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Accueil du siteLES MERES DE L’EGLISE ET AUTRES DAMESLes Géorgiennes
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Nino l’Apôtre
lundi 5 avril 2010
par Pascal G. DELAGE
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C’est donc cette esclave anonyme, une captive (de guerre ?) ou une captiva Dei [« une renonçante » pour Dieu], qui a amené la famille royale de Kartli (l’Ibérie des Anciens, l’actuelle Géorgie orientale) à la foi chrétienne en provoquant d’abord la conversion de la reine Nana qu’elle avait préalablement guérie d’une maladie mortelle, par sa vie édifiante et humble. Cette première conversion fut suivie de celle de son époux, le roi Mirian vers 331/337, selon une tradition que Rufin [1] tient d’un prince des Ibères, Bacarios, rencontré à Jérusalem alors qu’il était Dux Palestinae au début des années 380. Bacarios était lui-même apparenté au couple royal décédé une vingtaine d’années plus tôt.

Même si une tradition fort suspecte (conservée dans le récit connu sous le nom de La conversion du Kartli) la dit originaire de Jérusalem et nièce de l’évêque Juvénal (début Ve siècle !), rien n’est assuré de l’identité de cette femme dont le nom de Nino peut simplement signifier la « Nonne ». Le martyrologe romain la nomme Christiana (« Chrétienne ») et la tradition copto-arabe Théognoste (« Connue de Dieu »). La première église de Kartli et le miracle la « Colonne vivante ») sont également liés au cycle de la femme-apôtre : on commence à construire la première église, une simple basilique avec des colonnes de bois, reposant sur des socles en pierre. Quand on veut ériger la troisième colonne, ni hommes ni bœufs n’en viennent à bout : elle demeure inexplicablement penchée sur sa base. Le soir tombe. On se retire. Nino reste en prière toute la nuit et quand on revient le lendemain matin, la colonne s’est redressée d’elle-même et demeure suspendue en l’air à un pied du sol ; soudain, elle descend et se met toute seule en place.

Alors même que F. Thélamon [2] reconnaît en partie au récit de Rufin la valeur d’une transposition - dans des catégories romaines et chrétiennes – d’un mythe géorgien de fondation religieuse [3], l’historicité de l’apostolat de Nino est bien attestée. La présentation rufinienne de la captiva Dei est la transposition d’une réalité socio-religieuse du Caucase : Nino serait une kadag, une femme-chamane passée au christianisme. Toutefois, le nom de Nino n’est donné que par des sources plus récentes : Vie de Nino (VIIIe siècle) et la Conversion de la Géorgie (K’artlis-mok’c’eva) qui dépendrait du récit du diacre Grigol (VIIe siècle). Théodoret de Cyr [4] et l’historien Socrate [5] qui mentionnent également l’apostolat de Nino, dépendent l’un et l’autre du récit de Rufin.

Reliée artificiellement quoique anciennement au cycle de la martyre arménienne Hrip’simê, dont elle aurait été une proche qui aurait échappé au massacre selon Moïse de Khorène [6], Nino est encore parfois présentée comme arrivant en Géorgie après un pèlerinage en Terre Sainte où elle aurait rencontré l’impératrice Hélène. Arrivée en Kartli, Nino resta d’abord trois ans dans un endroit désert à l’extérieur des murailles de Mcxéta, puis la quatrième année, elle s’adressa à Sidonia et six autres femmes de la communauté – importante - juive qui devinrent ses premières disciples. La sixième année vit la conversion de la reine, puis l’année suivant celle du roi qui invoqua le Dieu de Nino alors qu’il s’était placé dans un péril extrême. Nino prit alors l’initiative d’envoyer un Géorgien, Jean (Ioané, 335-363 env.), recevoir l’ordination épiscopale des mains d’Alexandre de Constantinople, tout en refusant de paraître à la Cour, fidèle en cela à la pratique des kadag traditionnelles.

Par la suite, elle accompagna le roi Mirian dans ses campagnes de destruction des idoles et des temples, les populations païennes se retirant alors dans les vallées les moins accessibles du grand Caucase. On conserve curieusement deux homélies attribuées de cette apôtre mystérieuse, homélies à la théologie archaïsante, proche de la théologie des Pères syriaques. Certes cette attribution pose bien des questions mais elle pourrait donner une indication intéressante sur la possible origine de Nino et sur la pénétration de l’Evangile en direction du Caucase au milieu du IVe siècle. Puis Nino poursuivit seule ses tournées missionnaires en direction des vallées du Caucase, au nord et à l’est de Mcxéta, mais non sans être accompagnée par des troupes armées pendant une huitaine d’années et d’un prêtre grec, Jacques.

Même si ce n’est pas elle qui effectuait effectivement le geste sacramentel, la Vita indique à plusieurs reprise que Nino « baptise » les peuples qu’elle convertit, parfois après avoir fait « un peu » brandir l’épée par le capitaine qui l’accompagne. Vers 349, elle tomba malade et se dirigea vers Mcxéta. Et lorsqu’elle arriva en K’khoetie au village appelé Bodbé, elle ne put aller plus loin. Alors Rev, le fils du roi, Salomé, son épouse, et sa fille vinrent de la ville d’Udzharma et restèrent près d’elle comme gardes-malade. Le roi et sa femme Nana lui envoyèrent de Mcxéta l’archevêque Jean pour lui rendre visite et la ramener. Elle ne voulut pas mais elle recommanda le prêtre Jacques « pour qu’il occupe le siège après toi ». Et elle lui remit la lettre que la reine Hélène (la mère de l’empereur Constantin) lui avait écrite depuis son royaume et où elle la qualifiait d’apôtre et d’évangéliste, et elle donna le Bois de la Vie [de la Croix] à la reine Nana. L’évêque Jean offrit le sacrifice et fit communier Nino au corps et au sang du Christ, elle les reçut comme viatique de l’âme et elle remit son âme à Dieu, quinze ans après son arrivée au Kartli, 338 ans depuis l’Ascension du Christ, en 5838 de la Création. Et les deux villes de Mxcéta et d’Udzharma furent en émoi ainsi que tout le Kartli à cause de sa mort, et l’on vint ensevelir son corps revêtu de victoire à Bodé même, village de K’khoeti [7]

Croix de la Grappe de sainte Nino aujourd’hui conservée à la cathédrale de Sion à Tbilissi

La Croix de la Grappe ou Croix de sainte Nino est une croix dont les bras sont légèrement incurvés vers le bas et qui est le symbole de l’Église orthodoxe apostolique de Géorgie. Cette croix selon la tradition a été apportée à la Géorgie par sainte Nino lors de la conversion du royaume au IVe siècle. Elle est faite en sarment de vigne et nouée par les cheveux de la sainte elle-même. Nino en fit don, lorsqu’elle arrive de Cappadoce à Mtskheta à la Cour d’Ibérie, pour la conversion de la reine, puis du royaume. La légende raconte qu’elle aurait été faite par la Vierge Marie.
 

[1] Histoire ecclésiastique,1, 11

[2] Païens et Chrétiens au IVe siècle, Etudes augustiniennes, 1991, pp. 85-122

[3] cf. Georges Charachidzé, Le Système religieux de la Géorgie païenne, La Découverte, Paris, 2001

[4] Histoire ecclésiastique, 1, 23

[5] Histoire ecclésiastique, 1, 20

[6] Histoire de l’Arménie, 2, 86

[7] Vie de Nino, MLHG, 1