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Accueil du siteCOLLOQUES DE PATRISTIQUE DE LA ROCHELLELes Pères de l’Eglise et les esclaves
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vendredi 15 mai 2020
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Haro de l’OULIPO sur les esclaves de l’inspiration (2/3)
lundi 20 avril 2020
par Annie WELLENS
popularité : 18%

Extrait de son article « La règle et la contrainte » :

On sait bien en quels termes Raymond Queneau avait, dès 1938, répliqué à tous ceux qui croyaient pouvoir confondre inspiration, liberté, hasard et dictée de l’inconscient : « cette inspiration qui consiste à obéir aveuglément à toute impulsion est en réalité un esclavage. Le classique qui écrit sa tragédie en observant un certain nombre de règles qu’il connaît est plus libre que le poète qui écrit ce qui lui passe par la tête et qui est l’esclave d’autres règles qu’il ignore. » (Le Voyage en Grèce, p. 94).

Or c’est précisément dans le passage de la règle à la contrainte que se situe le point d’achoppement : on accepte la règle, on tolère la technique, on refuse la contrainte. Parce qu’elle apparaît comme une règle non nécessaire, un redoublement superflu des exigences de la technique, et qu’à ce titre elle ne relève plus, nous dit-on, de la norme admise, mais du procédé, donc de l’exagération et de l’outrance. Tout se passe en réalité comme s’il y avait une frontière étanche entre deux domaines, celui où l’observance de quelques règles va de soi comme un fait naturel, celui où l’excès de la règle est perçu comme artifice indigne.[…] On voit aussitôt quel rôle peut être assigné à la contrainte : dans la mesure même où elle va au-delà de ces règles qui ne paraissent naturelles qu’à ceux qui ne se sont guère interrogés sur le langage, elle force le système à sortir de son fonctionnement routinier, et par là même à révéler ses ressources cachées.

La contrainte est donc un moyen commode pour passer du langage à l’écriture. Si l’on admet que toute écriture — entendue sous son double sens d’acte d’écriture et de produit de cet acte — a son autonomie, sa cohérence, il faut reconnaître que l’écriture sous contrainte a sur les autres cette supériorité qu’elle se donne librement son propre code.

Tous ces obstacles que l’on se crée en jouant par exemple sur la nature, l’ordre, la longueur ou le nombre des lettres, des syllabes ou des mots, tous ces interdits auxquels on se soumet apparaissent dans leur véritable sens : ils n’ont pas pour fin une quelconque exhibition de virtuosité, mais une exploration de virtualités. [1]

Je n’ai pu résister à vous rappeler quelques exemples de contraintes répertoriées et choisies par les oulipiens [2] :

** L’anaérobie : En asphyxiant un texte, c’est-à-dire en le privant d’r, on obtient un autre texte qui est dit anaérobie du premier. L’asphyxie est phonétique et non graphique.

Exemple : cette rosse amorale a fait crouler le parterre (cet os à moelle a fait couler le pâté).

Opération inverse : l’aération.

Variante : au lieu de priver un texte d’r, on peut lui rogner les l ou le mettre au régime sans t.

** Le perverbe : S’obtient en associant deux (ou plusieurs) morceaux de proverbes ou locutions. Exemple : rien ne sert de courir dans un gant de velours.

** Le poème de bistro :

Qu’est-ce qu’un poème de bistro ?

J’écris, de temps à autre, des poèmes de bistro. Ce poème en est un. Voulez-vous savoir ce qu’est un poème de bistro ? Admettons que la réponse soit oui. Voici donc ce qu’est un poème de bistro. Un poème de bistro est un poème composé dans un bistro, pendant le temps d’une beuverie.

Un poème de bistro compte autant de vers que votre beuverie compte de verres moins un.

Le premier vers est composé dans votre tête entre les deux premiers verres de votre beuverie (en comptant le verre de départ). Il est transcrit sur le papier quand le coude redémarre au verre deux. Le deuxième vers est composé dans votre tête entre les verres deux et trois de votre beuverie. Et ainsi de suite. Il ne faut pas composer quand le coude est en marche. Il ne faut pas transcrire quand le coude est arrêté. Le dernier vers du poème est transcrit sur le banc du fourgon de police. Si votre beuverie impose un ou plusieurs changements de tabouret, le poème comporte deux strophes ou davantage. Si par malchance le coude redémarre entre deux verres, c’est toujours un moment délicat de l’écriture d’un poème de bistro. Avertissement : le poème de bistro est strictement interdit aux mineurs. À composer avec modération.

A suivre…

Annie Wellens

 

[1] Marcel Bénabou, « La règle et la contrainte », in Le bricolage poétique, revue Pratiques, n° 39, année 1983, pp. 101-106.

[2] Sélection opérée à partir du site www.oulipo.net une-liste-de-contraintes-oulipiennes