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Accueil du siteCHRISTIANISATION DE L’AQUITAINEPhoébade d’Agen.
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samedi 25 mars 2017
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VIENT DE PARAITRE
mercredi 1er février

Sylvain DESTEPHEN

LE VOYAGE IMPÉRIAL DANS ANTIQUITÉ TARDIVE : DES BALKANS AU PROCHE-ORIENT)

En 324, la fondation de Constantinople sur les rives du Bosphore modifie les voyages impériaux qui s’organisent désormais autour de la nouvelle capitale. D’abord considérée comme un point de départ ou de passage, Constantinople se transforme en lieu de pouvoir. La reconstitution des itinéraires permet de saisir l’évolution de l’Empire romain dans sa moitié orientale du IVe au Ve siècle, l’État et la cour avançant d’un même pas. Suivi de sa famille et de ses familiers, escorté par les hauts fonctionnaires et les officiers supérieurs, l’empereur se déplace sans cesse. La présence de parents et de courtisans, d’officiels et de soldats, montre que les voyages impériaux possèdent une dimension privée et publique autant que civile et militaire. L’ampleur de la suite et de l’escorte exige de vastes réquisitions pour fournir gîte et couvert, véhicules et attelages. Le système de cour, porté à sa perfection sous la dynastie théodosienne (379-450), circonscrit ensuite les voyages aux environs de Constantinople, devenue le cadre unique du faste impérial

Éditeur : Boccard

ISBN : 978-2-7018-0493-4

 
Quand l’évêque d’Agen fait de la résistance.
dimanche 25 octobre 2015
par Pascal G. DELAGE
popularité : 28%

Le 27 mars 359, l’empereur Constance II adresse une lettre aux évêques d’Occident, les conviant à un synode qui se tiendrait à Rimini sur la côte Adriatique. L’empereur, qui venait de recouvrer en août 353 la maîtrise de la totalité de l’Empire après sa victoire sur l’usurpateur Magnence, entendait aussi réaliser l’unité de l’Eglise passablement mise à mal par la crise arienne.

En effet, condamné d’abord au concile de Nicée en 325, le prêtre alexandrin Arius avait été par la suite réhabilité par Constantin lui-même, et son fils Constance II avait fait sienne cette profession de foi qui affirmait que le Fils ne partage pas la même nature divine que le Père. Cependant Constant, l’autre fils de Constantin qui avait reçu l’Occident en partage à la mort de leur père, avait pris le parti des adversaires d’Arius et s’affirmait le protecteur d’Athanase d’Alexandrie, le leader des nicéens, alors exilé par Constance II, allant jusqu’à l’accueillir avec bienveillance à la cour de Trèves [1]. Au moment de l’usurpation de Magnence en 350, l’épiscopat occidental dans son ensemble ne connaît qu’une confession de foi chrétienne, celle de Nicée.

Pour ramener cet épiscopat rebelle à ses vues, Constance II fait procéder à une série de synodes où les évêques qui refusent préalablement de condamner Athanase, sont déposés et exilés, généralement en Orient [2]. Cependant, il ne suffit pas à l’empereur de décapiter le parti nicéen : il souhaite aussi rédiger une nouvelle profession de foi susceptible d’obtenir le suffrage du plus grand nombre d’évêques et la paix de l’Eglise. Le 22 mai 359, une formule-miracle [3] voit le jour dans l’entourage impérial résidant alors à Sirmium : c’est ce « credo daté » (du 22 mai ) qui va être proposé à la ratification des évêques de l’Empire convoqués à cet effet en deux lieux distincts, Séleucie d’Isaurie pour l’Orient, Rimini pour l’Occident [4].

Constance n’ignore pas que les épiscopats d’Occident, et tout particulièrement celui de Gaule, font de la résistance passive depuis trois ans : les évêques gaulois refusent en particulier leur communion à son homme-lige en Gaule, l’évêque Saturninus d’Arles [5]. Toujours pour signifier leur mécontentement mais aussi leur liberté d’action, les évêques de Gaule boudent les services de la poste impériale (euectio) que Constance II leur proposait, et ils choisissent de se rendre à Rimini par leurs propres moyens, ce qui impliquait déjà une réelle autonomie financière.

Fin juin, ils seront près de 400 à siéger dans la petite cité italienne venus d’Espagne, d’Afrique, d’Italie, d’Illyricum et de Gaule. Sulpice Sévère, qui est un de nos principaux informateurs sur Rimini [6], détaille la composition de la délégation gauloise : il y a là des évêques gaulois, bretons et aquitains, mais il ne donne malheureusement pas la liste de ces derniers dont un seul sera clairement identifié dans la suite du récit : « nôtre » Phoébade. Or comme dès les années 350, Bordeaux est devenue la préfecture d’un diocèse d’Aquitaine qui englobait toutes les cités gallo-romaines au sud de la Loire et de Lyon, la délégation d’Aquitaine comprenait donc des évêchés des diocèses de Viennoise, de Narbonnaise I et II, en plus des pasteurs venus d’Aquitaine I et II et de Novempopulanie [7].

A Rimini, les chefs du parti pro-arien minoritaire (ils sont environ 80 évêques), conciliants, commencent par soumettre à l’assemblée, pour approbation, la formule du « credo daté » affirmant que le Fils est semblable au Père (homoios) et ils proposent même de ne pas revenir sur la question de la condamnation d’Athanase d’Alexandrie.

Réactions violentes de la majorité nicéenne qui réclame la condamnation solennelle d’Arius et une référence explicite à la stricte égalité des natures (homoousios) telle qu’elle fut proclamée à Nicée. C’est l’échec du plan de Constance II : les évêques impériaux sont condamnés le 22 juillet. Une ambassade officielle est envoyée solennellement à l’empereur. Ce dernier ne tardera pas, en maniant tour à tour intimidation et séduction, à la retourner et à la renvoyer à Rimini porteuse de la profession de foi du 22 mai 359 dûment ratifiée : ordre étant également donné d’interdire à tout évêque de retourner dans son diocèse sans avoir d’abord souscrit à ce credo arianisant.

C’est alors qu’intervinrent dans les débats – à la mi-novembre – Phoébade d’Agen et son allié Servais de Tongres, qui essayèrent alors vainement de faire adopter une contre-proposition alors que durant l’été, au témoignage de Jérôme, les débats avaient été animés par le doyen des évêques africains et un obscur évêque du Picentum [8]. De Phoébade, il n’avait pas encore été question jusque là. Malgré la résistance ou le combat d’arrière-garde de l’évêque d’Agen, la nostalgie du pays aidant, les uns après les autres, les évêques occidentaux signèrent.

Pourtant, dans les remous de la normalisation religieuse que tentait Constance II, des évêques gaulois, et plus précisément d’Aquitaine, s’étaient opposés à ses desseins. Dès la fin de l’année 355, Hilaire de Poitiers rédige une apologie d’Athanase et de la foi nicéenne (Liber I ad Constantium) et invite ses collègues à rompre la communion avec les évêques-théologiens de Constance II, les rendant en particulier responsables - à juste titre - de la déposition et de l’exil des ténors nicéens : Paulin de Trèves, Denys de Milan et Eusèbe de Verceil.

La contre-attaque ne se fit pas attendre. Saturninus d’Arles, jouissant des pleins pouvoirs en Gaule, réunit un synode à Béziers au printemps 356 où, sous la contrainte, sont condamnés et exilés à leur tour en Phrygie, Hilaire et un autre animateur de la résistance orthodoxe en Gaule du sud, Rhodanius de Toulouse. Il n’est pas alors question de Phoébade qui, prêtre ou tout jeune évêque, n’était peut-être pas présent au synode de Béziers, mais Ch. Pietri le croit dès cette époque associé à la résistance orthodoxe [9].

Par contre, c’est bien comme évêque d’Agen que Phoébade rédige et diffuse le Contra Arianos en 358 pour réfuter une autre de ces formules de foi rédigées par l’entourage arien de Constance II l’année précédente et que les émissaires impériaux soumettaient maintenant à l’approbation des évêques d’Orient et d’Occident. Ainsi, malgré le climat réel de terreur religieuse que fait régner Constance II, Phoébade prenait le relais de la résistance orthodoxe, et cela probablement à l’instigation d’Hilaire de Poitiers [10].

En raison de l’opposition gauloise mais aussi d’une partie non négligeable de l’épiscopat oriental qui trouvait également la formule de 357 bien trop subordinatianiste, Constance II jeta l’éponge et se mit en quête d’un nouveau compromis théologique. C’était justement ce « credo daté » que la grande majorité des évêques réunis à Rimini avaient dans un premier temps rejeté et que Phoébade, dans ces dernières semaines de l’année 359, s’efforçait de maintenir dans le camp du refus. Nous pouvons toutefois nous demander comment un évêque d’une cité, somme toute modeste, d’Aquitaine avait bien pu se retrouver à la tête de la fronde anti-arienne et courir le risque d’attirer sur lui mais aussi sur sa communauté les foudres de la colère impériale.

 

[1] Pour une vue d’ensemble de la crise qui constitue l’arrière-plan des premières années de l’épiscopat de Phoébade, voir Ch. Piétri, « La querelle arienne ou le premier césaropapisme » in Histoire du Christianisme, t. 2, p. 289-335.

[2] Le quasi-centenaire Ossius de Cordou, l’ancien conseiller théologique de Constantin, et l’évêque de Rome Libère feront également les frais de la politique brutale de Constance II : enlevés à la fin de l’année 356, soumis à de multiples pressions, ils finirent par souscrire aux propositions ariennes. Ce fut la consternation dans le camp orthodoxe car l’un comme l’autre avaient été précédemment les champions de la cause orthodoxe.

[3] Ce texte, appelé par dérision le « credo daté » par ses adversaires orthodoxes, fut élaboré par des évêques orientaux comme Acace de Césarée de Palestine et Georges d’Alexandrie qui occupait le siège d’Athanase, alors en fuite.

[4] Le choix de ces deux lieux était dicté tant par des raisons d’intendance que de prudence stratégique.

[5] Cf. Hilaire de Poitiers, Contre Constance, 2, et De Syn., 2.

[6] Sulpice Sévère, Chroniques 2, 41-15, op. cit.

[7] Cf. Jacques Fontaine, Société et culture chrétiennes sur l’aire circumpyréenne au siècle de Théodose, p. 247. Pour la province d’Aquitaine Seconde proprement dite, il pouvait y avoir là les évêques de Bordeaux et d’Eauze ( ?) dont les sièges sont déjà présents à Arles en 314, peut-être l’évêque de Périgueux déposé par la suite au synode de Paris en 360/1 ; les évêques de Poitiers et de Toulouse sont pour lors en exil. Sulpice mentionne également un évêque « Gavidius noster » (Chron., 2, 41, 2. Il est difficile d’attribuer un siège à cet évêque. Est-il celui de la civitas dont dépendait Primuliacum ? La localisation de la retraite de Sulpice n’étant elle-même pas localisée de façon précise (près de la frontière des cités de Toulouse et de Narbonne, peut-être près de Bram/Ebromagus), la question du siège de Gavidius n’en est que plus complexe. Si nous privilégions la localisation de Bram, Gavidius pourrait être l’évêque de ce diocèse très étendu de Narbonne, et, Sulpice le citant au passé sans paraître l’avoir lui-même connu, il pourrait alors avoir fait partie de la délégation d’Aquitaine députée à Rimini en 359. Lors de la tenue du synode de Saragosse (voir infra), Sulpice parlera également d’une participation des évêques d’Aquitaine (Chron., 2, 47, 1) dont l’analyse des souscriptions connues par ailleurs fait apparaître que ce collectif se montait à … deux participants.

[8] Jérôme, Débat entre un luciférien et un orthodoxe, 18. Il est à noter que Jérôme ne mentionne pas Phoébade dans son opuscule et qu’il ne fait pas partie de la délégation envoyée à Constance II, ce qui confirme bien la position marginale de Phoébade à Rimini.

[9] « La querelle arienne… », op. cit., p. 321.

[10] Il est significatif qu’un auteur arien comme Palladius de Ratiaria (op. cit.) associe les noms d’Hilaire et de Phoébade comme leaders de la cause nicéenne.