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Accueil du siteLES MERES DE L’EGLISE ET AUTRES DAMESMarie-Madeleine, témoin et apôtre
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lundi 11 décembre 2017
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Apport de la littérature apocryphe et gnostique
vendredi 20 novembre 2015
par Emilien LAMIRANDE
popularité : 49%

1. Données générales

Il paraît étonnant que Marie-Madeleine, si présente dans les Évangiles canoniques, ne soit mentionnée nulle part ailleurs dans le Nouveau Testament. Saint Paul ne l’avait pas nommée parmi les bénéficiaires d’apparitions du Christ. À ce sujet, Bovon évoquait un possible « dédain officiel » :

I Co. 15, 5-8 serait donc le premier témoignage d’une mise à l’écart de cette femme gênante dans un environnement juif où seul compte le témoignage d’un homme ; gênante encore pour une église occupée à mettre en place un ministère masculin hostile au prophétisme, souvent incarné par des femmes ; gênante enfin pour le type de christianisme appelé à triompher et qui s’appuyait sur deux figures principales, Pierre et Paul, au détriment des personnages johanniques, telle notre Marie de Magdala. Celle-ci devait prendre sa revanche dans le quatrième Évangile d’abord, puis dans divers conventicules et sectes [1].

L’idée d’un oubli programmé demeure une hypothèse, mais on constate que les sources émanant des milieux orthodoxes du IIe siècle ignorent à peu près, elles aussi, la figure de Marie-Madeleine. L’Évangile de Pierre qui remonte au moins à la première moitié du IIe siècle, est à ce point de vue assez révélateur. Il raconte, en s’inspirant des Évangiles canoniques, la visite au tombeau de Marie-Madeleine et de ses amies et l’apparition d’un jeune homme qui leur annonce la résurrection. Le récit se termine abruptement : « Alors les femmes épouvantées, s’enfuirent. » On peut penser à la finale de Mc 16, 8, mais il faudrait oublier le verset précédent sur la mission confiée à ces femmes. Vaganay estimait déjà que l’auteur, dans le dessein de valoriser le rôle de l’apôtre, minimise la leur :

Charger les suivantes de Jésus d’apprendre aux apôtres et à Pierre lui-même le fait fondamental de leur foi, c’était en quelque sorte pour lui le monde renversé. Il n’a garde de faire jouer aux femmes ce rôle de premier plan et de les représenter comme les premiers missionnaires de la Bonne nouvelle. […] Il laissera dans l’ombre le nom des personnages, à l’exception de Marie-Madeleine trop connue par la tradition. Ensuite il supprimera résolument de son récit la mission confiée par l’ange [2].

On a vu dans l’expression mathêtria toû kuriou (littéralement, « élève du Seigneur ») une sorte de titre d’honneur qui distinguerait Marie-Madeleine des autres proches de Jésus. Cette forme plutôt rare dénoterait simplement un disciple de sexe féminin [3]. La figure de Marie-Madeleine sera pour un temps appropriée par ce que Bovon appelle une « appétence hérétique ». Les anciennes traditions « furent recueillies complétées et déformées non par les tenants de la grande Église, mais par divers milieux marginaux du christianisme, gnostiques, encratites puis monastiques [4] ». Au terme de son inventaire, il concluait :

Divers cercles marginaux du christianisme antique ont insisté tour à tour 1° sur la vertu et la pureté de Marie-Madeleine ; 2°sur l’affection de Jésus pour cette femme ; 3° sur le contact premier, immédiat et privilégié qu’elle entretient avec le ressuscité, source de révélation ; 4°sur la jalousie des disciples face à ce privilège pascal ; 5° sur la responsabilité dont elle fut chargée, de regrouper les disciples et de les envoyer en mission ; 6° sur le caractère viril, enfin, au sens spirituel, de cette femme choisie et choyée.

 

[1] F. Bovon, Le privilège pascal de Marie-Madeleine, loc. cit., pp. 51-52.

[2] Évangile de Pierre, 12, 50-13, 57 ; éd. G. Mara, Sources chrétiennes n° 201, pp. 62-65.

[3] Évangile de Pierre, 12, 50 : p. 62 ; cf. L. Vaganay, op. cit., p. 320 ; A. Marjanen, op. cit., pp. 25-28. Sur l’interprétation et la traduction des termes coptes correspondants : S. Petersen, « Zerstört die Werke der Weiblichkeit ! » Maria Magdalena, Salome und andere Jüngerinnen Jesu in christlich-gnostischen Schriften, Leiden, etc., Brill, 1999, pp. 18-20, 104-106.

[4] F. Bovon, Le privilège pascal de Marie-Madeleine, p. 50 ; cf. A. McGuire, Women, Gender and Gnosis in Gnostic Texts and Traditions, dans R. S. Kraemer et M. R. D’Angelo, éd., op. cit., pp. 257-299. On ne s’entend pas toujours sur le caractère précis de certains ouvrages. Ainsi, Marjanen reconnaît maintenant que l’Évangile de Thomas, le Dialogue du Sauveur et l’Évangile de Marie ne sont pas formellement gnostiques : The Mother of Jesus or the Magdalene, dans F. S. Jones, éd., op. cit., p. 32, n. 3 ; pour l’Évangile de Marie, cf. K. L. King, Why All the Controversy ? ibid., pp. 67-69.