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Accueil du siteLES MERES DE L’EGLISE ET AUTRES DAMESMarie-Madeleine, témoin et apôtre
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lundi 15 octobre 2018
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Marie-Madeleine comme Nouvelle Ève
samedi 15 août 2015
par Emilien LAMIRANDE
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3 - La portée du parallèle

Daniélou affirmait en 1949 que la typologie d’Ève comme figure de Marie-Madeleine était « de caractère moins dogmatique et plus anecdotique » que celle qui la présente comme figure de Marie, mère de Jésus. Il donnait comme raison qu’elle « se fonde sur le parallélisme entre le jardin de la tentation, où Éve se détourne de Dieu, et le jardin de la Résurrection, où Madeleine, la première, croit au Christ ressuscité [24] ». Exploité par Hippolyte, à partir du Cantique, le thème du jardin demeure secondaire dans les exposées patristiques sur Marie-Madeleine comme nouvelle Ève [25]. Il n’a surtout rien de fantaisiste. Pour Congar, Hippolyte montre Marie-Madeleine « reprenant le destin d’Ève en s’attachant au véritable arbre de vie ; se vêtant, au lieu de la feuille de figuier, de l’innocence de la grâce ; croyant au lieu de douter, et devenant ainsi apôtre, messagère de la Bonne Nouvelle [26] ». À propos spécifiquement du parallèle avec Ève, il mettait lui-même en balance, avec nuance et non sans hésitation, d’une part l’obéissance et la foi de la Vierge, et d’autre, la foi en la résurrection de Marie-Madeleine et son annonce aux apôtres : Il est certain que Marie récapitule Ève, en vue du mystère final de l’Église, selon un aspect beaucoup plus décisif et profond que les saintes femmes du matin de Pâques : celui de l’obéissance et de la foi. Pourtant, toujours en vue du mystère final de l’Église, celles-ci récapitulent également Ève sous un aspect important, celui de la foi à la vie nouvelle de Pâques et de son annonce par une parole elle-même suscitatrice de foi. Il ne faut pas négliger ces autres aspects de la récapitulation d’Ève [27].

On a regretté que le parallèle Ève-Église, comme celui d’Ève-Marie de Magdala qui en a été une expression privilégiée, se soit trouvé supplanté ou occulté par celui d’Ève-Marie. S. Peterson rappelait de son côté que la richesse de l’ancienne tradition chrétienne au sujet des femmes réside aussi dans sa diversité, mais souhaitait en même temps que la revalorisation de Marie-Madeleine se fasse sans détriment pour Marie de Nazareth [28].

En guise de conclusion

Il faudrait interpréter des propos comme celui de J. Kelen : « Le privilège de Magdeleine – et son immortalité – est d’avoir une légende et non une histoire [29] » ou celui d’E. Pinto-Mathieu : « Le personnage semble réfractaire à toute approche archéologique ou historique [30]. » Marie-Madeleine se situe avec précision dans le temps et l’espace, comme Jésus ou Pierre. Des sources diversifiées et cohérentes, qui datent d’un demi-siècle ou un peu plus après les événements, codifient des traditions déjà établies et utilisent sans doute des rédactions antérieures. Quoi qu’il en soit, la question n’était pas pour nous de déterminer les traits historiques que l’on pourrait retenir de Marie-Madeleine, mais d’examiner sous un angle particulier divers éléments de la tradition ancienne à son sujet. Sa mémoire s’est propagée, parfois transformée ; elle a inspiré une quête passionnée de la connaissance ; les légendes ont ensuite proliféré, des dévotions et des lieux de pèlerinage sont apparus ; l’imagination, la sensibilité, voire les phantasmes, ont nourri des œuvres d’art ou de littérature. Elle redevient de nos jours une figure emblématique. Ces amalgames, dont les éléments ne sont pas tous de la même eau, font eux-mêmes partie de l’histoire du christianisme comme de la culture tout court. Ce n’est pourtant pas faire justice à leurs composantes que de simplement les confondre ou les additionner. La Marie-Madeleine de la tradition occidentale depuis le haut Moyen Âge s’est éloignée de celle des chrétiens des premiers siècles. Un ancien sermon pascal, réutilisé plus tard pour la fête de Marie-Madeleine, tout en puisant après Hippolyte son inspiration dans le Cantique, reprenait les étapes qui marquent d’après les Évangiles et leurs premiers interprètes l’expérience de Marie-Madeleine : la recherche du Seigneur et sa rencontre avec lui (« Accessit recessit, profecit, quem quaerebat inuenit »), le contact véritable opéré par la foi (« credi debet non tangi »), l’allusion au thème de la nouvelle Ève (« sanasti Euam, iocunda Mariam »), la mission auprès des apôtres (« Vade ad palmites meos apostolos et ad Petrum [31] »). Dans leur ensemble, les sources anciennes présentent de Marie-Madeleine une image positive, même très louangeuse. Les gnostiques trouvent en elle une disciple apte à percevoir les plus hautes réalités spirituelles et l’associent de près à Jésus. Les Pères et autres écrivains ecclésiastiques scrutent les Évangiles qui témoignent de son expérience pascale et trouvent en elle un prototype du cheminement dans la foi. Ils soulignent sa mission de transmettre aux hommes ce qu’elle a vu, perçu ou entendu et, avec plus ou moins d’indulgence envers ceux-ci, la façon dont ils ont reçu le message. Elle est associée à d’autres femmes qui participent à la même recherche et à la même mission. Cette solidarité est reconnue quand on lui donne le titre de Nouvelle Ève. C’est avec elle tout le genre féminin qui concourt à l’œuvre de vie ou de salut. On est encore loin de la caricature qu’on met tant d’efforts à faire oublier. Bien qu’en Occident on commence à identifier Marie Madeleine avec la pécheresse de Luc, on continue à l’associer au mystère de Pâques et à souligner sa qualité d’apôtre. Le parallèle avec Ève implique, sinon pour elle directement, du moins pour les femmes en général, des connotations négatives comme positives. Bien qu’il se trouve des différences d’accent d’un témoin à l’autre, on cherche en vain de grands contrastes entre l’Orient et l’Occident. Nous avons intentionnellement juxtaposer, dans le cadre de leur époque, les écrivains de ces deux mondes pour faciliter la comparaison. Ni pour les uns ni pour les autres, le rôle de Marie-Madeleine, pas plus que celui de Marie de Nazareth, n’efface les agissements d’Ève qu’on semblerait parfois se plaire à rappeler. Si les Pères n’ont pas inventé l’idée que celle-ci avait la première perturbé l’ordre primitif, ils n’ont pas pu ou pas su éviter une lecture littérale des textes, ni non plus réinterprété les conclusions qu’on en tirait sur la subordination du sexe féminin au sexe masculin. En conséquence, nulle autre que K. E. Børresen qualifiait d’ « androcentric innocence » des efforts qui, dans l’intention de valoriser les femmes, les laissent toujours au second rang [32]. On permettra quand même à un homme de voir chez de nombreux auteurs anciens un souci de justice susceptible d’amorcer d’autres réévaluations. Au-delà du lourd héritage qui, au sujet des femmes, pèse sur les religions comme sur tout le genre humain, au-delà des distorsions infligées au cours des siècles à son image et même de la façon dont maintenant on se rattache à elle, Marie-Madeleine est apparue aux premiers siècles du Christianisme, ainsi que divers milieux autant orthodoxes qu’hétérodoxes en ont témoigné, comme une personne proche de Jésus, soucieuse d’apprendre de lui, appelée à jouer un rôle décisif et d’une stature hautement symbolique. Ses prérogatives de disciple, de témoin et d’apôtre définissent encore l’essentiel de ce qu’elle représente pour les Pères ou les anciens écrivains ecclésiastiques [33].

SUMMARY

About Mary Magdalene and the paschal mystery the Church Fathers or other ecclesiastical writers intend first to comment the Gospels. They explain the Noli me tangere in the perspective of her progression in the faith, emphasize her function as apostle to their male counterparts, and develop the parallel with Eve : the first woman had introduced evil into the world, Mary Magdalene is the herald of a new life. The contrast between Eastern and Western christian writers is far from being as great as it is sometimes suggested.

 

[24] J. Daniélou, La typologie de la femme, p. 504.

[25] Notons encore, dans la lignée d’Hippolyte, un sermon antérieur à 450, publié sous les noms d’Augustin et de Jean Chrysostome, dont l’attribution à Optat de Milev n’a guère été retenue ; on y insiste sur le Christ jardinier rencontré par Marie-Madeleine en utilisant une douzaine de mots relatifs à l’horticulture : V. Saxer, « Un sermon médiéval sur la Madeleine. Reprise d’une homélie antique pour Pâques attribuable à Optat de Milève († 392) », dans Revue Bénédictine, 80 (1970), pp. 46-50.

[26] Y. Congar, loc. cit., pp. 25-26.

[27] Ibid., p. 27.

[28] Cf. S. Petersen, op. cit., p. 294.

[29] J. Kelen, op. cit., p. 14.

[30] E. Pinto-Mathieu, op. cit., p. vii.

[31] V.Saxer, « Un sermon médiéval », pp. 42-46.

[32] K. E. Børresen, « God’s Image, Man’s Image ? Patristic interpretation of Gen. 1, 27 and I Cor. II, 7 », dans K. E. Børresen, éd., The Image of God, p. 189.

[33] Nous retrouvons ces traits dans le titre même d’un ouvrage connu trop tard pour avoir pu être utilisé dans notre première partie : S. Ruschmann, Maria von Magdala in Iohannesevangelium : Jüngerin-Zeugin-Lebensboten, Münster, Aschendorff, 2002.