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Accueil du siteCOLLOQUES DE PATRISTIQUE DE LA ROCHELLELes Pères de l’Eglise et les ministères
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Quaestiones disputatae
mercredi 22 octobre 2008
par Bruno MARTIN
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1 – La vocation au ministère dans l’Eglise ancienne.

Une histoire de la représentation [1] des motifs de l’entrée dans l’état clérical reste à faire. Au début du XXe siècle, M. Lahitton, chanoine d’Aire et Dax, avait ferraillé par la plume contre M. Branchereau, prêtre de Saint-Sulpice ; ce dernier tenait pour le motif devenu majeur dans la tradition de la réforme tridentine, l’attrait intérieur du candidat au sacerdoce ; le chanoine Lahitton défendait l’idée que c’est l’Eglise qui appelle, et que ce sont ses besoins, et non les sentiments intérieurs qui prévalent. Ni l’un ni l’autre n’étaient, dans leur argumentaire, tellement allés regarder du côté de l’antiquité chrétienne ; à dire vrai, les sources font cruellement défaut. Le traité « Péri hiérosunès », Sur le Sacerdoce, de saint Jean Chrysostome, que nous avons déjà rencontré, évoque surtout le ministère épiscopal, et pour en développer les périls, et donc les motifs de chercher à l’éviter ! Les canons conciliaires, pour leur part, fournissent des listes d’empêchement au recrutement : anciens pénitents, mutilés, anciens hérétiques. Ils n’évoquent pas les motifs positifs.

Le thème de l’appel, vocatio, « klésis », existe bel et bien, mais réservé au milieu ascétique. C’est une typologie constante de la vie monastique, depuis le récit de la vocation d’Antoine entendant lire à l’église l’Evangile du jeune homme riche : « Va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et suis-moi ». Augustin raconte dans les Confessions l’histoire de ces fonctionnaires impériaux (des agentes in rebus, c’est à dire des membres de la police secrète !) qui entendent lire, à Trèves, l’histoire d’Antoine, et décident sur le champ de l’imiter [2]. La troisième conférence de Jean Cassien met dans la bouche de l’abbé Paphnuce les trois formes d’appel, ex Deo, ex homine, ex necessitate.

Il ne s’agit toujours que de la vocation monastique ; la tradition des Pères du Désert tient d’ailleurs le plus possible à distance l’état clérical ; Cassien donne pour conseil aux moines de fuir également « les femmes et les évêques ». Bien loin de la typologie habituelle de la « vocation » aux ordres, les histoires ecclésiastiques anciennes comportent ainsi de nombreux récits d’ordination forcée. Théodoret de Cyr raconte l’aventure d’un ascète nommé Macédonius, que l’évêque Flavien d’Antioche oblige sous un prétexte à venir à la synaxe dominicale, au cours de laquelle il l’ordonne prêtre, sans que le bon homme ne se doute de rien. On lui l’apprend quand même à la fin ; furieux, il retourne dans sa solitude. « Comme on le pressait le dimanche suivant de se trouver à la célébration des saints mystères, il refusa en demandant si on voulait encore une fois le faire prêtre » [3] Non moins étrange est l’histoire du reclus Salamane ; comme il ne veut pas sortir, l’évêque fait faire un trou dans la muraille pour pouvoir lui imposer les mains ; comme malgré tout on ne peut tirer du solitaire la moindre parole, l’évêque finit par faire refermer le trou. Quand à l’évêque Gennadius de Constantinople, il ne peut obtenir du stylite Daniel qu’il descende de sa colonne : alors il l’ordonne à distance – l’histoire ne dit ni comment, ni pourquoi faire. L’ordination forcée, coactus, invitus, des ascètes est une constante : c’est ce qui arrive à Origène, à Epiphane, à Jérôme et à son frère Paulinien. Et s’il faut trouver un justificatif biblique, Jonas lui-même n’a-t-il pas été forcé par Dieu à accomplir le ministère prophétique qu’il fuyait ?

L’appel des prêtres et des diacres se fait ordinairement par élection par le peuple, comme pour le choix des évêques. Jean Chrysostome décrit sévèrement les brigues qui pouvaient accompagner ce mode de désignation : « Il faut admettre celui-ci parce qu’il est de naissance illustre ; celui-là, parce qu’il est entouré des faveurs de la fortune, et qu’il n’a pas besoin d’être entretenu aux frais de l’Eglise ; cet autre, parce qu’il est passé des rangs ennemis dans les nôtres. Cet électeur veut faire triompher celui qui lui témoigne les sentiments d’un ami ; celui-ci, un parent ; un autre, celui qui le flatte ; et personne ne daigne jeter les yeux sur un digne candidat, personne ne veut se livrer à l’examen des qualités de l’âme. » [4]

C’est que les charges cléricales sont vues sur le modèle des magistratures civiles ; du côté des candidats, il y à l’intérêt représenté par les privilèges, fiscaux en particulier, dont bénéficient les clercs ; du côté des fidèles, on pousse à la cléricature ceux dont on attend des retombées favorables. Cléricature et magistrature civile sont vécues sous le mode de l’évergétisme ; le prêtre, comme le décurion, est un bienfaiteur en puissance. Paulin à Nole et Pinien à Hippone sont poussés à l’ordination par une foule qui mesure d’abord leur richesse, et ce que l’on peut en attendre. C’est encore bien pire lorsqu’il s’agit de l’épiscopat, et Grégoire de Nysse pourra qualifier les élections épiscopales de « foire au trône ». On comprend mieux dans ces conditions le désir d’un Augustin de former dans sa propre maison épiscopale de jeunes clercs, acolytes et lecteurs, qui fourniront les futurs diacres et prêtres dont l’Eglise d’Hippone à besoin. L’histoire d’Antoninus de Fussala montre que même pareil séminaire ne donnait pas toutes les garanties.

 

[1] Communication de Michel-Yves Perrin, Université de Rouen, Dans quelle mesure peut-on parler de vocation au ministère dans l’orbis christianus antique ?

[2] cf. Augustin, Confessions, VIII, 6, 13-15

[3] L. Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline de l’Eglise. T. I, livre II, c.36. Les autres anecdotes ont la même source.

[4] De Sacerdotio, Livre III, ch.12.