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Accueil du siteLES MERES DE L’EGLISE ET AUTRES DAMESLes Géorgiennes
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Bakurduktia, la mère d’un saint
jeudi 10 juin 2010
par Pascal G. DELAGE
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Fille de ce prince fameux qui servit tour à tour les Perses et les Romains pour sauvegarder l’intégrité de son petit royaume, Bakurduktia descendait des premiers rois chrétiens d’Arménie par sa mère Duktia. Fille du deuxième lit du prince, la jeune femme naquit vraisemblablement au début des années 390, peu de temps avant que son père ne périsse lors de la grande bataille de la Rivière Froide (Slovénie) en septembre 395 lorsque Théodose Ier, réunissant tous ses alliés orientaux, se porta au devant de l’usurpateur Eugène. Le Livre des Rois du Kartli (Géorgie intérieure) rapporte que les demi-frères de Bakurduktia étant trop jeunes pour régner, la régence (ou la principauté) géorgienne revint au prince Terdat, le grand-père maternel de la jeune femme, qui dirigea alors le pays de façon paisible jusqu’en 411, réussissant en particulier à desserrer l’étau que les Perses faisaient peser sur la Géorgie.

A sa mort, le trône revint à un fils de Bakurios, Pharasmanès, dont la Chronique géorgienne indique qu’il ne régna que trois ans au cours desquels il multiplia les croix et construisit une église à Bolnis avant de mourir en 409. Lui succéda son demi-frère - et frère de Bakurduktia - Mihrdat qui ne règna lui aussi que peu de temps et qui, par suite de ses provocations, tant envers l’Empire byzantin qu’envers les Perses, finit par se retrouver complètement isolé, proie facile pour les Sassanides qui s’emparèrent de lui lors d’un raid en 411. La régence échut alors à un prince âgé de la famille royale, le propre frère de Bakurios nommé Artchil (Arsilios).

C’est probablement dans le contexte de la politique d’indépendance menée par son frère que la princesse Bakurduktia fut mariée vers 409/410 à un prince géorgien du nom de Bosmarios qui était le fils d’une des propres demi-sœurs de Bakurduktia, Osduktia, elle-même née de la première union de Bakurios et de la fille de Péroz, éristhaw de Samchwildé. Mais ce qui comptait dans cette alliance, c’est que l’époux de Bakurduktia appartenait à la lignée des vitaxes (« comtes ») de Gogarène (Gougark), une importante province arménienne qui fut cédée en 387 à la Géorgie lors du partage de l’Arménie entre Constantinople et les Sassanides. Bosmarios (dont Jean Rufus, le biographe de Pierre l’Ibère fait aussi un roi de Géorgie) était déjà marié et père d’une fille nommée Bosmiparia (même si l’auteur de la Vie de Pierre l’Ibère minimise ce premier mariage en parlant de concubinage).

Le couple n’eut qu’un seul fils, Naburnugi, qui, né en 411, ne fut pas élevé au palais de ses parents (à Ardahan ? [1]) mais confié à une famille noble afin que l’enfant ne tomba pas aux mains des Perses et ne soit livré comme otage. Il y fut éduqué de la même manière que les garçons de la famille, Qata et Murgaqis [2], les membres de cette famille étaient chrétiens et Pierre l’Ibère les mentionnait au même titre que les autres membres de sa famille lors d’un office commémoratif qu’il célébrait chaque année le troisième samedi du Carême [3]. La femme qui était à la tête de ce clan, la « sainte et fameuse Zuzo » passait pour avoir arrêté un tremblement de terre et avoir attiré le feu du ciel sur les récoltes d’un homme dur et avaricieux qui refusait de se convertir à ses remontrances [4]. Mais alors même que le biographe de Pierre s’arrête longuement sur les charismes de la mère nourricière du futur saint, il est très discret sur l’itinéraire spirituel de Bakurduktia, signalant juste que, devenue veuve, elle refusa de se marier une seconde fois, optant pour une vie de prière et de jeûne. Quittant la ville, elle se retira près de ses villages où elle bâtit une maison pour les hôtes de passages et une autre pour les malades [5].

Il rappelle toutefois comment Bakurduktia à l’instar de nombre de ces compatriotes chrétiens, entreprit le pèlerinage vers Jérusalem entre 433 et 444. Elle voulut bien sûr rencontrer son fils qui y était devenu ascète et qui y demeurait depuis 431. Celui-ci refusa de venir à sa rencontre : quittant Jérusalem, il se cacha près de la forteresse hérodienne de Kypros dans le désert judéen. La princesse géorgienne comprit la leçon et promit de ne plus revenir en Terre Sainte. Le biographe de Pierre l’Ibérien avait aussi noté que l’ascète, après son adoption de la vie monastique, avait toujours évité d’écrire à ses proches ou même de recevoir simplement de leurs nouvelles.

Mais quels liens pouvaient unir cette femme à son enfant, d’abord élevé loin du palais paternel puis envoyé à l’âge de douze ans comme otage à la Cour de Constantinople ? En effet en 423 le roi Artchil dut se résoudre à cette mesure, probablement à un moment d’infléchissement de sa politique extérieure qui allait le conduire à se rapprocher de l’Empire byzantin. Conjuguant solitude et angoisse, l’exil renforça l’appel intérieur entendu par le jeune prince qui trouvait plus de joie et de paix à fréquenter les martyrs que les nobles de sa cour. Après un premier séjour à Jérusalem où il rencontra une première fois Mélanie la jeune, la petite-fille de l’amie de son grand-père, il résolut de fuir définitivement la capitale byzantine peu après 431. De retour à Jérusalem, c’est la moniale romaine en personne qui lui conféra l’habit monastique [6] mais ce n’est que bien plus tard, après la mort de Mélanie (439) que Pierre fut nommé évêque de Maïouma (le port de Gaza) vers 452. Il devint alors l’un des fers-de-lance de la révolte monophysite et de l’opposition au concile de Chalcédoine. Passé à une semi-clandestinité, le prince géorgien devenu moine devait mourir en 491 à Jamnia.

Ascension - école de Gogarène

La Gogarène, encore appelée Gurgak, fut une province âprement disputée par les Arméniens et les Ibères. Elle fut reconquise vers 370 par le sparapet Mushel et la famille princière entièrement massacrée. La Gogarène revint pourtant à l’Ibérie après 387 et fut confiée alors à une dynastie d’origine iranienne à laquelle devait être apparentée Bosmarios, le père de Pierre l’Ibère. Sardarapat, Ascension, Apôtres et oiseaux sur le côté. Sculpture caractéristique de l’école Gogarène (VIIe/VIIIe siècle).
 

[1] cette ville se trouve aujourd’hui en Turquie, à quelques kilomètres de la frontière géorgienne

[2] Jean Rufus, Vie de Pierre l’Ibère, 9

[3] Jean Rufus, Vie de Pierre l’Ibère, 10

[4] Jean Rufus, Vie de Pierre l’Ibère, 18-19

[5] Jean Rufus, Vie de Pierre l’Ibère, 19

[6] Jean Rufus, Vie de Pierre l’Ibère, 44-45