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Accueil du siteLES MERES DE L’EGLISE ET AUTRES DAMESMarie-Madeleine, témoin et apôtre
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Marie-Madeleine comme Nouvelle Ève
samedi 15 août 2015
par Emilien LAMIRANDE
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1 - L’idée de récapitulation

Disciple et croyante, apôtre ou messagère, Marie-Madeleine sera perçue comme figure de l’Église qui adhère au Christ [1]. À l’instar de Marie de Nazareth, elle est également présentée comme nouvelle Ève. Le rapport de la femme à Ève n’a certes pas toujours comporté un caractère valorisant. L’apostrophe de Tertullien reste dans toutes les mémoires et vise le genre féminin tout entier : « Ignores-tu que tu es Ève toi aussi ? » Elle a encore été surpassée par Pierre Chrysologue [2]. On continuera à voir dans des femmes de nouvelles séductrices, mais on insistera aussi sur celles qui ont marqué favorablement l’histoire du salut comme Sara, Élisabeth ou la Vierge Marie. Marie-Madeleine avec ses compagnes sont de celles-là [3]. Vers la fin du deuxième siècle, Irénée de Lyon, à partir du thème paulinien du Christ second Adam, avait développé sa théologie de la récapitulation qui réapparaîtra sous les termes de rénovation, re-création, redressement, rétablissement. L’obéissance de la Vierge Marie et sa foi rachèteraient la désobéissance d’Ève. En acceptant d’être la mère du Messie, source de vie, elle effaçait la faute de la première femme, cause de mort [4].

2 - D’Hippolyte à Grégoire le Grand

Les gnostiques voient en Marie-Madeleine celle qui, en accédant à une connaissance privilégiée, échappe à la déchéance primitive. Les Pères la saluent comme celle qui, par l’annonce de la résurrection, renverse la direction imprimée par Ève. Si elle n’est pas toujours nommée, on comprend que c’est prioritairement par elle que la femme fait l’expérience du mystère pascal, l’annonce aux hommes, devient messagère de joie plutôt que d’affliction [5]. Aussi, pour Hippolyte Marie-Madeleine et ses compagnes, par leur détermination à ne pas se séparer de leur Seigneur, représentent-elles la femme revivifiée, la nouvelle Ève. En s’agrippant au Ressuscité, Marie-Madeleine voudrait entraîner l’ancienne Ève délivrée de sa condamnation [6]. Avec la mission confiée aux femmes, Ève devient apôtre. Le contraste s’établit entre l’arbre de la séduction et l’arbre de vie, le mensonge et la bonne nouvelle [7]. Cependant l’idée persiste pour Hippolyte de la subordination d’Ève à Adam et l’Ève renouvelée se retrouve encore l’auxiliaire de son mari [8]. Ambroise reprendra l’image de l’arbre de vie à propos de l’hémorroïsse et de Marie-Madeleine qui tiennent au Christ par la foi : « Elles disaient l’une et l’autre : Nous te tenons. Va vers le Père, mais ne laisse pas Ève de crainte qu’elle tombe à nouveau ; emmène-là avec toi, et qu’elle cesse d’errer en s’en tenant à l’arbre de la vie [9]. » Il convient qu’une femme assure ce rôle de régénération : « Ayant transmis la faute à l’homme, elle lui transmet désormais la grâce… Les lèvres de la femme avaient autrefois donné passage à la mort ; les lèvres d’une femme rendent la vie [10]. » Ambroise se refuse pourtant à voir en Marie-Madeleine le prototype d’un enseignement féminin dans l’Église [11]. En Orient, Grégoire de Nysse († après 394) professe que la femme, ministre du serpent auprès d’Adam, devient ensuite pour tous initiatrice de la foi : Puisque c’est par une femme que fut inaugurée la séparation d’avec Dieu par la désobéissance, il convenait qu’une femme fût aussi le premier témoin de la résurrection (dia touto anastasewj prwth ginetai martuj) afin que la catastrophe qui avait résulté de la désobéissance fût redressée par la foi dans la résurrection.

L’évêque reprend en d’autres mots : De même qu’une femme fut à l’origine instrument et complice des paroles du serpent auprès de l’homme et introduisit ainsi dans la vie le principe du mal et ses conséquences, de même en transmettant aux disciples les paroles de celui qui avait vaincu le serpent apostat, une femme fut pour les hommes l’initiatrice de la foi, et par elle, à juste titre, ce qui avait donné occasion à la mort fut détruit [12].

 

[1] Cf. par exemple, Augustinus, S. 5, 7 : PL 38, col. 58 : « Illa mulier ecclesia erat… » ; S. 245, 4 : col 1153 : « Ecclesia ergo, cuius figuram Maria gerebat, audiat quod audiuit Maria » ; Leo Magnus, S. de Ascensione, 3, 4 : SC 74 bis, p. 280 : « Maria Magdalena personam ecclesiae gerens » ; d’autres références à Augustin dans S. Poque, SC 116, pp. 99-100. Nous laissons de côté les textes qui identifient Marie-Madeleine à la pécheresse de Luc et qui la rapprochent de Rabab ou de la courtisane d’Osée, comme figure des nations et du salut : cf. J. Daniélou, « Sacramentum futuri ». Etudes sur les origines de la typologie biblique, Paris, Beauchesne, 1950, pp. 217-232. Le fait de distinguer Marie Madeleine de la pécheresse de Luc n’empêche pas des Orientaux de l’associer au mal, en raison des sept démons dont elle aurait été délivrée : cf. J. Synek, loc. cit., pp. 190-194. Par ailleurs ils peuvent aussi, en établissant un parallèle déchéance-rachat, voir dans la pécheresse de Luc une deuxième Ève ; cf. M. Bonnet, « La pécheresse dans la IVe homélie d’Amphilochios d’Iconium [† ca 400] », dans Cahiers de Biblica Patristica, 3 (1991), p. 207.

[2] cf. Tertullianus, De cultu feminarum, 1, 1-2 : éd. M. Turcan : SC 173, pp. 42-44 ; Petrus Chrys., S. 79 : PL 52, col. 423.

[3] Cf. M. Planque, art. « Ève », dans Dictionnaire de Spiritualité, t. IV, col. 1179-1788 ; H. Barré, « Le « mystère » d’Ève chez les derniers Pères d’Occident », dans Bulletin de la Société française d’Études Mariales, 13 (1955), pp. 62, 68-75 ; H. Rondet, « La nouvelle Ève. Synthèse d’histoire doctrinale », ibid., 15 (1957), pp. 6-8.

[4] cf. Irenaeus Lugd., Aduersus haereses, III, 22, 4 : éd. et trad. A. Rousseau et L. Doutreleau, SC 211, p. 438-444. Cf. Justinus, Dialogue avec Tryphon, 100 : PG 6, col. 709-711.

[5] On trouve quelques références dans Y. Congar, « Marie et l’Église dans la pensée patristique », dans Revue des sciences philosophiques et théologiques, 38 (1954), p. 26, ou dans M. Aubineau, SC 187, pp. 390-392.

[6] cf. Hippolytus, De cantico, 25, 4-5 : CSCO 234, pp. 46-47 ; cette figure renvoie souvent au Christ, source de vie, ou à l’arbre de la croix : R. Murray, op. cit., pp. 124-128.

[7] Ibid., 25, 7 : p. 47.

[8] Ibid., 25, 8 : p. 47.

[9] cf. Ambrosius, De Isaac et anima, 5, 43 : éd. C. Schenkel, CSEL 32-1, pp. 667-668.

[10] Id., Exp. euang. sec. Lucam, 10, 153 : SC 52, p. 207. Les belles formules sur le thème de la nouvelle Ève se succèdent : ibid., 10, 156, p. 208 : « culpae ordine remedio prior » ; « ueterisque lapsus compensat aerumnam resurrectionis indicio » ; « per os mulieris mors ante processerat, per os mulieris uita reparatur ».

[11] Ibid., 10, 156-157 et 165 : pp. 208-211 ; cf. R. Nürnberg, loc. cit., pp. 236-237.

[12] cf. Gregorius Nyssenus, Contra Eunomium, 3, 10 : éd. W. Jaeger, Opera, t. II, p. 295 ; trad. J. Daniélou, La typologie de la femme, p. 505 ; cf. Gregorius Nazianzenus, Oratio 45, 24 : PG 36, col. 657.