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Sabina ou les ambitions d’un notable bordelais
mardi 15 décembre 2009
par Pascal G. DELAGE
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Fille d’un Aquitain membre de la curie de Bordeaux, Attusius Lucanus Talisius, richement possessionné tant dans la civitas burdagalensis – il possédait entre autres une villa dans la région de Saint-Emilion – qu’en Saintonge, Sabina fut mariée jeune à un jeune rhéteur certes prometteur mais peu argenté. Bien qu’il fût déjà mort en 334, date du mariage de sa fille et d’Ausone, ce fut pourtant bien le père de Sabina qui avait négocié cette union. N’ayant point de fils, Talisius avait choisi ses gendres avec grand soin. L’aînée, Talisia, fut unie à un riche propriétaire foncier de Saintonge du nom de Regulus [1], la seconde des filles, Pudentilla, épousa un fonctionnaire d’une famille ayant pignon sur rue, car, sans trop se donner de mal, l’époux, Sanctus, put être nommé gouverneur de Rutupis (Richborough) en Bretagne, un port qui commerçait régulièrement avec Bordeaux. Certes le père d’Ausone jouissait d’une certaine réputation comme professeur, mais il venait d’un milieu très modeste, ses propres parents ayant même été, pense-t-on, de simples affranchis. Comment Talisius avait pu faire choix d’un tel gendre ?

Si le gendre n’était guère fortuné, il possédait un atout que bien des paterfamilias bordelais devaient soupeser et envier : Ausone avait un oncle maternel, rhéteur lui aussi et qui depuis peu s’était expatrié dans la nouvelle capitale de l’Empire où il était précepteur d’un prince impérial, neveu de l’empereur Constantin lui-même [2]. Voilà qui augurait bien de l’ascension du jeune Ausone et par là même du clan de son beau-père. Mais toutes ces espérances tournèrent court. En 337, Emilius Magnus Arborius périt tragiquement à Constantinople tout comme son pupille lors des purges sanglantes qui suivirent la mort de l’empereur Constantin.

Année décidément sinistre pour Ausone car Sabina devait mourir à la même époque à l’âge de 18 ans non sans lui avoir donné trois enfants, le petit Ausonius qui mourut bébé la première année de leur union, Hesperius, et une fille [3]. Curieusement, le rhéteur bordelais ne se remaria pas peut-être par fidélité à sa première épouse, peut-être aussi parce qu’aucune famille de Bordeaux ne tenait à s’allier à un homme dont l’oncle avait été mis à mort sur l’ordre du nouvel empereur et Constance II régna jusqu’en 361… La situation d’Ausone changea toutefois du tout au tout avec l’avènement d’une nouvelle dynastie et en décembre 367, le cursus publicum l’emmenait vers une nouvelle capitale pour y être à son tour précepteur d’un prince impérial.

La carrière des honneurs était à nouveau réouverte pour Ausone et sa gens. Elle le conduisit aux plus hautes fonctions et même au consulat qu’il reçut en 379. Mais même revenu dans sa patrie à plus de 70 ans, le vieux consul continuait de faire mention avec beaucoup d’affection de cette jeune épouse disparue 47 ans plus tôt, lui consacrant maintes épigrammes attendries ou élogieuses, mémoire fidèle qui ne l’empêchait pas de trouver toutefois quelques consolations en sa vieillesse auprès d’une jeune captive suève du nom de Bissula dont l’avait gratifié l’empereur Valentinien après les campagnes de l’été 368…

A Attusia Lucana Sabina, ma femme.

Jusqu’ici ma nénie a chanté des parents bien chers et bien dignes des pleurs versés à leurs funérailles ; ses pieux accents m’ont acquitté envers leur mémoire. Maintenant ô douleur ! ô tortures ! ô foudres qui me brûlent ! il faut que je rappelle la mort de l’épouse que j’ai perdue. Illustre par ses nobles ancêtres et son origine sénatoriale, Sabina s’illustra plus encore par ses rares et constantes vertus. Déçu bien jeune encore, je t’ai pleurée dès les premières années de notre union, et, depuis neuf olympiades, je te pleure dans le veuvage. La vieillesse même ne peut assoupir ma douleur que rien n’a su distraire : chaque jour irrite et renouvelle mon chagrin. D’autres reçoivent du temps un soulagement à leurs peines : le temps par sa durée aggrave ma blessure. La solitude de ma vie est un tourment pour ma vieillesse délabrée, et plus mon isolement se prolonge, plus ma tristesse est grande. Ce qui alimente ma douleur, c’est que ma maison est muette et silencieuse, que ma couche est froide, et que personne n’est là pour partager ma peine ou mon bonheur. Je souffre si je vois à un autre une bonne épouse, je souffre de même si j’en vois une mauvaise ; tu es toujours là devant moi pour la comparaison, et ton souvenir fait mon supplice à la vue de ces deux femmes : de la mauvaise, parce que tu ne lui ressemblas jamais ; de la bonne, parce qu’elle est ton image. Je ne regrette point de frivoles richesses et de vaines jouissances : je m’afflige de ce que tu aies été ravie si jeune à moi si jeune encore ! Enjouée, sage, réfléchie, distinguée par ta naissance, non moins distinguée par ta beauté, tu fus la douleur et la gloire d’Ausone ton époux. Tu allais achever quatre fois sept années, et tu me laissas deux enfants, gages de notre amour. Grâce à Dieu, tes vœux sont accomplis : ces deux enfants prospèrent, comblés des biens que tu leur avais souhaités ; et je prie le ciel de les conserver, et de permettre à ma cendre d’annoncer à la tienne qu’ils nous survivent l’un et l’autre [4].

 

[1] Erminuscius Regulus mourut comme son beau-père avant 334 et resta sans descendance

[2] Cf. Hagith Sivan, « A foregunner of Ausonius : notes on Emilius Magnus Arborius, Ausonius’ Uncle » in The Ancient History Bulletin, 2.6 (1988), pp. 145-149.

[3] cette dernière épousa successivement Valerius Latinus Euromius puis Thalassius qui fut préfet des Gaules , d’Italie et d’Afrique lalors qu’Ausone était au faîte de sa gloire en 378-380

[4] Parentalia, 9 ; trad. J. Corpet