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Accueil du siteCOLLOQUES DE PATRISTIQUE DE LA ROCHELLELes Pères de l’Eglise et les dissidents
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lundi 15 octobre 2018
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Des historiens de l’Eglise à La Rochelle
dimanche 15 novembre 2009
par André DABEZIES
popularité : 15%
L. Ciccolini, Mgr Housset, B. Pouderon

Présidé alternativement par le professeur Andriantsibazovina, doyen de la Faculté de droit, et par Mgr Housset, évêque de La Rochelle, ou bien par l’un des participants, l’ensemble des exposés que nous avons entendus composait un excellent modèle de ce que peut produire la collaboration sans préjugés d’historiens compétents et passionnés par ce qu’ils enseignent.

Les « Pères de l’Eglise » ne font guère partie de nos lectures habituelles, et, faute de les connaître, nous rabâchons volontiers, sans y penser, tel ou tel cliché simpliste, du genre : “ Aux premiers siècles chrétiens, tout semblait si bien, si neuf, si évident et sans problèmes ! ” Par cette vision idéalisée - et illusoire - de ce passé, bien des gens aujourd’hui s’imaginent autorisés à déplorer : “ …tandis qu’aujourd’hui, dans l’Eglise, tout va de travers… ! ”

Ph. Blaudeau, A. Martin

Dans la réalité, si St Paul a souvent recommandé à ses chrétiens la paix et l’unité, c’est que l’une et l’autre devaient être assez souvent bousculées. Mais oui ! Ne perdons pas de vue que ces générations chrétiennes se voyaient alors rudement confrontées soit à des communautés juives, un peu partout, soit à une mosaïque de populations païennes assez hétéroclite, sans oublier les autorités romaines, souvent aussi chatouilleuses sur les non-conformismes sociaux des chrétiens qu’insensibles à leur spiritualité propre !

Nos historiens ont donc eu souvent à faire ressurgir de l’oubli les difficultés posées (selon le sous-titre du colloque) par les cas de “ dissidence, exclusion et réintégration dans les communautés chrétiennes ” de ces premiers siècles : par ces mots, comprenons les « cas » où un fidèle devait être considéré comme retranché de la communauté pour ses écarts de conduite ou pour son obstination à répandre des idées religieuses bizarres, ou bien , en ces temps de persécution, pour avoir “ calé ” devant la torture ou devant les interrogatoires des gouverneurs romains - et ainsi plus ou moins nettement renié sa foi.

M.-L. Chaieb, M. Metzger

Impossible de résumer ici tous les exemples envisagés : des « communautés johanniques » de la fin du premier siècle, attachées à l’héritage de l’apôtre, à la vision de « l’histoire du salut » qu’ Irénée, évêque de Lyon, opposait (vers 180) au fantastique des visions gnostiques, et jusqu’aux critiques de Cyprien , évêque de Carthage, contre les schismatiques donatistes, qui rêvaient d’une Eglise « séparée », parfaite, et refusaient d’y réintégrer, même après pénitence, ceux qui avaient « failli », Ailleurs, des évêques étaient contestés ou molestés et le pouvoir impérial se mêlait volontiers des conflits : ainsi à Constantinople en 404 , à l’encontre de Jean Chrysostome, qui mourra exilé au fin fond des montagnes d’Arménie, ou bien à Trèves, en 385, où Priscillien, évêque réputé trop « ascétique », se vit condamné et exécuté par l’autorité civile !. Au IVe et au Ve siècle, deux vagues plus fortes d’hérésies, l’arianisme et le pélagianisme, suscitèrent d’intenses débats, mais finirent par céder devant les perspectives plus profondes d’Hilaire de Poitiers (+ 367), d’ Augustin d’Hippone (+430) et de bien d’autres.

A l’époque, les débats se jouent autour de l’interprétation des Ecritures et surtout du Nouveau Testament. Mais ils ne concernent pas seulement les points de « doctrine » à discuter entre savants théologiens, car les choix importants concernent tout le monde : vivre ou non dans la communauté « Eglise » et lui appartenir, ou bien se retrouver dehors, et espérer encore pouvoir y être réintégré. De siècle en siècle, des grand esprits comme Irénée, Cyprien , Hilaire de Poitiers ou Augustin, font preuve d’un souci vraiment évangélique : ils mettent toute leur éloquence à combattre avec vigueur l’hérésie, mais prennent soin de ménager l’hérétique lui-même, autant qu’ils peuvent, et de lui garder la porte toujours ouverte pour lui rendre plus facile le pardon et le retour dans la communauté ecclésiale…

Y.-M. Blanchard, Fr. Cassingena

L’excommunication ne fait que constater une séparation qui n’a pu être évitée, - mais n’était-il pas presque normal, après tout, dans un monde où la communication restait lente et hasardeuse, que les particularismes locaux ou bien les initiatives subjectives et les réactions passionnées fissent apparaître souvent les divisions ou les failles ? La communion de l’ensemble reste un trésor fragile, qu’il faut inlassablement préserver et réparer sans cesse : les divisions pâlissent, peu à peu, et la communion se dessine de nouveau, comme en pointillé, à mesure qu’on est arrivé à résoudre tel problème ou à apaiser tel conflit, rouvrant des chemins, sans imposer une uniformité obligatoire ! Seul, le fossé qui s’est élargi inexorablement entre les chrétientés orientale et occidentale (et dont témoignait, dès 343, la rencontre « ratée » du concile de Sardiques), reste aujourd’hui un témoin des durcissements de l’histoire et de la politique, face auxquels nous restons quasi désarmés.

Tout bilan restant impossible, deux exposés venaient seulement évoquer, pour la Renaissance, l’exemple d’Erasme, cet « orfèvre de la dissonance », qui sut éviter la « dissidence », et, au tournant du XXe siècle, celui des penseurs « modernistes », pris entre une fidélité immédiate et les urgences de l’avenir.

De ce véritable « festival » d’histoire (bien concrète), que retenir ? Tous ces exposés ont fait revivre à nos yeux, telles qu’elles étaient vécues, des communautés souvent débordantes d’idées et de débats passionnés, marquées aussi, sans cesse, par les hésitations ou les conflits locaux, qui rendaient bien fragiles l’unité et la paix, le pardon et la réconciliation : ces alternances de « dissidence » et de « réintégration » restent très signifiantes aujourd’hui encore, leur va-et-vient continue apparemment à rythmer les pas de l’Eglise en marche. Chaque réconciliation ouvre un avenir neuf.

André Dabezies