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Accueil du siteCOLLOQUES DE PATRISTIQUE DE LA ROCHELLELes Pères de l’Eglise et les esclaves
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Là ou la pensée peut mordre. Lettre interactive d’à peu près de et à Simone Weil.(2/3)
jeudi 5 décembre 2019
par Antoine WELLENS
popularité : 4%

- Tu ne crois pas si bien dire cher auteur-lecteur, et les milieux que l’on nomme dirigeants sont atteints par la même passivité que tous les autres, du fait que, débordés comme ils sont par un océan de problèmes inextricables, ils ont depuis longtemps renoncé à diriger. On chercherait en vain, du plus haut au plus bas de l’échelle sociale, un milieu d’hommes en qui puisse un jour germer l’idée qu’ils pourraient, le cas échéant, avoir à prendre en mains les destinées de la société…
- Oui, mais attention Simone, les déclamations des fascistes pourraient faire illusion à ce sujet… Il y a une brèche largement ouverte en ce moment… Nous ne le voyons que trop… Déjà que certains de vos écrits sont récupérés…

- Oui, oui, elles pourraient faire illusion mais elles sont creuses !!! Comme il arrive toujours, la confusion mentale et la passivité laissent libre cours à l’imagination. De toutes parts on est obsédé par une représentation de la vie sociale qui, tout en différant considérablement d’un milieu à l’autre, est toujours faite de mystères, de qualités occultes, de mythes, d’idoles, de monstres ; chacun croit que la puissance réside mystérieusement dans un des milieux où il n’a pas accès, parce que presque personne ne comprend qu’elle ne réside nulle part, de sorte que partout le sentiment dominant est cette peur vertigineuse que produit toujours la perte du contact avec la réalité. Chaque milieu apparaît du dehors comme un objet de cauchemar. Par exemple, dans les milieux qui se rattachent au mouvement ouvrier, les rêves sont hantés par des monstres mythologiques qui ont noms Finance, Industrie, Bourse, Banque et autres…

- Oui, je vois… Et les grands patrons rêvent d’autres monstres qu’ils nomment meneurs, agitateurs, démagogues, Gilets Jaunes…
- Enfin, les politiciens considèrent les capitalistes comme des êtres surnaturels qui possèdent seuls la clef de la situation, et réciproquement. Chaque peuple regarde les peuples d’en face comme des monstres collectifs animés d’une perversité diabolique. On pourrait développer ce thème à l’infini. Rien n’est plus facile que de répandre un mythe quelconque à travers toute une population. On dit souvent que la force est impuissante à dompter la pensée ; mais pour que ce soit vrai, il faut qu’il y ait pensée. En apparence presque tout s’accomplit de nos jours méthodiquement, mais en réalité l’esprit méthodique disparaît progressivement, du fait que la pensée trouve de moins en moins où mordre.

- Tout cela est bien joli Simone, mais n’y a-t-il pas là une situation pitoyable ? Une quadrature du cercle infernale ? Vous le savez bien puisque vous l’avez écrit. On se trouve, sans aucun recours, sous le coup d’une force complètement hors de proportion avec celle qu’on possède, force sur laquelle on ne peut rien, par laquelle on risque constamment d’être écrasé – et quand, l’amertume au cœur, on se résigne à se soumettre et à plier, on se fait mépriser pour manque de courage par ceux qui manient cette force. D’esclaves que nous sommes nous nous faisons en plus traiter d’esclaves. Sans compter que nous sommes aussi esclaves de l’idéologie capitaliste. Comme si cette idéologie était naturelle, comme s’il n’y avait rien d’autre de possible ? Comme si tout était verrouillé par une puissance surnaturelle à nos yeux…
- Mais oui Antoine, et c’est bien là l’absurdité d’un tel système. Il faut bien que tu comprennes que conserver la puissance est, pour les puissants, une nécessité vitale, puisque c’est leur puissance qui les nourrit ; or ils ont à la conserver à la fois contre leurs rivaux et contre leurs inférieurs, lesquels ne peuvent pas ne pas chercher à se débarrasser de maîtres dangereux ; car, par un cercle sans issue, le maître est redoutable à l’esclave du fait même qu’il le redoute, et réciproquement ; et il en est de même entre puissances rivales.
- Oui, c’est le problème même du pouvoir… Je pense ici à la phrase d’Alain votre maître : « plus beau que celui qui n’aime pas obéir, celui qui n’aime pas commander » … il faudrait ne pas exercer tout le pouvoir que l’on possède… Ce serait là une vraie vertu, une valeur sacrée à exercer contre le pouvoir…

- Le problème vois-tu, pour être plus précise, c’est qu’il n’y a jamais « pouvoir », mais seulement « course au pouvoir », et que cette course est sans terme, sans limite, sans mesure, il n’y a pas non plus de limite ni de mesure aux efforts qu’elle exige ; ceux qui s’y livrent, contraints de faire toujours plus que leurs rivaux, qui s’efforcent de leur côté de faire plus qu’eux, doivent sacrifier non seulement l’existence des esclaves, mais la leur propre et celle des êtres les plus chers…