècle, Chronique, 2, 44.

[10] C’est à Toulouse et non à Bordeaux que furent envoyés étudier le jeune Ausone mais aussi les demi-frères de l’empereur Constantin (cf. R. Etienne, « Ausone ou les ambitions d’un notable aquitain », p. 37).

[11] Cf. encore Code Théodosien, 1, 59. Cette mesure est encore rappelée en 364 (16, 2, 17) et 370 (16, 2, 19).

[12] Cf. A. Rousselle, Aspects sociaux du recrutement ecclésiastique au IVe siècle, p. 333-370. Les notables pouvaient encore échapper aux charges qui pesaient sur les curiales en entrant dans la militia impériale, qu’il s’agisse de l’armée proprement dite ou de la haute-administration.

[13] Dialogue avec un luciférien, 11, 14 (op. cit.).

[14] On a repéré au moins 83 villae en activité au IVe siècle (cf. B. Fages, Lot-et-Garonne, Carte archéologique de France, p. 62 – 67). Sur le monde des domini de ces villae, voir en dernier lieu C. Balmelle, Les demeures aristocratiques d’Aquitaine.

[15] Cette proximité entre le monde intellectuel – pourtant majoritairement païen – et les cercles ascétiques chrétiens dans la première moitié du IVe siècle est illustrée par la consécration religieuse d’Eunomia, la fille du rhéteur bordelais Nazarius (Jérôme, c.a. 336 ; Prosper d’Aquitaine, Chron., 336), peut-être par le célibat volontaire des deux tantes d’Ausone, Aemilia Hilaria et Iulia Cataphronia, et surtout par la tragédie d’Euchrotia, la veuve de Delphidius (voir infra).

[16] Ausone, Prof. 1 et 5.

[17] La graphie de Foegadius ou de Foebadius – un hapax dans l’onomastique romaine - pourrait s’expliquer par un désir de mise à distance de l’implication païenne de ce nom.