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« Constantine and the Bishops » d’H.A. Drake.
mercredi 20 janvier 2010
par Pierre MARAVAL
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Le premier historien de Constantin, Eusèbe de Césarée, a identifié politique et croyance chrétienne de l’empereur, et cette confusion s’est perpétuée durant des siècles. L’ouvrage de H. A. Drake [1]entend revenir sur cette confusion et traiter de la politique de l’empereur, tout en sachant qu’il n’est pas sage de séparer pensée politique et pensée religieuse dans le monde ancien, a fortiori lorsqu’il s’agit de Constantin…

L’auteur (l’A.) entend réfuter deux visions opposées de l’empereur. L’une (qu’il voit représentée par l’ouvrage de J. Burckhardt, Die Zeit Konstantins des Grossen [2]), considère qu’Eusèbe a menti en racontant la conversion de Constantin : celui-ci, qui est un génie « essentiellement non-religieux », n’a fait alliance avec l’Église que par ambition, pour des motifs purement politiques ; la preuve en est qu’il est resté tolérant envers les païens, alors qu’un véritable chrétien aurait été intolérant. La seconde (pour laquelle il se réfère à l’ouvrage de N. Baynes, Constantine the Great and the Christian Church [3]) considère que si Constantin s’est allié à l’Église pour un profit politique, il ne s’en est pas moins peu à peu converti au christianisme, se consacrant à son triomphe et à la suppression progressive du paganisme ; sa tolérance envers les païens, dans ce contexte, n’est qu’une tactique temporaire. Ces deux visions présupposent que « la clef de cette période est la sincérité de la foi de l’empereur et que l’intolérance est la meilleure preuve de sa sincérité » (p. 20). A l’inverse, l’A. va montrer l’extrême habileté politique de l’empereur, qui n’exclut d’ailleurs pas sa sincérité : celui-ci a voulu en effet créer un véritable consensus entre chrétiens et païens en faveur d’un espace public religieusement neutre. Mais les luttes entre chrétiens – et non une intolérance congénitale au christianisme - ont conduit à l’utilisation par les évêques des moyens coercitifs de l’État en faveur de leurs croyances. Le sous-titre de l’ouvrage ne doit pas tromper : ce n’est pas Constantin qui est responsable d’une politique d’intolérance : comme l’a remarqué un des premiers recenseurs de l’ouvrage [4], l’A. aurait aussi bien pu donner comme sous-titre, s’agissant de Constantin, « la politique de tolérance ».

Pour mener à bien sa démonstration, Drake part des réalités politiques de l’empire : comment Auguste a mis en place sa propre légitimité, basée sur la loyauté des armées et du sénat, et assuré sa stabilité, comment ces règles se sont modifiées au 3e siècle, avec le poids croissant de l’armée, comment Dioclétien a remis l’empereur au centre du jeu en le déclarant sacré, en lui donnant une investiture divine, non plus sénatoriale. C’est bien pourquoi il a déclenché la Grande Persécution : parce que les chrétiens étaient devenus plus nombreux, ils étaient devenus une menace plus grande qu’auparavant pour ce qui fondait la légitimité de l’empereur, l’unité religieuse de l’empire, gage de la faveur divine. Cette unité fut définie par les intellectuels païens contemporains de Dioclétien de manière stricte et exclusive, en termes d’adhésion aux dieux traditionnels de Rome, devant donc s’exprimer par les sacrifices, ce qui mettait fin à la conception plus tolérante admise depuis Gallien. Mais la persécution échoua par manque de soutien populaire, et Galère en tira les conséquences en en revenant à une conception moins exclusive : les chrétiens pouvaient à nouveau « prier pour le salut de l’État et le nôtre ». C’est dans ce contexte qu’allait apparaître Constantin.

 

[1] H. A. Drake, Constantine and the Bishops. The Politics of Intolerance, Baltimore et Londres, The John Hopkins University Press 2000, XX-609 pages. ISBN 0-8018-6128-3.

[2] J. Burckhardt, Die Zeit Konstantins des Grossen, Leipzig 1880

[3] N. Baynes, Constantine the Great and the Christian Church Londres 1929

[4] S.G. Hall, JTS 52, 2001, p. 895