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Accueil du siteLES MERES DE L’EGLISE ET AUTRES DAMESLes Géorgiennes
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Dukthia, l’héritière
lundi 10 mai 2010
par Pascal G. DELAGE
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L’identité de l’époux de la reine Duktia ne semble pas faire problème. Le « grand » Bakurios ne peut être que ce prince géorgien qui avait servi l’empereur romain à la fin du IVe siècle et qui avait été proche des cercles monastiques de Jérusalem animés par le moine Rufin d’Aquilée et Mélanie l’Ancienne, ces mêmes milieux qui, quarante ans plus tard, accueilleront son petit-fils Nabarnugios. C’est d’ailleurs à Jérusalem que le jeune homme prit le nom de Pierre lors de son entrée dans la vie monastique. Dans les années 380, Bakurios était alors Dux Palestinae [1], importante fonction militaire qui pouvait saluer une attitude remarquable lors de l’épouvantable défaite des Romains devant les Goths à Andrinople en 378. Mais le Dux Palestinae avait aussi pour mission de protéger le limes oriental contre les Saracènes,mais plus encore contre les Perses. Or Bakurios au témoignage même de son petit-fils avait servi sous les ordres du Roi des rois, très probablement Shappur II, avant de basculer dans l’alliance romaine avant 378 [2]. Cela expliquerait bien le choix fait par Théodose Ier de nommer Bakurios Dux Palestinae : d’une part, il n’était pas très indiqué pour sa propre sécurité de rester en Géorgie ; d’autre part, il était à même de mieux contrer les Perses par sa connaissance personnelle de leur stratégie. On retrouve encore Bakurios auprès de Théodose Ier lors de l’expédition contre l’usurpateur Eugène en 394. Selon l’historien Zozime, Bakurios perdit la vie lors de l’ultime affrontement près de la Rivière Froide (5/6 septembre 394) [3]. Zozime fait de Bakurios un roi arménien, ce qui est manifestement faux mais ce propos n’est peut-être pas sans intérêt lorsque l’on regarde de près à l’histoire de son épouse.

En effet, d’après un texte plus récent, l’Histoire des Rois et des Patriarches des Géorgiens, texte daté généralement des IXe/Xe siècles mais ayant conservé des éléments fort intéressants pour l’Antiquité tardive, le roi Bakurios avait deux épouses (en même temps ?). L’une des deux, Duktia donc, est identifiée à la fille du prince Terdat, lui-même fils de la princesse arménienne Salomé et de Rev, le fils aîné du premier roi chrétien d’Ibérie, Mirian, mort avant son propre père vers 361. A la mort du roi Mirian, le trône d’Ibérie fut mis à l’encan avant de revenir à un frère cadet de Rev, Bakurios (Aspacoure) avec l’aide militaire des Sassanides [4]. Le dux Palestinae serait le petit-fils de ce prince et, en épousant la petite-fille de Rev, il mettait fin à vingt ans de guerres intestines. Le texte de la Chronique Géorgienne n’est guère tendre avec ce prince, l’accusant d’avoir laissé démanteler l’Ibérie au profit des Romains et des Perses [5]. Toujours selon ce même texte, Bakurios mourut prématurément, laissant des enfants en bas-âge et le trône à son beau-père, Terdat, le père de Duktia, qui règna sur l’Ibérie de 394 à 406.

Jean Rufus, le biographe de Pierre l’Ibère, après avoir avoir rappelé la piété de Bakurios, ajoute : Duktia la bénie, son épouse et son émule en piété, avait renoncé d’elle-même à toute parure royale et qu’elle s’habillait d’un sac. Elle vendit même sa litière, appelée « basternion », toute ornée d’or et de perles, et elle distribua le prix de la vente aux pauvres. De nombreuses fois, quand elle prolongeait ses périodes de jeûnes et de prières, elle recevait de notre Seigneur de telles grâces qu’elle aurait pu imposer les mains à quelqu’un pour le guérir [6]. Cette vie ascétique alliant l’exercice de pouvoir thaumaturgique convient bien à une veuve, vivant à la marge du monde palatin. Elle donna au moins trois enfants à son époux, Bakurduktia (née vers 390), la mère de Nabarnugios/Pierre l’Ibère, et deux fils, Terdat et Mirdhat. Seul ce dernier régna sur l’Ibérie et encore peu de temps (409-411) : s’étant révolté contre les Perses, ceux-ci mirent en coupe réglée le pays, détruisant les églises et établissant des temples du feu. Après trois ans d’occupation, les Georgiens mirent à leur tête un frère cadet du roi Bakurios du nom d’Artchil qui régna déjà fort âgé. C’est lui qui envoya son petit-neveu Nabanugios comme otage à Constantinople en 423.

Eglise de Nekresi

A la toute fin du IVe siècle, le roi Terdat, petit-fils du roi Mirian et père de Duktia bâtit une église à Nékrési (aujourd’hui près du village de Shilda - district de Kvaréli) dans la province orientale de Kakhétie, une ville qui avait alors déjà cinq siècles d’histoire. C’est là qu’à la fin du VIe siècle vint se réfugier un des 13 Pères syriens, Abibos, qui fut par la suite mis à mort pour avoir versé de l’eau sur le feu de l’autel d’un temple zoroastrien. Quoique régulièrement restaurée, l’église de Nékrési a gardé sa forme originelle, la façade ayant été volontairement laissée ouverte pour que les fidèles puissent suivre la liturgie de l’extérieur.
 

[1] PLRE, « Bacurius », p. 144

[2] Vie de Pierre l’Ibère, 13. L’anecdote relatée a bien sûr pour propos de présenter Bakurios comme un confesseur de la foi chrétienne mais n’en invalide pas pour autant son historicité. La PLRE ignore cette donnée importante de la biographie de Bakurios

[3] Histoire, 5, 58, 3

[4] cf. Ammien Marcellin, Histoires, 27, 12

[5] Histoire des Rois et des Patriarches des Géorgiens, 12

[6] Vie de Pierre l’Ibérien, 12