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Mauvia, une reine tout aussi guerrière qu’orthodoxe
vendredi 5 novembre 2010
par Pascal G. DELAGE
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Epouse d’un chef d’une tribu saracène nomadisant aux frontières des provinces romaines d’Arabie et de Palestine, Moavia (Mâwiiya en Arabe) succéda à son époux lorsqu’il mourut vers 375 : « Comme le roi des Saracènes était mort, Mauvia, son épouse, exerçait la fonction de chef de cette nation » [1]. La réputation des reines saracènes était telle que l’auteur de l’Expositio totius mundi (un texte rédigé en 359) en conclut qu’il est traditionnel que les femmes règnent sur les Arabes. Il est vrai que l’auteur anonyme pouvait se réclamer de l’exemple de Zénobie de Palmyre, mais déjà plusieurs siècles avant le Christ, les archives d’Assur conservaient le nom de plusieurs reines arabes qu’il fallut combattre avec opiniâtré comme Zabibe, cette reine des Arabes qui, en - 738, figure parmi les souverains versant tribut à Teglat-phalasar III. D’ailleurs, quatre ans plus tard, une autre reine nommée Samsi se rejoignait encore la coalition formée contre les Assyriens par Tyr, Damas et Israël. Mal lui en prit : les armées assyriennes remportèrent le combat et elle ne dût son salut qu’à la fuite.

On ignore ce qui poussa Moavia à dénoncer le foedus qui unissait sa tribu à l’empire en ces années 376/377. Ralliant à elle plusieurs clans arabes, elle porta la guerre en territoire romain, en Syrie et au Liban plus précisément. Après avoir fait plier le dux Palestinae Maurus, elle battit le magister militum per Orientem Iulius et elle obligea l’empereur Valens à traiter avec elle. Les clauses du traité de paix avec les Romains prévoyaient que les Saracènes cesseraient leurs raids si l’empereur romain leur donnait un moine d’origine arabe, Moïse, comme évêque. Cet ermite, vivant peut-être dans le nord du Sinaï, était célèbre pour ses miracles et sa fidélité à la foi nicéenne.

L’empereur Valens s’assura de la personne du moine et l’envoya à Alexandrie pour être ordonné par l’évêque Lucius, mais Moïse refusa absolument d’être consacré par un évêque arien. Valens dut se résoudre à l’envoyer auprès des évêques égyptiens qui avaient été exilés dans le Neguev en raison de leur orthodoxie. Il est difficile de dire si c’est la foi nicéenne du moine Moïse qui guida le choix de Moavia ou si c’est sa réputation de thaumaturge.

Ce qui est certain, c’est que la reine était en position de force pour dicter ses conditions et qu’elle ne s’en priva pas. Cet épisode qui marqua durablement les historiens de l’Antiquité antique, rappelle aussi qu’au milieu du IVe siècle, une partie des tribus arabes avaient déjà adopté le christianisme. La seconde clause du traité de paix avec Constantinople prévoyait que la fille de la reine épouserait un militaire à la carrière prestigieuse, d’origine sarmate, Victor. Ancien général de Constance II, il avait été fait magister peditum par Julien en 361. Chrétien, il continua à exercer un commandement sous Valens qui le nomma magister equitum (général en chef de la cavalerie).

Cette alliance sauva l’Empire quelques mois plus tard. A la suite de la défaite d’Andrinople en août 378, déroute sans nom qui vit périr l’empereur Valens et les deux tiers de l’armée romaine sous les coups des Goths, Victor regagna en toute hâte Constantinople. La capitale fut sauvée in-extremis par un corps de guerriers dépêchés par la reine Moavia. Les Goths sont maintenant sous les murs de Constantinople qu’ils assiègent et qui ne sont défendus que par ses habitants et les soldats arabes : Un détachement de Saracènes ayant vu surgir à l’improviste une bande de barbares, ils se jetèrent hardiment hors de la cité pour se mesurer à eux. La lutte se prolongeant avec opiniâtreté… un soldat aux cheveux long, entièrement nu sauf le bas-ventre, poussant un hurlement rauque et lugubre, dégaina son poignard et s’enfonça au milieu de la colonne des Goths et, ayant tué un ennemi, il colla ses lèvres à sa gorge et suça longuement le sang qui s’écoulait. Ce prodige monstrueux terrifia les barbares… et le progrès de leur audace fut brisé [2].

La tradition byzantine ultérieure fera de Moavia une Romaine réduite en esclavage avant d’être épousée par un chef saracène (Théophane le Chronographe) mais il ne s’agit que d’une élaboration hagiographique qui est contredite par l’autorité que Mauuia exerça dès la mort de son époux sur plusieurs clans arabes. En raison de la puissance militaire que Mauuia était capable de mobiliser et d’acheminer jusqu’à Constantinople, elle devait elle-même appartenir à la dynastie des Tanûkhs. Elle pourrait même être l’épouse d’un fils ou d’un petit-fils d’Imr’al-Qays, du nom d’al-Hawari selon l’historien arabe al-Tabari. D’après ce dernier, al-Hawari aurait été le premier roi chrétien des Saracènes, ce qui s’accorderait bien avec la propre démarche de Moavia.

Le nom de la reine est celui de la mère du Imr’al Qays (mort en 328) et celui d’une princesse arabe inhumée à Hégra [3] par son époux Adnân. On retrouve en 425 une autre noble Moavia qui fait élever en 425 un martyrium à Anarsatha (Syrie du nord-est) en l’honneur de l’apôtre Thomas. Il est assez vraisemblable que cette aristocrate puisse être identifiée la fille ou la petite fille de la puissante reine tanukh.

Moavia fut pourtant le dernier grand leader de cette confédération arabe. Ceux-ci se révoltèrent à nouveau sous Théodose Ier (379-395), peut-être à la mort de la reine ou à celle de son gendre le généralissime Victor. Mais cette fois-ci, le soulèvement fut sévèrement réprimé par les armes. Les Tanukhs perdirent leur suprématie même si certaines tribus continuèrent à nomadiser sur le limes syrien. Ils furent remplacés dans ce rôle de gardien de la frontière à la fin du IVe par de nouveaux arrivants, les Salihid.

 

[1] Sozomène, Histoire ecclésiastique, VI, 38, 1

[2] Ammien Marcellin, Histoire, Livre 31, 16, 6

[3] nord de l’Arabie saoudite