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Hind, l’épouse du « roi de tous les Arabes »
mardi 5 octobre 2010
par Pascal G. DELAGE
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Connue par les traditions arabes comme une femme de la tribu des Azdites, Hind [1] est l’épouse d’un cheikh, Imr’ al Qays dont l’existence se réduirait à un nom, nom certes glorieux, de la lignée de ces princes nasrides [2] si son épitaphe n’avait été retrouvée au début du XXe siècle à Namara (une petite cité au nord de Umm al-Jimal) : Ceci est la tombe de Imr’ al Qays, fils d’Arm, le roi de tous les Arabes qui ceignit le diadème, qui a soumis les deux tribus azdites, Nizar et leurs rois, qui a vaincu les Madhhig en bataille ouverte – vraiment ! Et sans difficulté, franchit l’entrée de Zarban devant Najran, la ville de Shammar, qui a soumis les Ma’ad, qui répartit ses fils à la tête des tribus, et qui les confia aux Perses et aux Romains. Aucun roi n’a obtenu autant de pouvoir que lui – vraiment ! Il est mort en l’an 233, le septième jour du mois de Kesloul. Que le Bien soit sur sa descendance ! Cette épitaphe datée de l’ère de la province d’Arabie, est le premier texte rédigé en écriture arabe que nous connaissons, même s’il a été calligraphié avec des caractères nabatéens.

L’époux d’Hind était donc mort le 7 décembre 328 dans une cité qui relevait indubitablement de l’empire romain, empire réunifié trois ans auparavant sous la férule de l’empereur Constantin. Toutefois ce qui est assez étrange, c’est qu’Imr’ al Qays se présente également comme un allié des Perses, l’ennemi héréditaire des Romains. S’il n’y a pas à douter des victoires d’Imr’al Qays sur nombre de tribus arabes, et cela jusqu’aux confins méridionaux de la péninsule arabique (Najran est à la porte du Yémen), ce prince devait donc contrôler un territoire immense qui s’étendait du Hauran (Syrie méridionale) à la ville d’Hira sur le cours inférieur de l’Euphrate (au sud de l’Irak actuel) en passant par la presque totalité de l’actuelle Arabie Saoudite.

Il est très probable que cette extension maximum de la confédération tanukh soit à mettre en lien avec la politique extérieure mise en œuvre par les Sassanides, et tout spécialement par le roi Shâpur II (309-379). Au début de son règne, le jeune monarque ne se montra guère belliqueux à l’égard de l’empire romain (il n’entrera en lutte ouverte avec eux qu’en 337, l’année de la mort de l’empereur Constantin Ier), toutefois il commença par réduire la puissance des tribus arabes qui menaçaient le flanc méridional de son empire et détournaient à leur profit une partie du commerce extraordinairement florissant avec l’Extrême-Orient (Chine et Inde).

Les traditions arabes gardent ainsi la mémoire d’expéditions sanglantes que le roi perse mena en direction du Bahreïn et même jusqu’à Yatrib (La Mecque) : « Il attaqua les Arabes, et partout où il trouvait un Arabe, il le tuait ou il lui faisait percer les deux épaules : c’est pour cela qu’il fut appelé Shâpur Dhou al-Aktâk (« Shâpur aux épaules ») [3]. Cette politique féroce, dictée tant par des raisons de police extérieure que d’impératifs économiques, appelait nécessairement des alliés capables de s’aventurer sur les mers de sable de la péninsule arabique. Les régions saccagées par les troupes de Shâpur II coïncident presque totalement avec la liste des tribus vaincues par Imr’al Qays. Le prince nasride, résidant habituellement à Hira (sud de l’Irak), devait donc être l’homme de la politique arabe du « Roi des rois » sassanide. Probablement aussi qu’à un moment donné, l’époux d’Hind s’était rendu compte que son propre pouvoir finirait par porter ombrage à l’ambitieux monarque sassanide et il jugea plus prudent de tenir sa Cour de l’autre côté du désert jordanien, sous la protection des légions romaines, là où son grand-oncle Gadhîma avait eu son propre palais dans les terres noires du Haurân (sud Syrie).

Hind était probablement l’épouse principale d’Imr’al Qays car son nom fut le seul à être conservé par les traditionalistes arabes. Il est vrai aussi qu’elle était de la même tribu que Mawiyya, la mère d’Imr’al Qays. Ce furent ses fils mais aussi des fils nés d’autres femmes qu’Irm’al Qays plaça à la tête de confédérations plus ou moins lâches tant sur le limes romain qu’à la frontière perse. Celles qui nomadisaient dans la steppe au sud de Bérée (Alep), à l’est du Haurân et jusqu’au Sinaï sont appelées dans les sources gréco-romaines du terme générique de « Saracènes » (« Ceux qui vivent sous la tente »). Elles continuèrent à obéir durant le IVe siècle à une famille descendante de ce « Roi de tous les Arabes », les Nasrides (du nom de l’ancêtre d’Irm’al Qays). D’autres tribus qui continuèrent à graviter autour de la ville d’Hira dans le sud de l’Irâq (l’Arabistan des Sassanides), restèrent également soumises à un prince de la descendance de l’époux d’Hind mais la dynastie d’Hira sera désignée sous le nom de Lahkhmide (de Lakhm un des ancêtres de Nasr). A partir de 337, les Lakhmides se virent confier la mission de protéger l’empire sassanide tant des agressions pouvant provenir de la péninsule arabique que des visées expansionnistes de Rome. Aussi s’explique que dans les luttes qui opposeront du IVe au VIe siècle Romains et Perses, se retrouveront de chaque côté des tribus arabes qui se réclamaient d’ancêtres communs, en commençant par Imr’ al Qays, l’époux d’Hind.

 

[1] The Cambridge Ancient History, « The Crisis of the Empire, 193-337 », pp. 519-520

[2] nous avons rappelé que Maurice Sartre pense que cette dynastie descendait des rois–prêtres arabes d’Emèse, roi-prêtres qui ont donné un empereur à Rome en la personne d’Heliogabal (218-222)

[3] al-Tabari, Histoire des prophètes et des rois, vol. 1, 2001, p. 191