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Galla mais pas la Gauloise
vendredi 15 février 2019
par Pascal G. DELAGE
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Dans sa missive à Ctesiphon datée de 415, le moine Jérôme rappelle à son correspondant le rôle néfaste des femmes qu’ont toujours entretenu - selon lui – avec la propagation des hérésies, une manière à peine élégante de mettre en garde Ctesiphon contre le cénacle de femmes de l’aristocratie romaine [1] qu’il fréquente habituellement et que Jérôme soupçonne de soutenir la personne et les idées du moine Pélage pour l’heure en délicatesse avec Augustin d’Hippone et quelques autres docteurs d’Occident. Et Jérôme de procéder à cette longue anamnèse de ces femmes qui ruinèrent l’unité de la foi orthodoxe depuis les origines de l’Eglise : la courtisane Hélène auprès de Simon le magicien à l’époque des Apôtres ; Philomène auprès du gnostique Apelles ; Prisca et Maximilla, les deux prophétesses de Montan, Lucilla auprès de Donat l’Africain… il se risque même à rappeler le soutien qu’accorda la sœur de l’empereur Constantin à l’hérétique n° 1, Arius.

Et d’en venir aux hérésies contemporaines, et tout spécialement à celle de Priscillien dont les disciples se montraient encore nombreux tant en Espagne qu’en Aquitaine : « Les choses étant ainsi, que valent ces misérables femmes chargées de péchés qui tournent comme des girouettes à tous les vents de doctrine, étudiant toujours et ne parvenant jamais à la vrai science ? Que veulent les autres associés de ces femmelettes que démangent leurs oreilles, qui ne savent ni ce qu’ils entendent, ni ce qu’ils disent, qui prennent une très vieille boue pour du nouveau ciment, eux qui selon Ezéchiel, enduisent le mur sans ciment, en sorte qu’il soit démoli dès que survient la pluie de la vérité ? … En Espagne, Agape et Elpidius, une femme et son mari, une aveugle et un autre aveugle, se conduisirent mutuellement au fossé. Il eut pour successeur Priscillien, un mage très zélé pour Zoroastre ; de mage, celui-ci devint évêque. A lui se joignit Galla (ce n’est pas une nationalité, mais un nom propre), qui laissa après elle une héritière authentique et nomade d’une seconde hérésie, toute voisine de la première. Maintenant aussi le mystère d’iniquité travaille ; les deux sexes se supplantent l’un l’autre, et nous sommes contraints d’évoquer cet oracle du prophète : « la perdrix par son cri, a réuni ceux qu’elle n’avait pas enfantés, tel celui qui acquiert des richesses injustement au milieu de ses jours ; elles l’abandonneront et, à la fin, il ne sera qu’un insensé » [2].

Après avoir conté les origines du mouvement de Priscillien qui aurait été le fruit d’un premier couple d’égarés, Agapè et Helpidius (et la femme est bien nommée en premier en raison de sa responsabilité initiale), Jérôme désigne une certaine Galla comme « la » disciple majeure de Priscillien en prenant bien le soin de préciser qu’il s’agit bien là de son nom et non une désignation ethnique (la « Gauloise »). Galla, toujours selon Jérôme, aurait rejoint rejoignit l’ascète Priscillien après qu’il eut été condamné par le concile de Saragosse en 380, ce qui ne l’empêcha d’être ordonné évêque d’Avila en 382 par ses partisans. Une deuxième fois condamné au concile de Bordeaux en 384, et ayant eu l’imprudence d’en appeler à la justice impériale, il fut exécuté quelques mois plus tard avec plusieurs de ces disciples dont une femme, la bordelaise Euchrotia, dans la cité de Trèves.

La femme appelée Galla par Jérôme n’est pas connue par d’autres sources anciennes. Selon la brève notice de l’ascète de Bethléem dans sa lettre à Ctesiphon, Galla était décédée en 415 mais avait laissé après elle une héritière tout aussi dangereuse mais œuvrant sur un autre front théologique. Curieusement, Jérôme attire l’attention de son correspondant sur son origine géographique : elle s’appelle Galla mais n’est pas gauloise, comme s’il sous-entendait que c’est bien dans une direction proche qu’il fallait regardait. Pas gauloise… mais presque ! C’est pour cela que Galla a été identifiée à la bordelaise Euchrotia, l’Aquitaine n’étant pas la Gaule, et l’héritière, gyrovague et toujours vivante et active en 415, à sa fille Procula qui devait alors être âgée d’une quarantaine d’années [3]. Si l’épouse du rhéteur Delphidius fut exécutée par le glaive vers 385 à Trèves, on ne sait ce que devint sa fille. On l’avait accusée d’avoir été séduite par Priscillien et d’avoir avortée du fruit de leur liaison [4] ; le soupçon d’avortement étant classiquement lié à l’accusation de manichéisme puisque ces ascètes repoussaient avec horreur toute idée de procréation. Par ailleurs, Priscillien et les siens tombèrent sous le double chef d’accusation de manichéisme et de sorcellerie. Si l’identification de Galla avec l’épouse du rhéteur aquitain Delphidius s’avérait exacte, alors sa fille non seulement aurait survécut à la chasse aux sorcières menée contre les partisans de Priscillien, mais elle aurait gagné une position qui lui permettait de soutenir un autre courant théologique qui n’avait pas l’heur de plaire à Jérôme. C’est alors que l’on peut se laisser aller à faire mémoire d’une diaconesse de Constantinople nommée Procléa d’origine occidentale (elle n’écrit pas bien le grec) et qui avait bien connu des vicissitudes comme le lui rappelait l’évêque Jean Chrysostome dans une de ses lettres [5], Jean qui pour l’heure en exil, réclamait de son amie qu’elle l’ « accable d’une pluie de lettres ». Après la débâcle du procès de Trèves, la fille de Galla/Euchrotia avait pu rejoindre les terres plus sûres de l’Orient et, devenue diaconesse de l’Eglise de Constantinople, soutenir le combat que menait Jean Chrysostome et d’Olympia en faveur des moines origénistes, courant théologique non moins abominable aux yeux de Jérôme que celui naguère initié par Priscillien d’Avila.

 

[1] il s’agit très probablement du groupe qui se retrouve autour de Proba et des femmes de la gens des Anicii

[2] Jérôme, Ep. 133, 4, trad. Labourt

[3] F. Cavallera, « Galla non gentes sed nomine », Bulletin de littérature ecclésiastique 38, 1937, pp. 186-90

[4] Sulpice Sévère, Chroniques, 2, 48, 3

[5] Jean Chrysostome, Lettres 83 et 65

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