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De la réduction de texte à la réduction de tête
vendredi 15 janvier 2010
par Annie WELLENS
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Bien que je sois plongé dans une douloureuse controverse avec un moine du monastère de Condat appelé Saint Oyand de Joux depuis la mort de son quatrième abbé, relire ta dernière épître pour y répondre, Bessus ami, me remet heureusement en mémoire tes réjouissantes nouvelles. Ce que tu nous racontes avec une verve dont je me sens presque jaloux nous renvoie comme en un miroir notre image conjugale inversée, à Silvania et moi. Chez nous, c’est mon épouse qui demeure au coin du feu et c’est moi qui marche de longues heures dans la neige et le froid, pain quotidien ou presque de nos hivers en Grande Séquanaise. Ton Golfe des Pictons, tout battu par les vents soit-il, et sans vouloir t’offenser, fait figure de région bien tempérée à nos yeux.

Mais plût au Créateur de la lumière que je n’eusse à me soucier que des variations saisonnières de température. J’ai affaire à des variations d’humeur monastique qui me mettent dans un grand embarras car je ne suis pas seul en cause. Connaissant mon goût pour l’étude de nos Pères, l’abbé de Saint Oyand m’avait demandé de venir l’aider à juger d’une nouvelle pédagogie que souhaitait mettre en œuvre le Frère responsable des novices. J’assistai donc, avec son autorisation, à un entretien qu’il donnait sur Jean Cassien. D’emblée je fus gêné par le ton péremptoire qu’il employa vis-à-vis de ses « élèves » en leur distribuant des tablettes de cire : Je sais que vous ne savez pas grand-chose. Aussi pour vous faciliter la tâche et pour éviter de perdre du temps, je vous ai fait un résumé en cinq lignes de la vie de Cassien, personne ne vous demande d’en savoir plus. En ce qui concerne ses écrits, je vous ai préparé une autre tablette avec six phrases parmi les plus courtes. Je vais vous les lire à haute voix, et puis, comme vous êtes douze, vous allez vous répartir en trois groupes de quatre, et chacun d’entre vous dira en deux mots, surtout pas plus, ce qu’il a retenu. Voici un stylet et une tablette vierge pour celui qui rapportera les mots de son groupe. L’abbé me dit à voix basse : Alors, que pensez-vous de cette nouvelle méthode ? Atterré, je lui soufflai : Beaucoup de mal, Père. Comment peut-on « réduire » les œuvres d’un auteur à six phrases découpées arbitrairement ? Ce maître des novices ne leur apprend pas à lire, au sens de comprendre intérieurement, d’héberger en soi le texte, il leur jette une pseudo-nourriture en les empêchant de se nourrir eux-mêmes… L’abbé parut soulagé et soucieux à la fois. Il me dit qu’il rejoignait mon jugement, et que dès ce soir, il aborderait le sujet avec ce Frère. Mais ce qu’il ne me dit pas c’est qu’il m’attribua entièrement sa décision de changer de maître des novices. Je l’appris par une lettre assassine de ce dernier m’accusant d’avoir par des moyens tortueux semé le trouble dans l’esprit faible de [son] abbé et tué dans l’œuf une méthode pédagogique productive. Visionnaire exalté, il m’annonçait qu’en dépit de ma sournoise entreprise il voyait pour les siècles à venir des lecteurs nouveaux se lever, non plus ceux que l’on nommait « puits de science » ou « bibliothèques intérieures », mais que l’on appellera désormais « réservoirs de savoirs ».

Silvania, au courant de cette aventure, m’ a réconforté en me lisant un texte de quelqu’un de chez toi et qui t’est cher, Hilaire de Poitiers. Dans son Traité sur la Trinité il dit la nécessité de l’étude et la façon dont la foi nous donne l’élan pour la connaissance : ...nous vivons dans une sorte de torpeur, à cause de notre engourdissement naturel ; nous sommes empêchés de comprendre tes mystères par une ignorance invincible due à la faiblesse de notre esprit. Mais le zèle pour ton enseignement fortifie notre perception de la science divine, et l’obéissance de la foi nous soulève au-dessus de notre capacité naturelle de connaître…Accorde-nous donc le sens exact des mots, la lumière de l’intelligence, la noblesse du langage, l’orthodoxie de la foi ; ce que nous croyons, accorde-nous de l’affirmer aussi.

Mais aurais-je autant goûté Hilaire si ma Silvania ne m’avait servi en même temps un Muslum, ce vin rouge aromatisé qu’elle prépare si bien en y mêlant miel, grains de poivre, fenouil et laurier ? Je ne m’interroge plus et rends grâces pour l’un et pour l’autre, non sans te donner mon salut.

Bacchus

 
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